Sur les Champs, la stratégie du flashball

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Sur les Champs-Élysées, les forces de police sont intervenues dès le matin pour disperser les gilets jaunes. Le changement de stratégie du ministre de l’intérieur a conduit les policiers à aller « au contact » des manifestants. Parmi les personnes touchées par des tirs de flashball, deux photographes.

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« On est des lapins ! » s’écrie un manifestant en baissant la tête. « La chasse aux lapins est ouverte ! » Autour de lui, en haut des Champs-Élysées, la foule des gilets jaunes cherche à se disperser, et tourne sur elle même, en baissant la tête. À une quinzaine de mètres, des policiers d’une unité anticriminalité, positionnés en amont d’un groupe de gendarmes, et armés de flashball, sont venus faire des cartons. Ils cherchent des cibles dans la foule. Forcément, les cibles bougent. Ils tirent. Ici et là, on voit un, deux, trois gilets jaunes tomber par terre, touchés par des balles en caoutchouc, dans le dos, au front, à la jambe.

La « nouvelle stratégie » du ministre de l’intérieur est à l’œuvre. Dès 7 h du matin, les « forces mobiles » prévues par Christophe Castaner ont été déployées dans le quartier des Champs-Élysées, avec pour lettre de mission de procéder à des interpellations massives. Selon une note de service de la préfecture, diffusée vendredi, et obtenue par le site de Taranis News, la Direction de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne a mis en place « un dispositif d’interpellation dynamique, intégrant des équipes de la DRPJ [direction régionale de la police judiciaire – ndlr] ». « Les policiers sont appelés à faire preuve non seulement de vigilance, mais également de réactivité », précise la préfecture. Ce « dispositif d’interpellation » comprend « 31 équipes de 25 à 30 policiers réparties sur 18 sites de la capitale ».

Sur les Champs-Élysées, une unité mobile déployée par la préfecture. © Karl Laske Sur les Champs-Élysées, une unité mobile déployée par la préfecture. © Karl Laske

Ils sont là. Vers 9 h, casques gris sur la tête, une trentaine de policiers se sont positionnés dans la rampe d’accès d’un parking de l’avenue Hoche. Les premiers sont armés de flashball. Ils guettent un groupe de gilets jaunes qui sort d’une voiture. Un regard vers eux les met aussitôt en alerte. Plus près de l’arc de triomphe, des unités de gendarmes et de CRS s’emploient à fouiller tous les manifestants qui s’approchent. La plupart de ceux qui se retrouvent peu à peu sur les Champs ont donc les mains vides.

Ce que n’a pas prévu la maréchaussée, c’est qu’ils veulent quand même manifester. Peu à peu, et très tôt, les Champs se remplissent donc de jaune fluo. Positionnés sur les trottoirs, les policiers anticriminalité, visage dissimulé par des cagoules de moto, observent. « C’est pas interdit de cacher son visage ? Et pourquoi, ils le font ? », s’agace un jeune. « Nous, on n’a pas un problème avec la police, on a un problème avec Macron », poursuit-il. Il voulait qu’on vienne le chercher, on est là. Les réfractaires au changement, les illettrés. » Ils sont un petit groupe de quatre à être venu d’un petit village du centre, un peu lassés par les blocages de carrefours qui « ne servent à rien ». « Il ne faut pas casser, et on ne veut rien casser, mais c’est parce que tout a été cassé la semaine dernière qu’ils ont retiré les taxes », fait remarquer l’un d’eux. « On est en train de se faire empaqueter là », ajoute-t-il, en voyant les forces de police se déployer un peu plus sur les trottoirs.

Manifestants en haut des Champs-Élysées, le 8 décembre. © Karl Laske Manifestants en haut des Champs-Élysées, le 8 décembre. © Karl Laske

Mais les manifestants cherchent à s’engouffrer dans les rues latérales. Bien que désarmés, bras levés, ou poings devant, ils avancent par exemple, rue de Berri, vers 11 h. La rue est bloquée par les gendarmes, mais ce n’est pas grave. Ils avancent aux cris de « Macron démission », « Laissez-nous passer » et même « CRS avec nous ». Peine perdue. Les grenades lacrymogènes sont tirées en l’air, sur les côtés et un groupe de trente policiers en civil fonce dans le tas, matraque en main. C’est la stratégie de la « mobilité » de la police : les ordres de Castaner sont désormais d’aller au contact. Par grappe de cinquante, les policiers avancent, boucliers en avant. Et flashball en main. Ils doivent pourtant reculer.

Un manifestant légèrement blessé sur les Champs-Élysées. © Karl Laske Un manifestant légèrement blessé sur les Champs-Élysées. © Karl Laske

Ils tirent leurs munitions en caoutchouc. « Il faut se protéger le visage, surtout le visage, ordonne un manifestant à ses amis. Le corps, c’est pas grave. » Les grenades lacrymogènes sont lancées dans toutes les directions. Des galets fumants sont ramassés et renvoyés entre les jambes des hommes en noir. « On se souviendra de ce que vous faites ! » lance un gilet jaune à un groupe de gendarmes. « Ta matraque, tu va la bouffer », avertit un autre. « Si on charge, on vous éclate », hurle un troisième. Deux photographes de presse sont touchés, l’un à la nuque, l’autre au genou – ils travaillent au Parisien.

Des grenades assourdissantes sont lancées vers le centre de l’avenue. Rue de Berri, une camionnette de la gendarmerie ordonne la dispersion. « Ne vous approchez pas d’eux, ça ne sert à rien », dit une manifestante qui porte une banderole taguée « citoyens pacifiques ». « Quinze mètres, c’est la distance minimale », dit son ami.

Un policier visant avec son flashball, samedi 8 décembre. © Karl Laske Un policier visant avec son flashball, samedi 8 décembre. © Karl Laske

Vers midi et demi, les forces de police prennent massivement position sur les trottoirs. Ils commencent à progresser tout en lançant des lacrymogènes sur la foule, et en tirant des balles en caoutchouc. « Ils visent le visage ! » avertit encore un manifestant. Un jeune, touché au front est rapidement mis à l’abri. « T’as lancé quelque chose ? » demande quelqu’un. « Mais j’étais en train de filmer ! » répond-il.

Les forces mobiles se positionnent sur les trottoirs des Champs-Élysées. © Karl Laske Les forces mobiles se positionnent sur les trottoirs des Champs-Élysées. © Karl Laske

Les policiers progressent jusqu’à l’avenue George-V, après avoir noyé les Champs de fumée blanche. Mais la foule recule, et reste compacte. Les gilets jaunes refluent dans les avenues alentour, où des premières barricades sont dressées.

Avenue Marceau, des véhicules blindés de la gendarmerie prennent position, puis font marche arrière. Les forces « mobiles » n’ont pas empêché la manifestation. Mais elles ont provoqué son embrasement.

Les blindés de la gendarmerie, avenue Marceau. © Karl Laske Les blindés de la gendarmerie, avenue Marceau. © Karl Laske
A 17 heures, les Champs se sont remplis de nouvelles vagues de manifestants. Les gendarmes mobiles, qui ont maintenu leurs barrages sur un certain nombre de rues perpendiculaires, tirent des grenades lacrymogènes et assourdissantes avec régularité, dispersant périodiquement la foule. « On est là jusqu’à demain matin ! » avertit un gilet jaune, l’index tendu vers un cordon de gendarmes. En réalité, une nouvelle charge se prépare, et un déluge de grenades plonge une nouvelle fois l’avenue dans un épais brouillard blanc. Le temps qu’il se dissipe, les cow-boys de la police parisienne font leur apparition, par groupes de trente, en rangs par quatre, sur les trottoirs.

En début de soirée, un premier déluge de grenades sur les Champs Elysées. © karl Laske En début de soirée, un premier déluge de grenades sur les Champs Elysées. © karl Laske

Alors que la nuit, tombe, ils se mettent à charger à leur façon, et s’élancent en courant, matraque télescopique à la main, sur les manifestants qui s’engouffrent dans les rues latérales. « Faut rester ! Faut les harceler ! » lance un gilet jaune à un couple qui s’éloigne. « On habite en Alsace, faut qu’on rentre », objectent-ils. Dans le quartier de l’Étoile, les groupes s’effilochent, suivis de près par les pompiers qui font le tour des barricades enflammées et des feux de poubelles. Des unités de police sillonnent encore les rues, en voiture et en camionnette, à la recherche des manifestants. Mais ces derniers sont plus « mobiles » que les forces de l’ordre.

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