Après Fukushima, EDF ne respecte pas toutes les consignes de sécurité

Par

C’était la principale préconisation pour renforcer la sûreté des centrales françaises après la catastrophe de Fukushima : installer des diesels d’ultime secours. Elle n’a toujours pas été mise en œuvre et vaut au groupe une information judiciaire pour délit de favoritisme et mise en danger d’autrui.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

La catastrophe de Fukushima, c’était en 2011. Il y a une éternité. L’accident nucléaire le plus grave depuis Tchernobyl, 25 ans plus tôt. Sept ans plus tard, le site doit encore être refroidi en y déversant chaque jour de grandes quantités d’eau. En France, après des mois d’analyses, l’Autorité de sûreté du nucléaire (ASN) ressort en 2012 convaincue qu’un accident majeur est possible en France. Pour l’éviter, elle prescrit à EDF toute une série de mesures, qui reposent sur le concept de « noyau dur » pour protéger le cœur du réacteur des risques liés, notamment, aux séismes et aux inondations.

Des études et préparations des équipes sont demandées à l’exploitant. Des travaux sont aussi exigés, parmi lesquels les plus importants concernent la construction de diesels d’ultime secours (DUS). Il s’agit de moteurs d’une soixantaine de tonnes, installés dans des bâtiments bunkerisés, destinés à assurer l’alimentation en électricité des réacteurs et ainsi à en permettre la maîtrise en cas de rupture d’alimentation du réseau.

Un quartier déserté de la ville balnéaire de Namie, évacuée pendant la catastrophe nucléaire de Fukushima, le 28 février 2017. © Reuters Un quartier déserté de la ville balnéaire de Namie, évacuée pendant la catastrophe nucléaire de Fukushima, le 28 février 2017. © Reuters

L’ASN avait accompagné ses prescriptions d’un calendrier. Les diesels d’ultime secours devaient équiper les centrales nucléaires françaises « en tout état de cause avant le 31 décembre 2018 ». Pourtant, EDF ne respectera pas cet engagement. Selon nos informations, seuls deux appareils – sur 56 à mettre en place – seront installés fin 2018. Contacté par Mediapart, EDF confirme du bout des lèvres : « Il est possible que la mise en service de 54 DUS du parc se prolonge après décembre 2018. »

Quelles difficultés insurmontables et imprévisibles empêchent l’un des plus gros groupes industriels du monde d’équiper ses installations de moteurs diesels de secours ? Interrogé une première fois en septembre à ce sujet, EDF nous avait alors répondu que c’était « un projet industriel extrêmement ambitieux, à la fois en termes de délai de réalisation (56 ouvrages sont concernés), et d’exigence très élevée de robustesse aux agressions externes (séisme, inondations, tornades). Ce qui fait des DUS des équipements aux caractéristiques techniques et industrielles hors normes ».

Plus précisément, « les difficultés techniques et industrielles rencontrées sont de plusieurs natures, liées à : la réalisation des travaux préparatoires au chantier (terrassement, traitement des sols) ; la tenue des délais par les titulaires de contrats durant la phase de génie civil ; un décalage dans la phase de réalisation des montages électromécaniques ; une phase d’essais des DUS plus longue, liée à la rareté des compétences en essayeurs », ajoute le groupe fin octobre.

L’Autorité de sûreté nucléaire reçoit cinq sur cinq les explications de l’électricien et vient de proposer de repousser l’échéance à juin ou décembre 2019, et même juin 2020 en fonction des tranches, jusqu’à 18 mois plus tard. En contrepartie, EDF devra présenter un plan d’action pour renforcer la fiabilité des diesels actuels.

Pour EDF, « ce retard n’a aucun impact sur la sûreté. Ces diesels d’ultime secours viennent en complément de matériels et systèmes de secours déjà existants et redondants : turbine à combustion et autres diesels de secours ». Le groupe ajoute avoir équipé depuis 2013 l’ensemble de ses réacteurs de groupes électrogènes autonomes (beaucoup moins robustes et autonomes que ceux qu’ils doivent mettre en place).

Mais ces matériels existants présentent en réalité de nombreux problèmes de conception sur une grande partie du parc nucléaire – tous les réacteurs de 1 300 mégawatts comme Cattenom, Flamanville, Nogent-sur-Seine, Paluel, etc. Au point qu’en juin 2017, l’ASN déclare un incident significatif pour la sûreté et le classe au niveau 2 de l’échelle INES, qui en compte sept. Quelques mois plus tard, ce sont ceux du Bugey et de Fessenheim qui sont mis à l’index par l’ASN.

Installation du diesel d'ultime secours sur la centrale de Blayais. © EDF Installation du diesel d'ultime secours sur la centrale de Blayais. © EDF

Pour Manon Besnard, experte en sûreté pour l’agence spécialisée Wise-Paris, « l’état des diesels actuels découvert en 2017 est inquiétant. C’est aussi un problème que l’installation des nouveaux diesels soit reportée sans que l’on ait connaissance de la raison du retard. Concernant les deux réacteurs de Fessenheim, c’est même scandaleux car, dans ce cas précis, EDF n’a même pas essayé d’installer des diesels d’ultime secours, puisque la centrale devait fermer. Mais comme, aujourd’hui, elle est toujours en opération, pourquoi leur permettre d’échapper à la prescription de l’Autorité de sûreté ? ».

Dans une note récente de l’ASN, on apprend que l’exploitant souhaite pouvoir faire tourner les deux réacteurs de la centrale alsacienne jusqu’en 2020 et 2022 – sous réserve de brancher l’EPR de Flamanville entretemps, en raison du plafonnement de la puissance électrique installée. Les tranches seront alors entrées dans leurs 43e et 45e années d’utilisation.

Mais pour Thierry Charles, directeur général adjoint de l’IRSN, les experts de l’ASN : « On comprend que, d’un point de vue industriel, il faille du temps. Il faut du temps pour installer un bâtiment de diesel d’ultime secours. La date du 31 décembre 2018 n’était pas impérative, au sens où la sûreté des centrales n’est pas remise en cause si les diesels d’ultime secours ne sont pas tous installés à cette date. Il faut une date de mise en place pas trop éloignée. » Une attitude très conciliante qui n’exerce publiquement aucune pression sur EDF, alors que les couloirs du groupe bruissent de propos anti-ASN, du type : « Il va falloir calmer l’ASN » (voir ici à ce sujet).

Les prescriptions de l’ASN ont pourtant une valeur contraignante et comportent des délais impératifs, dont le non-respect expose EDF à des sanctions administratives pouvant aller jusqu’à la suspension du fonctionnement d’un réacteur nucléaire. C’est d’autant plus étonnant qu’en 2014, lors d’une requête infructueuse contre la procédure d’attribution des diesels, EDF, dans sa défense, avait expliqué que les réacteurs non équipés de diesels d’ultime secours fin 2018 n’auraient pas l’autorisation de redémarrage de l’ASN et que le respect de la date butoir était « une absolue nécessité ». Quatre ans plus tard, la contrainte s’est manifestement desserrée. Pourquoi ? Personne ne s’en est expliqué jusqu’ici.

Joint par Mediapart, un cadre dirigeant d’EDF explique, sous couvert d'anonymat, qu’« en interne, il y a la conviction profonde que le risque nucléaire est entièrement maîtrisé, que la probabilité d’un accident grave en France est quasi nulle et que ce qui a causé l’accident de Fukushima, c’est un tsunami, pas un défaut de l’installation nucléaire ».

De son côté, Gérard Magnin, administrateur démissionnaire du conseil d’administration d’EDF en 2018 (voir ici) considère qu’« au niveau culturel au sein d’EDF, l’hypothèse d’un accident grave ne rentre pas dans le logiciel » : « La question du risque d’un accident n’a jamais été abordée en CA tant que j’y siégeais. Cela ne fait pas partie des questions stratégiques. La doctrine pré-Fukushima continue de régner : un accident grave n’est pas possible. C’est la grande différence entre EDF et l’ASN. »

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Les personnes citées dans cet article ont été questionnées en personne, par téléphone ou par mail, entre septembre et octobre 2018.