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Mediapart jeu. 28 juil. 2016 28/7/2016 Édition du matin

Hollande, un agenda à la Schröder et la taxe à 75%

9 septembre 2012 | Par Lénaïg Bredoux et Mathieu Magnaudeix

Le chef de l'État se donne jusqu’en 2014 pour « redresser » le pays. Au menu : un plan de rigueur de 30 milliards, mais aussi une réforme du marché du travail et de la protection sociale. Avec une mesure symbolique : la taxe à 75 % pour les très hauts revenus, « sans exception », mais édulcorée.

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C’était l’intervention du président de la République la plus attendue depuis son élection. Sondages en chute libre, brusque montée du chômage, croissance quasi inexistante : quatre mois après son arrivée à l’Élysée, François Hollande a voulu, dimanche soir sur TF1, répondre aux inquiétudes de plus en plus vives, y compris dans son propre camp, sur sa conduite du pouvoir.

« Je dois fixer le cap et le rythme. Le cap, c’est le redressement de la France. (Le rythme, c’est) l’agenda du redressement de deux ans », a expliqué d’emblée le chef de l’État, parlant de deux « batailles » : contre le chômage et contre la dette. La rhétorique rappelle l’Agenda 2010 lancé en 2003 par l’ancien chancelier allemand, le social-démocrate Gerhard Schröder, qui avait imposé de brutales et profondes réformes à Allemagne (relire à ce sujet notre article Agenda 2012-2020, ce que Bayrou doit à Schröder). François Hollande a, lui, voulu ancrer à gauche cet «agenda» et a pour cela confirmé la taxe, hautement symbolique, à 75 % pour les plus hauts revenus. « Sans exception », a dit dimanche François Hollande. Mais avec quelques aménagements tout de même.


En clair : Hollande assume coûte que coûte une politique de rigueur pour revenir à un déficit de 3 % à la fin de l’année 2013. À une politique keynésienne de relance, il préfère les mots de « compétitivité » et de « réforme du marché du travail ». Et, comme il l’avait déjà indiqué lors de sa campagne, c'est seulement dans une deuxième phase de son quinquennat, à partir 2014, que le chef de l’État pourra travailler à une « société solidaire », selon l’expression qu’il a utilisée dimanche soir sur TF1. « Je veux proposer cet agenda du redressement, deux ans, qui deviendra ensuite l’agenda d’une société solidaire », a-t-il promis.

Alors que l’exécutif ne cache pas avoir été surpris par l’explosion du chômage en juillet, l’emploi fait désormais figure de priorité. Fin août, le président de la République avait déjà décidé d’avancer le calendrier de la négociation entre les partenaires sociaux sur le marché du travail. Le document d’orientation a même été envoyé dès vendredi aux syndicats et au patronat. Et voilà que ce dimanche, François Hollande les presse d’accélérer encore la cadence pour boucler cette « grande négociation ». Au risque de s’attirer les foudres de quelques-uns, volontiers jaloux de leurs prérogatives et qui détestent être pressés par l’exécutif.

« Si ce compromis historique peut venir à la fin de l'année, il sera force de loi. Mais si les partenaires sociaux ne le trouvent pas, c'est l'État qui prendra ses responsabilités. » Syndicats et patronat ont donc quatre petits mois pour dégager un accord. Pas gagné, tant ils divergent sur les causes du manque de compétitivité de l'économie française (trop de flexibilité pour la CGT versus un coût du travail trop élevé pour le Medef, mais aussi pour certains syndicats comme la CFDT).

D’autant que les sujets à traiter sont aussi nombreux que lourds : « lutte contre la précarité sur le marché du travail », anticipation des mutations économiques, amélioration du chômage partiel, accords de « sauvegarde de l'emploi » en cas de difficultés, etc.

« C'est une réforme considérable, a insisté François Hollande. Cet accord doit être gagnant-gagnant, du donnant-donnant : les salariés doivent être mieux protégés, les entreprises plus soutenues dans leurs efforts d'adaptation. » Le mot qui fâche n’est pas lâché. Mais en réalité, il s’agit bel et bien de promouvoir la fameuse “flexisécurité”, prisée dans les pays scandinaves, mais aussi dans les réformes du marché du travail en Allemagne : si l’objectif est bien d’avoir des salariés mieux formés, mieux accompagnés, mais aussi un marché du travail plus fluide, avec moins de précaires, de seniors et de jeunes laissés sur le carreau, la contrepartie du deal pourrait être une réforme du licenciement, dont il est difficile encore de connaître les contours – en Allemagne, la réforme du marché du travail, très dure, s’est accompagnée d’une précarité accrue.

Un plan de rigueur à 30 milliards

La potion pourrait se révéler amère à avaler pour certains syndicats, d’autant qu’un deuxième train de réformes se dessine avec une négociation à venir sur la protection sociale et les retraites. D’ores et déjà, « au mois d'octobre », « le gouvernement fera ses propositions » sur le financement de la protection sociale. On pourrait alors reparler d’une hausse de la CSG afin de financer la baisse du coût du travail, elle aussi très polémique. « Embaucher ne coûtera pas plus cher, voire moins cher qu'aujourd'hui », a promis le chef de l’État.

Mais dans les prochaines semaines, la grande affaire sera évidemment le bouclage du budget 2013. En juillet, la Cour des comptes avait estimé l’effort nécessaire à 33 milliards, pour atteindre l’objectif de réduire le déficit de 4,4 % fin 2012 à 3 % fin 2013. Sans surprise, François Hollande reprend le chiffre à son compte. « Trente milliards, ça ne s’est jamais fait dans l'histoire de la Ve République », insiste-t-il.

L’État fera 10 milliards d’économies. À part les ministères « prioritaires » (éducation, sécurité, justice), « tous les autres seront mis à contribution », les effectifs stabilisés et la dépense globale gelée. « Nous ne dépenserons pas un euro de plus en 2013 qu'en 2012. » Les entreprises verront elles aussi leurs impôts augmenter de 10 milliards. À travers la suppression de plusieurs niches fiscales, les grandes sociétés seront les plus concernées. Enfin, 10 milliards pèseront « sur les ménages, notamment les plus favorisés », au-delà de la taxe très symbolique de 75 % pour les revenus supérieurs à 1 million d'euros par an, qui ne devrait toucher, d'après Hollande, que « 2 000 à 3 000 personnes ». Le chef de l'État a par ailleurs précisé que les artistes et les sportifs seront concernés. Mais selon Les Échos, des taxes sur la consommation, par exemple sur l’alcool et le tabac, sont à prévoir (lire ici le détail des annonces).

Malgré des prévisions de croissance pour 2013 plus pessimistes que prévu –  « sans doute 0,8 % », a révélé dimanche François Hollande, un chiffre déjà très optimiste au vu des estimations des économistes –, l’exécutif garde toujours le même objectif de réduction des déficits publics : 3 % fin 2013, et l’« équilibre » en 2017. « Faut pas exagérer, on fait pas un budget à la grecque non plus!», justifie un proche de Jean-Marc Ayrault, fermement convaincu de la pertinence de revenir à 3 % de déficit dès l’an prochain.

Pourtant, cet attachement martelé depuis un an par François Hollande, comme candidat puis chef de l’État, ne fait pas l’unanimité au gouvernement. Les doutes commencent à poindre. « En haut lieu, ils savent bien que cet objectif ne sera pas tenu. Ce sera 3,5 % », croit savoir un ministre. Pour lui, « la France seule ne peut pas le dire, c’est impossible ». Mais la victoire de la gauche aux Pays-Bas, voire la perspective d’une grande coalition en Allemagne, après les législatives de 2013, pourraient infléchir les rapports de force en Europe et la position d’Angela Merkel. « 3 %, c’est l’objectif. Après, on verra si on y parviendra », admet un membre du cabinet de François Hollande.

Le président en première ligne

Sur le fond, la feuille de route tracée par François Hollande dimanche soir est donc une confirmation. Car elle correspond, dans les grandes lignes, à la tonalité dominante de sa campagne – les diatribes contre la spéculation et la finance désignée comme un « ennemi » n’ont guère duré au-delà du discours du Bourget en janvier. Mais aussi à sa matrice personnelle, dans la lignée très sociale-démocrate de Jacques Delors.

Au PS déjà, Hollande incarnait un positionnement de centre-gauche (un label qu’il n’utilise pas), fait de rigueur budgétaire et de concertation sociale, sans pour autant aller jusqu’à défendre une « troisième voie » du temps de Tony Blair ou de Gerhard Schröder. D’où, par exemple, son attachement à la taxe à 75 %, inventée au cours de la campagne pour contrer la remontée de Nicolas Sarkozy dans les sondages et la percée de Jean-Luc Mélenchon. Mais ce marqueur risque de ne pas suffire à convaincre une partie de l’électorat de gauche, qui a toujours durement sanctionné dans les urnes les gouvernements socialistes jugés trop “sociaux-libéraux”. Surtout si l'autre pari formulé dimanche soir par François Hollande – « inverser la courbe du chômage d'ici un an » – ne se réalise pas.

De ce point de vue, c’est peut-être finalement François Bayrou qui sera le premier “supporter” de François Hollande. Dans un entretien au Journal du dimanche, le fondateur du Modem, viscéralement attaché à la maîtrise des déficits, estime que les votes du prochain projet de loi de finances et du traité européen sont « les orages de l’automne » : « En se rejoignant, ils risquent de former une tempête tropicale, voire un ouragan politique. Si Hollande, face aux habitudes de pensée de la gauche traditionnelle, réussit ce double pari historique, alors cela devra être salué. »

Sur la forme enfin, l’entretien donné à TF1 confirme, s’il en était besoin, la place centrale que compte occuper le président de la République dans le dispositif institutionnel. Depuis son discours de rentrée à Châlons-en-Champagne, François Hollande a multiplié les interventions publiques et les déplacements. Il veut « une présidence exemplaire, simple, proche, mais d’action et de mouvement. Je vais m’engager pleinement dans la bataille que j’ouvre contre le chômage et contre la dette. » « Je m’expliquerai régulièrement devant les Français », a expliqué le chef de l’État.

Face à un premier ministre décrié ces dernières semaines (lire notre analyse), il veut être « le premier, celui qui montre la voie, qui fixe le cap ». Pas question d’y déroger : à la suite de Jean-Marc Ayrault, qui a demandé à ses ministres de taire leurs désaccords, Hollande a fait acte d’autorité. Dans le gouvernement, « il n’y a pas de débat, c’est par rapport à mes engagements que chacun doit se situer », a-t-il expliqué. Le voilà donc remis en première ligne. C’est lui, et lui seul, qui sera jugé.