Poursuivi comme passeur alors qu’il secourait sa famille

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Le Français Stéphan Pélissier est jugé ce jeudi 9 novembre par la cour d’assises de Patras, en Grèce. Son crime ? Avoir tenté d’aider sa belle-famille syrienne à passer de Grèce en Italie. Il risque plusieurs années de prison.

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Quand il a son beau-père syrien au téléphone, un matin d’août 2015, et que ce dernier lui raconte la périlleuse traversée qu’il vient de faire avec sa famille sur un pneumatique des côtes turques jusqu’à l’île grecque de Samos, Stéphan Pélissier n’hésite pas une seconde. Plutôt que de le laisser s’embarquer dans une nouvelle épreuve – la traversée de la mer Adriatique pour parvenir en Italie –, il décide d’aller le chercher lui-même en Grèce. Il ne se doute pas que cela va lui coûter, deux ans plus tard, un procès.

Stéphan Pélissier part en voiture d’Albi, chef-lieu du Tarn où il vit avec sa femme syrienne et leurs deux enfants. À Ancône, en Italie, il prend le ferry en direction du port grec de Patras, où il retrouve au terme de la traversée Saif Eddin et Waffa Alkhatib, ses beaux-parents, ainsi que leurs deux enfants, Mayada et Anas, et un cousin, Sanar Kolo. Il achète sans problème les billets pour le trajet retour avec ces cinq passagers mais, au moment de l’embarquement, un contrôle est effectué. Toute la famille est alors arrêtée. Direction le commissariat de Patras, où elle passe l’après-midi et la nuit qui suivra dans une cellule. « De 16 heures à 20 heures je n’ai pas eu la possibilité d’appeler qui que ce soit, explique Stéphane Pélissier à Mediapart. La cellule était extrêmement sale, pleine d’odeur d’urine, nous avons dû dormir à même le sol, sans couverture. Cela m’a fait penser à des conditions de détention plus proches de la Russie que des standards européens... »

Le lendemain, sa belle-famille passe en comparution immédiate et est acquittée. Nous sommes alors au pic de la vague des réfugiés de 2015, qui a vu près d’un million de personnes arriver en Europe via les îles grecques, majoritairement en provenance de Syrie. À Athènes, le gouvernement, débordé, ne cherche pas à poursuivre les migrants arrivés sur le sol grec – mais il n’est pas en mesure non plus de leur fournir de dignes conditions d’accueil et les services de demande d’asile ne sont pas à la hauteur. La plupart tentent de repartir aussi sec via la Macédoine, pour rejoindre l’Allemagne : la route des Balkans est alors ouverte. C’est ce que feront, d’ailleurs, Saif Eddin Alkhatib et les siens. Ils traverseront la Macédoine, la Serbie, la Hongrie… puis l’Autriche, l’Allemagne, et arriveront finalement en France le 6 septembre 2015.

Originaires de Damas, ils ne fuient pas seulement une guerre civile qui n’en finit pas, le régime assassin de Bachar al-Assad et l’expansion de Daech. Ils fuient aussi un quotidien devenu invivable pour la famille, Saif Eddin étant maire d’arrondissement. Responsable de divers services administratifs, il est aussi sommé par les autorités de faire des rapports sur ses concitoyens. Il se livre le moins possible à l’exercice, mais les menaces à son encontre se multiplient, et il est enlevé pendant deux mois. De plus, en 2015, les enrôlements de force dans l’armée se multiplient et son fils alors âgé de 17 ans risque de plus en plus d’être embarqué.

La famille Alkhatib-Pélissier réunie en France. De gauche à droite : Mayada, Anas, Waffa et son époux Saif Eddin, Stéphan et son épouse Zéna. © DR La famille Alkhatib-Pélissier réunie en France. De gauche à droite : Mayada, Anas, Waffa et son époux Saif Eddin, Stéphan et son épouse Zéna. © DR
Stéphan Pélissier, en revanche, ne sort pas indemne de la tentative de passage de Grèce en Italie. Au commissariat de Patras, il « plaide coupable », raconte-t-il, livret de famille à l’appui. Une caution de 300 euros lui est demandée pour pouvoir sortir de détention. Et son véhicule est confisqué dans l’attente de la tenue d’un procès.

Deux ans et deux mois plus tard, nous y sommes. Le procès de Stéphan Pélissier s’ouvre ce jeudi 9 novembre à la cour d’assises de Patras. Mais surprise : le Français ne va pas être jugé pour avoir tenté de faire sortir des personnes de sa famille du territoire grec. Il va être jugé comme s’il était un « vulgaire passeur » : « Transport illégal en masse du territoire grec vers le sol d’un pays membre de l’Union européenne de ressortissants d’un pays tiers, non munis de passeport », dit l’acte d’accusation. « Le procureur a retiré du dossier l’élément principal qui est le lien de parenté, précise l’intéressé. Or sans cela, je n’ai aucune garantie que le procès soit équitable. »

Le risque encouru ? Entre cinq et vingt-cinq années d’emprisonnement. Fin septembre, le dernier procès visant des passeurs en Grèce a ainsi condamné à des peines de cinq et dix ans de prison deux hommes qui ont organisé le départ en avion d’un Irakien depuis l’île grecque de Rhodes, à destination de Londres. L’avocate de Stéphan Pélissier, Christina Deftereou, entend toutefois s’appuyer sur le lien de parenté entre l’accusé et les personnes auxquelles il est venu en aide. « En 2016, le tribunal de Patras a jugé un cas similaire, et la personne a été acquittée », dit-elle.

Comble de cette histoire, la belle-famille de Stéphan Pélissier a entre-temps obtenu le statut de réfugié politique en France. Depuis décembre 2016, Saif Eddin et Waffa Alkhatib, leurs deux enfants Mayada et Anas, et le cousin de ces derniers, Sanar Kolo, bénéficient d’une protection de dix ans sur le territoire hexagonal. Certes, le parcours a été semé d’embûches : la préfecture d’Albi a d’abord prononcé à leur encontre une assignation à résidence, puis un ordre d’expulsion. Le tribunal administratif de Toulouse a ensuite cassé la décision du préfet, mais ce dernier n’a jamais réexaminé leur cas. La petite famille a fini par déménager dans un autre département où ils avaient un parent afin de recommencer leurs démarches. Qui ont cette fois abouti.

Aujourd’hui installés à Tours, Saif Eddin et Waffa apprennent le français. Lui, ancien ingénieur électrique, projette de se reconvertir dans le ramassage scolaire. Anas, âgé de 18 ans, qui est déjà francophone, a rejoint une classe de première informatique. Mayada, 25 ans et diplômée en droit, se met à niveau en français pour retrouver les bancs de l’université. « Ils sont déjà bien intégrés. Leur situation a enfin été régularisée. Puis tout à coup, une cour d’assises me tombe dessus… Comme si le criminel dans cette affaire, ce n’était pas Bachar al-Assad mais c’était moi ! Je suis écœuré par l’Europe. On assiste à une institutionnalisation de la criminalisation des actions solidaires sur le continent. Mais ce n’est pas parce que les autorités condamnent que la solidarité va s’arrêter ! » C’est même tout le contraire qui va se passer, estime Stéphan Pélissier qui a écrit au président de la République pour lui demander d’intercéder en sa faveur afin d’obtenir l’arrêt des poursuites ou, a minima, le transfert de son procès en France (voir sa lettre sous l’onglet Prolonger). Selon le code français du séjour des étrangers et du droit d’asile, l’aide à l’entrée, à la circulation ou au séjour irrégulier n’est pas poursuivie lorsqu’il s’agit de membres de la famille.

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