Calais jour après jour: Londres s’engage à accueillir des mineurs isolés

Par

La « jungle » de Calais est une honte. Mediapart chronique ce qui s’y passe. Mardi 11 octobre : Londres et Paris qui s’accusent d’avoir tardé à prendre en charge les mineurs isolés.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Aux yeux du monde entier, la lande de Calais où se retrouvent plusieurs milliers de migrants en attendant de rejoindre la Grande-Bretagne est devenue une indignité française. Les personnes manquent de tout : d'un toit pour se mettre à l'abri des intempéries, de points d'eau, de soins. Comment les autorités publiques ont-elles pu laisser se dégrader la situation au point d'être condamnées par la justice pour avoir « porté une atteinte grave et manifestement illégale » au droit de la population du camp « à ne pas subir de traitements inhumains et dégradants » ?

Alors que l'Europe est confrontée à l'exode le plus massif depuis la Seconde Guerre mondiale, la France se transforme en pays de transit. Les migrants n'envisagent a priori pas de s'y installer. Mais parce que le gouvernement fait office de garde-barrière pour l'Angleterre, les exilés s'entassent – et dépérissent – à la frontière.

  • 11 octobre. Les autorités britanniques s'engagent à accueillir les mineurs ayant de la famille au Royaume-Uni

Pendant des mois, les autorités françaises et anglaises ont tardé à prendre en compte la situation des enfants réfugiés dans la « jungle » à Calais. La perspective du démantèlement de la lande semble avoir changé la donne.

À la suite d’une rencontre à Londres lundi 10 octobre en début d’après-midi avec Bernard Cazeneuve, la ministre de l’intérieur britannique, Amber Rudd, a annoncé son intention d’accueillir les mineurs pouvant se prévaloir d’un lien familial au Royaume-Uni. Cette déclaration qui arrive si tard, alors qu’un millier de ces enfants sont abandonnés à leur sort sans protection, ne constitue pas un traitement de faveur mais le respect du règlement de Dublin, selon lequel les moins de 18 ans sont autorisés, à la différence des adultes, à demander l’asile là où ils ont de la famille ou des proches, ainsi que de l’amendement Dubs qui autorise la prise en charge des mineurs les plus vulnérables.

Pour expliquer ce délai, Paris et Londres s’accusent mutuellement. « Je demande solennellement à la Grande-Bretagne d’assumer son devoir moral », avait déclaré Bernard Cazeneuve quelques heures avant son déplacement, estimant à « plusieurs centaines » le nombre d'enfants potentiellement concernés par une « réunification ».

Un rapport publié ce week-end par la Croix-Rouge britannique a reproché aux autorités britanniques de traîner les pieds. « Cela prend en moyenne 10 à 11 mois pour faire venir un mineur au Royaume-Uni », regrette l’ONG. « C'est dû à des problèmes qui vont d'erreurs administratives de base [...] au manque de personnel », estime-t-elle. Selon elle, au moins trois mineurs, qui auraient légalement eu le droit d'entrer au Royaume-Uni pour rejoindre de la famille, sont morts en essayant de passer illégalement faute de traitement approprié de leur cas.

Mediapart a récemment raconté l’histoire de deux frère et sœur syriens, âgés de 11 et 15 ans, risquant leur vie dans la « jungle », malgré le fait qu’ils remplissent les critères pour passer légalement. Ce récit mettait clairement en cause les autorités françaises, et en premier lieu la préfecture, représentant l’État, chargée de leur dossier (lire notre article et notre adresse au président de la République lors de sa visite à Calais).

C’est d’ailleurs ce qu’a pointé du doigt Amber Rudd devant le parlement lundi, affirmant, selon la BBC, que les retards pris côté français expliquaient que le Royaume-Uni n’ait pas pu agir avant. « Le gouvernement du Royaume-Uni a pris l’engagement clair de placer les enfants vulnérables sous le statut de la législation sur l’immigration et de faire en sorte que ceux qui ont un lien avec le Royaume-Uni soient conduits ici sur la base des accords de Dublin », a-t-elle insisté. « Nous avons fait de gros progrès mais il y a encore du travail à faire », a-t-elle prévenu, tout en déclarant qu’il s’agissait d’une question de jours, « une semaine tout au plus ». Selon elle, ils sont « plus de 80 » à déjà avoir été accueillis en raison de la réglementation de Dublin et « 50 » grâce à l'amendement Dubs. L'ONG Citizen UK estime qu'ils sont encore 387 à remplir les critères. « Recevoir 300 de ces enfants serait un très bon résultat », a affirmé Amber Rudd, dans un entretien au Daily Mail.

D'après le Guardian, un deuxième expert anglais en droit d'asile doit se rendre en France et un groupe de contact a été mis sur place entre les gouvernements pour accélérer les procédures.

« Nous allons remettre une liste nominative à Bernard Cazeneuve des mineurs qui se trouvent sur la jungle », a de son côté affirmé sur RMC Pierre Henry, le responsable de France terre d’asile, l’association mandatée par l’État pour repérer et accompagner juridiquement les mineurs isolés. La préfecture du Pas-de-Calais, selon le Guardian, lui aurait demandé de mener à bien un nouveau recensement.

Pour le ministre de l'intérieur français, il devient urgent de trouver une solution. Car tant que ces enfants ne seront pas pris en charge d'un côté comme de l'autre, le démantèlement n'est juridiquement pas possible.

  • 26 septembre. Hollande veut « démanteler définitivement » la « jungle »

Faire place nette en vue de la présidentielle, telle semble être le leitmotiv politique du moment. Lors de son déplacement à Calais, le premier du quinquennat, François Hollande, lundi 26 septembre, entouré d'une nuée de journalistes, a mis l'accent sur son intention de « démanteler complètement, définitivement le campement de la lande ».

« Tout sera fait d'ici la fin de l'année », a-t-il affirmé d'un ton martial, en réponse à l'ex-chef de l'État Nicolas Sarkozy, qui, il y a quelques jours au même endroit, déclarait qu'il « règlerait » le « problème de la “jungle” » dans les trois mois suivant son éventuelle élection. Comme son prédécesseur qui, lui, a fermé Sangatte en 2002, l'actuel président de la République est donc convaincu que la destruction du campement – initialement toléré par les autorités – aura pour effet de faire disparaître « cette situation (qui) n'est pas acceptable ».

« Le gouvernement ira jusqu’au bout », a-t-il insisté pour montrer sa détermination. « C’est une opération qui est forcément exceptionnelle, parce que nous sommes dans une situation exceptionnelle », a-t-il souligné en présence de la maire LR de Calais, Natacha Bouchart, et du président LR de la région des Hauts-de-France, Xavier Bertrand. Le gouvernement se donne ainsi quelques semaines pour convaincre la majeure partie des 7 000 à 10 000 personnes vivant dans la lande de se rendre dans des centres d’accueil et d’orientation (CAO) situés un peu partout en France – il en existe 164 actuellement. Selon l'entourage du ministre de l'intérieur, Bernard Cazeneuve, interrogé par Reuters, 5 500 places ont été recensées en vue du démantèlement.

« Nous n’allons pas, pour démanteler un campement de 7 000 personnes, multiplier d’autres campements partout sur le territoire. Il s’agit de véritables centres, en dur, limités en nombre, 40 à 50 personnes, capables de fournir un appui pour des procédures administratives. Voilà ce qui est digne, ce qui est ferme, pour que la France puisse assurer ses devoirs », a-t-il déclaré. En direction des candidats à la primaire de la droite, il a dénoncé les « instrumentalisations » et « polémiques » ayant fait suite à la publication par Le Figaro du « plan » du gouvernement pour héberger et répartir sur le territoire les migrants de Calais.

Lors de cette allocution d’une vingtaine de minutes devant la caserne de gendarmerie mobile de la ville, François Hollande n’a évoqué qu’en filigrane le sort des mineurs non accompagnés, qui sont au nombre d'un millier dans la « jungle », en appelant les autorités britanniques à « prendre leur part dans l’effort humanitaire ». Pas un mot, en revanche, sur la responsabilité de l’État français dans le fait que des enfants qui auraient le droit de se rendre en Angleterre pour rejoindre leur famille sont freinés dans leurs démarches par les préfectures de ce côté-ci de la Manche. 

Le chef de l’État s’est enfin adressé aux passeurs. « Le campement de la lande, chacun doit bien le comprendre, est pour les migrants une impasse. Il est aussi, je le sais, un terrain d'action pour les passeurs, qui font croire à cette illusion qu'il sera possible de franchir » la Manche, a-t-il constaté avant de lancer : « Nous devons lutter contre les filières de la traite des êtres humains, qui est le pire commerce, le plus ignoble, qui remonte à loin et qui survit jusqu'ici pour exploiter les personnes en situation d'extrême vulnérabilité. » Pas certain que cela suffise à effrayer qui que ce soit.

  • 22 septembre. Hollande à Calais, après Sarkozy

À qui le tour ? Le président de la République, après avoir reporté plusieurs fois sa visite, a prévu de se rendre lundi 26 septembre à Calais, pour rencontrer les représentants des forces de l'ordre, les élus du territoire et les acteurs associatifs et socio-économiques, a annoncé l'Élysée. Le chef de l'État a programmé d'aller au port de la ville en fin de matinée pour participer à la cérémonie de pose de la première pierre du chantier Calais Port 2015. Lors de ce déplacement, il sera nécessairement interrogé sur le sort des migrants vivant dans la « jungle »

En vue de l'élection présidentielle de 2017, cette ville traversée par les questions migratoires depuis plus d'une décennie sert de décor aux candidats plus ou moins déclarés pour faire valoir leur projet de politique répressive en matière d'asile et d'immigration. Marine Le Pen, Bruno Le Maire et Alain Juppé ont déjà fait le déplacement.

Dernière visite en date : celle de Nicolas Sarkozy, venu le 21 septembre dans une « atmosphère tendue », selon Reuters. Après son départ, des affrontements ont eu lieu entre des migrants et des CRS sur la rocade portuaire. 

L'ancien chef de l'État et candidat à la primaire de droite n'a reculé devant aucune surenchère, promettant, s'il était élu, de « régler le problème de la “jungle” à la fin de l’été 2017 », c’est-à-dire de trouver une solution en trois mois à une situation qui dure depuis quinze ans et qu'il a lui-même contribué à créer. La fermeture du camp de Sangatte, décidée en 2002 alors qu'il venait d'être nommé ministre de l'intérieur, n'a fait que disperser les migrants dans des campements de fortune partout dans la région. Dans le même ordre d'idée, il s'est engagé à renégocier les accords du Touquet, qui ont institué la frontière britannique sur le sol français, alors qu'il les a lui-même signés en février 2003. Les Français n'ont « pas vocation à être les douaniers des Anglais », a-t-il estimé il y a quelques jours, réclamant l'ouverture d'un centre de traitement des demandes d'asile au Royaume-Uni. Sans doute pour pimenter sa visite, il a assisté à l'arrestation d'une douzaine de migrants, arrêtés sous ses yeux alors qu'ils se trouvaient dans un camion.

Le ministre de l'intérieur Bernard Cazeneuve s'est, lui, récemment félicité du rythme des expulsions. Trente personnes ont ainsi été contraintes de quitter le sol français par avion le 19 septembre, portant à 1 384 le nombre de migrants concernés depuis le début de l'année.

  • 13 septembre. Le gouvernement à la recherche de 9 000 places d'hébergement

Que faire des 7 000 à 10 000 migrants vivant dans la « jungle » de Calais que Bernard Cazeneuve s'est engagé à démanteler dans sa totalité ? Selon une note interne envoyée aux préfets dont Le Figaro a eu copie, le gouvernement serait à la recherche de 9 000 nouvelles places d'hébergement dispersées partout en France d'ici à la fin de l'année pour les évacuer.

L'Ile-de-France, « particulièrement tendue sur la question de l'hébergement », et la Corse seraient exclues de cette répartition, qui se ferait selon un critère démographique pondéré par les efforts faits par chaque région, demandant par exemple 1 800 places à la région Auvergne-Rhône-Alpes.

Compte-tenu des centres d'accueil et d'orientation (CAO) déjà ouverts, le nombre total de places s'établirait à 12 000, précise à Reuters le ministère de l'intérieur. La capacité de ces centres devrait être d'au moins 100 personnes et 300 maximum, et les migrants devraient commencer à y entrer à la mi-octobre, indique la note. Le ministère conteste l'information du Figaro selon laquelle « la liste devra être remontée sans que soit au préalable recherché l'accord avec des élus locaux ». « Les élus seront consultés, bien sûr », a-t-on indiqué.

Dans une lettre adressée au premier ministre Manuel Valls, Christian Estrosi, le président Les Républicains (LR) de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur (Paca), s'élève contre ce dispositif, qu'il surnomme « micro-jungles de Calais », affirmant que les élus locaux ne peuvent assumer cette décision « aux conséquences financières très lourdes ».

  • 8 septembre. Londres va construire un mur anti-migrants

Les travaux de construction d'un mur destiné à empêcher les migrants de s'introduire à bord de poids lourds à destination de la Grande-Bretagne vont commencer ce mois-ci, ont déclaré, selon Reuters, des responsables britanniques. Le ministre de l'immigration, Robert Goodwill, a évoqué mardi 6 septembre, devant les députés britanniques, ce renforcement du dispositif de « sécurité » à Calais. « La sécurité que nous mettons en place dans les ports est renforcée par des équipements », a-t-il affirmé, en référence à un ensemble de mesures, d'un montant de 17 millions de livres sterling (20,2 millions d'euros), qui a fait l'objet d'un accord en mars 2016 entre Londres et Paris. « Nous avons réalisé la clôture et maintenant, nous passons au mur », a-t-il précisé.

Selon un porte-parole de la préfecture du Pas-de-Calais, le coût des travaux, évalué à 2,7 millions d'euros, est intégralement pris en charge par la Grande-Bretagne. Le mur, qui devrait mesurer quatre mètres de hauteur et longer la rocade sur un kilomètre, devrait être terminé à la fin de l'année. Selon un document diffusé lors d'une réunion publique, le mur sera construit en béton lisse pour décourager les tentatives d'escalade et recouvert de végétation.

  • 5 septembre 2016. Des cortèges contre la « jungle »

L’autoroute A16 a été coupée à la circulation lundi 5 septembre par deux convois de camions et de tracteurs, ainsi que par environ 400 manifestants venus à pied de Calais pour dénoncer les conséquences de la présence du camp de migrants de Calais, selon l'agence Reuters. À l’appel de syndicats de transporteurs routiers et agricoles et de représentants de l'économie locale, des commerçants, routiers, agriculteurs se sont regroupés à Loon-Plage à proximité de Dunkerque et à Boulogne-sur-Mer avant de prendre la route de Calais et de s'arrêter près de la « jungle ». Les transporteurs se plaignent de subir les assauts de migrants, qui dressent des barrages à l’aide de pneumatiques, de branchages et de mobilier urbain pour tenter de monter dans les camions en partance pour la Grande-Bretagne par le tunnel sous la Manche.

« On est obligé de faire cela, on est obligé de monter le ton. Depuis des mois, la situation devient de pire en pire », explique David Sagnard, transporteur à Calais et président départemental de la Fédération nationale des transporteurs routiers (FNTR). « Avant, c’était simplement des tentatives pour monter dans les camions. Maintenant, il y a des saccages, de la casse, les bâches sont lacérées, les marchandises pillées ou détruites, ce n’est plus acceptable », a-t-il ajouté. « Entre les investissements pour la sécurité, le temps passé à vérifier, les dégâts, c’est une perte d’exploitation de 250 000 euros annuels », estime-t-il.

Le ministre de l'intérieur, Bernard Cazeneuve, s'est engagé vendredi à démanteler totalement le camp de migrants, sans fixer de calendrier. Il a également annoncé l'activation d'un « dispositif national de soutien et de solidarité à destination des entreprises en difficulté dans le bassin d’emplois de Calais et du Calaisis ». Le collectif qui réunit des commerçants, des chefs d'entreprise, des transporteurs et des agriculteurs a été reçu par le ministre mais a décidé de maintenir son action, affirmant ne plus pouvoir attendre. « Nous devons maintenir la pression, il faut que les autorités comprennent », affirme Frédéric Van Gansbeke, porte-parole du collectif.

  • 2 septembre 2016. Bernard Cazeneuve veut poursuivre le démantèlement

Le ministre de l'intérieur, Bernard Cazeneuve, attendu ce vendredi à Calais, a annoncé la poursuite du démantèlement du camp des migrants de Calais ainsi que des renforts policiers et la création de places d'hébergement. « Mon intention est bien de poursuivre [le démantèlement] avec la plus grande détermination. Cela doit se faire par étapes, en commençant par créer davantage de places d'hébergement en France pour désengorger Calais », déclare-t-il dans une interview au quotidien Nord Littoral.

Bernard Cazeneuve ne fixe pas de calendrier et dit attendre la décision du Conseil d’État, saisi à la suite d'une décision de justice qui refuse à l’État de supprimer les petits commerces et lieux de restauration situés à l'intérieur du plus grand bidonville de France.

Rappelant que « 5 528 migrants en provenance de Calais ont déjà été accueillis dans les 161 centres d'accueil et d'orientation (CAO) créés en France », il ajoute que l'effort va être amplifié « avec la création d'ici à la fin de l'année de 2 000 nouvelles places d'hébergement en CAO et de 6 000 places en centres d'accueil pour demandeurs d'asile (CADA) »Il évoque également la création de 5 000 nouvelles places d'hébergement d’urgence pour demandeurs d'asile en 2017.

Parallèlement au démantèlement progressif du camp, le ministre annonce aussi l'envoi de 200 policiers en renfort à une période où les attaques de camions par les migrants sur la rocade portuaire sont devenues quasi quotidiennes. Il affirme avoir en deux ans plus que doublé les effectifs ; 1 900 policiers et gendarmes sont présents à Calais.

Le ministre de l'Intérieur, qui effectue vendredi son huitième déplacement à Calais depuis son arrivée place Beauvau, en avril 2014, rencontrera la maire LR de la ville, Natacha Bouchart, ainsi que Xavier Bertrand, le président LR de la région, et des représentants du secteur socio-économique et des forces de l'ordre. Ces interlocuteurs réclament la sécurisation de Calais et la fermeture totale du bidonville de Calais. De leur côté, l'Union nationale des organisations syndicales des transporteurs routiers automobiles (Unostra) et la Fédération nationale des transports routiers (FNTR) ont annoncé pour lundi 5 septembre une journée d'action pour réclamer des mesures de sécurité en faveur des chauffeurs de poids lourds.

Les acteurs du dossier ont répondu de manière prudente à ces annonces de Bernard Cazeneuve. « Nous sommes déterminés à demander le démantèlement mais pas de la façon dont il semble l’annoncer », a dit Natacha Bouchart sur Europe 1Maya Konforti, secrétaire de l’Auberge des migrants, a parlé de « réponses qui paraissent politiques et raisonnables mais qui ne sont pas suffisantes » : « On est rassuré qu’il ne plie pas à l’exigence de la maire de Calais qui veut une date exacte de démantèlement. Nous sommes d’accord pour qu’à terme le camp n’existe plus mais on ne met pas des milliers personnes dehors comme ça en un clin d’œil. »

Dans Nord Littoral, le ministre annonce aussi la venue fin septembre de François Hollande qui, dit-il, « s'adressera à tous les Calaisiens »D'après la préfecture, 6 900 migrants sont présents dans la zone nord de la lande de Calais ; les associations humanitaires estiment à plus de 9 000 ce nombre. Leur présence a plus que doublé en quelques mois, un phénomène déjà observé les étés précédents en raison de conditions météorologiques qui facilitent l'exode des migrants d'Afrique du Nord, d'Irak ou bien encore de Syrie.

  • 29 août. La nouvelle jungle au bord de l'asphyxie

Depuis le démantèlement de la zone sud en mars, la « nouvelle jungle de Calais » est un immense bidonville surpeuplé. Cet été, 2 000 personnes de plus sont arrivées dans les campements de la lande. La préfecture concède un « record d'affluence », tandis que les ONG comptabilisaient plus de 9 100 personnes début août. Le seuil des 10 000 personnes devrait être rapidement franchi. En juillet, quatre migrants sont morts. Bertrand Gaudillère et Catherine Monnet se sont rendus dans la région de Calais cet été pour la France VUE D’ICI. Regarder le portfolio ici.

Calais, été 2016. © Bertrand Gaudillère / Item Calais, été 2016. © Bertrand Gaudillère / Item

 

  • 17 mars. Incendie de la cabane juridique de la « jungle »

L'un des seuls lieux ayant échappé au démantèlement de la partie sud de la « jungle » est parti en fumée en fin de journée jeudi 17 mars. Il s'agit de la permanence juridique venant en aide gratuitement aux réfugiés. Cette structure associative s'était installée dans un cabanon de forme octogonale en bois, monté avec l'aide des Charpentiers sans frontières.

Le cabanon de la permanence juridique de la « jungle » a pris feu le 17 mars 2016. Le cabanon de la permanence juridique de la « jungle » a pris feu le 17 mars 2016.

L'origine du sinistre – accidentelle ou volontaire – n'est pas connue. Les bénévoles prenant en charge ce centre – qualifié de « lieu de vie » par le tribunal administratif et, à ce titre, non destructible par la préfecture – n'étaient pas présents lorsque le feu a démarré. « Cet incendie intervient après nombre d'intimidations de la part des forces de l'ordre, ainsi que de groupes d’extrémistes », soulignent-ils dans un communiqué. Ils observent aussi la coïncidence avec la tenue d'une conférence de presse, organisée la veille par plusieurs associations, au cours de laquelle il a été question des menaces, y compris de mort, reçues depuis le début de l'année, ainsi que des « circonstances brutales » du démantèlement de la « jungle ».

Ce lieu a été créé en janvier à la suite de l'« appel des 800 », lancé par des personnalités du monde de la culture. C'est grâce au recueil de témoignages réalisé par l'équipe que plusieurs plaintes pour violences contre des migrants ont pu être déposées. Celles-ci ont donné lieu à des enquêtes, toujours en cours, menées par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et par la police judiciaire de Lille. « On restera ici et nos activités seront les mêmes », a déclaré à La Voix du Nord l'une des représentantes du centre, Marianne Humbersot, qui envisage de poursuivre l’aide juridique dans une tente.

  • 16 mars. Le démantèlement de la zone sud de la « jungle » est achevé

Les dernières habitations de la zone sud de la « jungle » de Calais, dont le démantèlement a débuté le 29 février, ont été détruites mercredi 16 mars, selon l’AFP. Sur cette zone de 7,5 hectares, il ne reste désormais plus que quelques « lieux de vie », que la préfecture n’est pas autorisée à démolir à la suite d’une récente décision du tribunal administratif de Lille.

Selon les ONG, 80 % des migrants se sont déplacés vers la zone nord du camp. Une estimation que la préfecture du Pas-de-Calais juge « impossible » à confirmer pour le moment. Dans une déclaration commune, plusieurs associations travaillant sur place ont mis en garde le gouvernement contre tout démantèlement de la zone nord. Cela poserait « plus de problèmes que pour le sud : où iraient tous ces gens ? », a affirmé François Guennoc, de l’Auberge des migrants. À plusieurs reprises, la préfecture a fait savoir qu’elle entendait limiter les capacités de la lande à 2 000 personnes, mais uniquement dans les containers du centre d’accueil provisoire (CAP), qui peuvent accueillir 1 500 personnes, et le centre d’accueil Jules Ferry, avec 400 places destinées aux femmes et aux enfants.

  • 9 mars 2016. Cazeneuve dénonce le « miroir narcissisant des préoccupations égotiques » des personnes aidant les migrants

Le ministre de l'intérieur a lancé mercredi 9 mars 2016 une contre-offensive communicationnelle, en annonçant le lancement d’un site Internet pour « établir la vérité » face aux « manipulations et contre-vérités » et promouvoir l’action des pouvoirs publics à Calais. Sur ce site, il regrette que « certains organes de presse (aient) appelé un échec » le bilan de mise à l'abri des migrants réalisé en parallèle à la destruction de la « jungle » et déploré le « travail de désinformation cynique des passeurs, des No borders, et aussi de multiples secteurs dont la situation difficile des migrants constitue le miroir narcissisant de leurs préoccupations égotiques ».

Lors d'une audition par la commission des lois de l'Assemblée nationale, organisée le même jour, il a qualifié de « tarte à la crème » l'idée de modifier les accords du Touquet, accusés de faire des policiers français les garde-frontières de la Grande-Bretagne, comme l'a récemment évoqué à mi-mots le ministre de l'économie Emmanuel Macron. Ceux qui tiennent un tel discours « totalement démagogique » soit « ne savent pas ce dont ils parlent, soit ne mesurent pas les conséquences de ce qu'ils disent ». « Cela m'arrive rarement, a-t-il poursuivi, mais je trouve que ce qu'a fait Nicolas Sarkozy avec les accords du Touquet, dans la philosophie de ces accords, était ce qu'il fallait faire ».

  • 4 mars 2016. Des migrants se cousent les lèvres

A l'issue de la première semaine d'évacuation de la zone sud de la « Jungle » de Calais, plusieurs migrants ont décidé de se coudre les lèvres, pour manifester contre la destruction de leurs abris. La semaine avait commencé sous tension (lire à la date du 29 février). Le démantèlement s'est poursuivi dans le calme les jours suivants. Ils étaient déjà cinq mercredi, mais ce vendredi ce sont douze migrants iraniens qui ont défilé la bouche cousue. Certains portaient des pancartes avec des messages destinés aux pouvoirs publics. L'une d'entre elles affirmait qu'ils étaient en grève de la faim. 

Le démantèlement de cette partie de « la Jungle » pourrait prendre « un mois, peut-être plus », ont indiqué cette semaine les autorités. Un peu moins d'un quart de la surface concernée par les opérations avaient été évacuées vendredi, soit « environ deux hectares » sur 7,5.

  • 29 février 2016. Début du démantèlement de la « jungle »

Malgré l'engagement des autorités de procéder à un démantèlement « en douceur » selon les propos du ministre de l'intérieur Bernard Cazeneuve, les forces de l'ordre sont arrivées en masse. Les destructions ont débuté lundi 29 février dans un climat électrique. En milieu de journée, les opérations ont donné lieu à des jets de pierres de la part de migrants et de militants et des tirs de gaz lacrymogènes de la part des CRS en guise de riposte et des abris de fortune ont été incendiés. La situation s'est à nouveau tendue en début de soirée, lorsque des migrants ont lancé des projectiles sur des véhicules qui empruntaient la route jouxtant la jungle et menant au port de Calais.

Un abri de fortune en feu, lundi 29 février dans la jungle de Calais. © Reuters Un abri de fortune en feu, lundi 29 février dans la jungle de Calais. © Reuters

Une vingtaine d'ouvriers encadrés de policiers sont arrivés le matin au niveau de “La Lande”, le bidonville situé le long de la rocade portuaire de Calais. Environ 3 000 migrants y séjourneraient encore. La préfecture du Pas-de-Calais a confirmé avoir mis en place « un dispositif de protection des forces de sécurité pour permettre à la société qui procède au retrait des tentes et abris inoccupés d'effectuer son travail »En milieu de journée, ce démantèlement a donné lieu à des jets de pierres de la part de migrants et de militants et de gaz lacrymogènes de la part des CRS en guise de riposte, et trois abris de fortune ont été incendiés.

Environ 150 à 200 personnes, migrants et militants confondus, faisaient face aux forces de police, déployées en nombre dans la matinée.

Le nettoyage de la partie sud de la zone, vouée par la préfecture à être rasée, a commencé, sauf pour ce qui concerne les espaces publics comme les écoles, conformément à une décision de justice prise la semaine dernière. Les forces de l'ordre ont procédé à l'arrestation d'une personne qui voulait s'y opposer.

« Je ne suis pas surpris par le coup de force de la préfète, c'est une opération précipitée, mais ce qui est étonnant c'est qu'ils détruisent les cabanes alors que l'offre en conteneurs [qui permettent d'abriter les migrants sur place] est réduite à 100 places », a déclaré à Reuters François Guennoc, secrétaire de l'Auberge des migrants. « Cette opération fait relativiser les propos apaisants du ministre et de la préfète. Les migrants vont s'enfuir dans les bois, et la police va devoir les déloger où ils vont se cacher. »

La préfète du Pas-de-Calais, Fabienne Buccio, a justifié dans son communiqué l'importance du dispositif policier par « la présence de nombreux activistes extrémistes qui ont intimidé les migrants pour qu'ils n'acceptent pas les propositions d'hébergement » et qui auraient empêché plusieurs migrants de monter dans un bus à destination d'un centre d'accueil.

Le ministre de l'intérieur Bernard Cazeneuve avait promis la semaine dernière que le démantèlement de la partie sud de la jungle se ferait progressivement, sans « brutalité »En fin de journée, 5 000 mètres carrés avaient été évacués, et les forces de l'ordre avaient procédé à l'arrestation de quatre personnes, trois activistes et un migrant, qui voulaient s'y opposer.

  • 26 février 2016. Le Conseil d'État saisi contre l'expulsion de la « jungle »

Les associations et migrants qui avaient saisi le tribunal administratif de Lille pour contester un arrêté d’expulsion d’une partie de la « jungle » de Calais devaient se pourvoir vendredi 26 février devant le Conseil d’État, après le rejet partiel de leur requête la veille. L'avocate des requérants, parmi lesquels le Secours catholique, l'Auberge des migrants et Emmaüs France, Julie Bonnier, considère en effet que l'ordonnance de la juge lilloise, telle qu’elle est rédigée, « n’est pas applicable » et que son « imprécision doit bénéficier aux migrants ».

Son argument est le suivant : l’ordonnance suspend explicitement l’arrêté d’expulsion de la préfecture pour les « lieux de vie » pourvu qu'ils soient « soigneusement aménagés » et répondent « à un besoin réel des exilés ». Or, selon l'avocate, cette définition s'applique potentiellement à l'ensemble des habitations – et pas seulement aux lieux de culte, à l'école et à la bibliothèque entre autres mentionnés dans le texte.

L’avocate estime par conséquent que l’État et la préfecture du Pas-de-Calais « ne peuvent pas agir ». « Notre demande n’a pas été rejetée », explique-t-elle, dénonçant une « mascarade » des autorités qui ont largement communiqué jeudi, à tort selon elle, sur la « validation » de leur arrêté. Cette démarche devant le Conseil d'État n'est toutefois pas suspensive, c'est-à-dire qu'elle ne peut empêcher une éventuelle expulsion. 

Le ministre de l'intérieur répète de son côté être favorable à un démantèlement « progressif » – sans recours à la force publique. Ce vendredi, il a d'ailleurs convoqué place Beauvau les principales associations impliquées afin de lancer, en compagnie de la nouvelle ministre du logement Emmanuelle Cosse, un « comité de suivi du plan de mise à l'abri des migrants de Calais », lequel comporte deux volets principaux : le déménagement des personnes de la « jungle » vers le centre d'accueil provisoire (CAP), composé de containers à proximité de la lande, et le transfert du CAP vers les centres d'accueil et d'orientation (CAO), dispersés dans toute la France. Ce dispositif de vases communicants est critiqué par les associations qui redoutent que la destruction de la « jungle » n'ait pour effet d'invisibiliser et donc de fragiliser un peu plus les migrants, et notamment ceux qui se destinent à poursuivre leur route vers la Grande-Bretagne.

  • 25 février. Le tribunal administratif valide en partie l'expulsion de la « jungle »

L'arrêté d'expulsion de la partie sud de la « jungle » de Calais s'applique, sauf dans les espaces sociaux, a indiqué jeudi 25 février un porte-parole de la préfecture du Pas-de-Calais informé de la décision du tribunal administratif de Lille.

Des associations et des migrants avaient saisi la justice en référé à ce sujet, affirmant que l'opération, initialement prévue mercredi, a été décidée sans proposer des solutions alternatives suffisantes. Les requérants soulignaient aussi que le nombre de migrants concernés par l'évacuation, de l'ordre d'un millier selon l'État, était en réalité plus de trois fois plus élevé.

Dans son ordonnance, la juge du tribunal administratif de Lille souligne le fait que « l’État s’est engagé en tout état de cause à une évacuation progressive ». Les lieux de vie épargnés par le démantèlement sont, selon l’ordonnance, « notamment » les lieux de cultes, l'école, la bibliothèque, l'abri réservé à l’accueil des femmes et des enfants, les théâtres, l'espace d’accès au droit et l'espace dédié aux mineurs. Ce sont des endroits « soigneusement aménagés qui répondent à un besoin réel », note la juge. Après l’annonce de la décision du tribunal, les associations ont décidé de se pourvoir en cassation, mais la procédure n’est pas suspensive. L'avocate des associations et des migrants, Julie Bonnier, estime que la décision du tribunal, « longue et complexe », n'est pas aussi univoque que l'a laissé entendre la préfecture. Elle considère par exemple que la liste des lieux échappant à l'expulsion n'est « ni précise ni exhaustive » et que par conséquent cela pourrait empêcher l'exécution de l'arrêté sur l'ensemble de la parcelle.

  • 23 février. L'ultimatum pour la destruction de la « jungle » est repoussé

L'ultimatum initialement fixé par la préfecture du Pas-de-Calais à mardi 23 février, 20 heures, pour l'évacuation de la zone sud de la « jungle » a été reporté, à la suite de l'annonce du tribunal administratif de Lille de ne pas rendre sa décision avant mercredi ou jeudi. Saisie par dix associations et 238 migrants lui demandant d'empêcher la destruction des lieux, la juge compétente, en l'occurrence la vice-présidente du tribunal Valérie Quemener, s'est – fait rarissime – rendue elle-même sur place pour évaluer si une évacuation constituerait ou non « une violation des droits fondamentaux des individus ». La suspension de l'arrêté préfectoral devait être examinée en référé ce jour à 14 heures. Les migrants concernés par l'expulsion n'ont pas commencé à quitter les lieux, selon l'AFP. « Nous respecterons les décisions de justice en tout état de cause », a assuré la préfecture.

  • 22 février. La mobilisation contre la destruction de la « jungle » s'intensifie

Alors que la préfecture du Pas-de-Calais a annoncé son intention de raser mercredi 24 février une partie de la « jungle » sur laquelle résident un millier de personnes selon les autorités, 3 500 selon les associations, la mobilisation contre cette décision s'intensifie de part et d'autre de la Manche. Les opposants à la destruction précisent ne pas considérer le bidonville comme une solution durable, mais estiment qu'une expulsion risque de précariser les personnes en les éparpillant dans les squats aux alentours. Ils font également valoir que les migrants se sont initialement déplacés dans cette lande avec l'autorisation des autorités et que grâce aux soutiens multiples des lieux de vie ont fini par être créés (une école, une permanence juridique, un théâtre, des épiceries, etc.) pour pallier les défaillances de prise en charge des pouvoirs publics.

Le « jungle » est devenue un lieu de vie au fil du temps. © Association Polyvalence

Dimanche 21 février, l'acteur britannique Jude Law, accompagné de plusieurs autres personnalités du spectacle, est venu défendre les habitants du bidonville, dont certains, appuyés par des associations, ont déposé un recours contre l'évacuation devant le tribunal administratif de Lille censé se prononcer mardi 23 février. Le lendemain, un appel rassemblant des philosophes comme Étienne Balibar, Jean-Luc Nancy et Jacques Rancière, mais aussi des chercheurs et juristes tels que Karen Akoka, Cécile Canut, Didier Fassin, Éric Fassin, Danièle Lochak, Camille Louis, Étienne Tassin ou encore Serge Slama, a rappelé que les « bulldozers ne font pas une politique ». « Il faut cesser de chasser de jungle en bidonville toute la misère du monde, persécution qui ne fait qu'exaspérer le ressentiment des “riverains”. Non, le malheur des migrants ne fera pas le bonheur des Français, pas plus à Calais qu’ailleurs. En réalité, laisser se dégrader la situation est plus pénible pour les populations du Calaisis, et plus coûteux aussi pour les pouvoirs publics, que s’employer à l’améliorer », estiment les auteurs de ce texte publié sur Mediapart et le Monde.fr.

La Défenseuse des enfants, Geneviève Avenard, a fait savoir de son côté qu'elle se rendrait sur place le 22 février « afin de prendre la mesure précise des conditions dans lesquelles vivent les enfants », dont le nombre est évalué à 400. L'objectif qu'elle s'est fixé est d'évaluer si « l’État français remplit ses obligations à l’égard de tous les enfants en situation de danger à Calais et dans le Calaisis, en garantissant leur plein accès aux droits et à la procédure d’asile » et si « des mesures de regroupement familial [sont] mises en œuvre, dans le respect des dispositions législatives et réglementaires, notamment pour que les enfants concernés puissent rejoindre leurs famille en Grande-Bretagne, le cas échéant ».

La semaine dernière, huit organisations, parmi lesquelles Médecins du monde, le Secours catholique, la Fnars, la Cimade, Emmaüs France et le Secours islamique France, avaient tiré la sonnette d'alarme. Dans un courrier adressé au ministre de l'intérieur, Bernard Cazeneuve, elles affirmaient leur opposition à la destruction de la « jungle » affirmant que cela ne ferait qu'« ajouter des tensions aux tensions et fragiliser encore un peu plus les quelques milliers d'exilés que la France et la Grande-Bretagne se montrent incapables d’accueillir convenablement ».

Ce à quoi le ministre avait répondu par une fin de non-recevoir, rappelant l'installation du camp de containers (centre d'accueil provisoire – CAP) à côté de la lande et les possibilités d'hébergement dans les centres d'accueil et d'orientation (CAO) disséminés partout en France. Seule concession : la mention faite de transmettre « systématiquement » aux autorités britanniques les dossiers des personnes susceptibles de bénéficier d'une entrée légale dans ce pays au titre de leurs attaches familiales. Dans un entretien à la La Voix du Nord publié le 22 février, il affirme que l'évacuation est une opération « humanitaire » et, lors d'une visite à des réfugiés au Mans le même jour, il a déclaré que « ceux qui semblent préférer le maintien d’un camp de misère à ces solutions se trompent de combat ».

  • 12 février. L'État veut continuer de raser la « jungle »

La destruction de la « jungle » va se poursuivre, a prévenu vendredi 12 février la préfète du Pas-de-Calais, Fabienne Buccio, qui a donné une semaine aux mille personnes vivant sur la zone visée pour quitter les lieux. « Nous allons ouvrir 750 nouvelles places dans les containers prévus. C'est l'occasion de saisir ce moment-là pour que les migrants, soit rejoignent le camp d'État, soit se dirigent vers des centres d'accueil ailleurs en France », a-t-elle précisé à Reuters.

La préfecture a déjà fait raser début janvier une bande de 100 mètres du camp entre le bidonville et la rocade portuaire. « J'ai demandé aux associations de relayer ce message (...). J'espère ne pas avoir à faire évacuer par la force », a ajouté la représentante de l'État, regrettant que le campement « donne une mauvaise image de Calais ». « Je considère qu’il est de notre devoir de ramener ce campement à 2 000 personnes vivant dans un camp organisé et digne. C’est un nombre acceptable pour la population locale », a-t-elle affirmé au Monde.

  • 6 février. Un ancien chef de la légion étrangère interpellé

Les mouvements d’extrême droite hostiles aux réfugiés se sont trouvés un nouveau porte-drapeau et non des moindres, samedi 6 février, à Calais. Le général en retraite Christian Piquemal, ancien chef de la légion étrangère, ancien président de l’Union nationale des parachutistes (UNP), a été embarqué sans ménagement par une escouade de CRS, non loin de la gare de Calais, après sa prise de parole.

L’ancien général de corps d’armée avait prévenu par communiqué (à lire ici), il y a deux jours, qu’il maintenait sa « participation, apolitique » malgré l’interdiction de la manifestation par le ministère de l'intérieur. Il assurait que celle-ci aurait lieu « dans l’ordre, le calme et la discipline des vieilles troupes ; j’y serai présent physiquement ». Après les attentats du 13 novembre, le militaire avait déjà lancé un appel dans un communiqué du Cercle de citoyens-patriotes, qu'il préside : « Nous sommes tous concernés. Nous devons en tirer les conséquences, préparer la riposte et prendre les mesures qu’exige la situation. »

En début d'après-midi, une centaine de manifestants se sont regroupés dans le centre-ville, criant des slogans hostiles à la présence des migrants. Ils répondaient notamment à l'appel du mouvement allemand islamophobe Pegida, qui avait fait de même dans 14 pays européens. Une vingtaine de personnes ont été arrêtées, selon la préfecture du Pas-de-Calais.

En marge des premières échauffourées, le général a été interpellé et exfiltré par les forces de l’ordre, ainsi qu’on pouvait le voir sur des images de Russia Today ici. L’interpellation a suscité de nombreuses réactions à l’extrême droite. « Le général Piquemal, ancien Cdt de la légion étrangère, vient d'être arrêté à Calais pour cause de manifestation : une honte ! » a réagi Gilbert Collard, député du Front national, sur son compte Twitter.

Mis en cause pour avoir eu « le rôle principal » dans cette manifestation, Christian Piquemal, a indiqué le parquet, passera en comparution immédiate lundi au tribunal de Boulogne-sur-Mer, aux côtés de quatre manifestants porteurs « d’armes dangereuses », de type taser, poing américain et cutter. Le général en retraite est poursuivi pour « participation à un attroupement qui ne s'est pas dissout après sommation ».

  • 3 février. Cazeneuve interdit les manifestations

Dix jours après les affrontements qui ont suivi une manifestation pro-migrants à Calais, le ministre de l'intérieur a reçu mercredi 3 février place Beauvau la maire de la ville, Natacha Bouchart, le président du conseil régional Nord-Pas-de-Calais-Picardie, Xavier Bertrand, le député du Pas-de-Calais, Yann Capet, en compagnie Jean-Jacques Urvoas, le nouveau ministre de la justice.

Alors que la branche française du mouvement islamophobe allemand Pediga a annoncé son intention de manifester le week-end prochain, Bernard Cazeneuve a demandé à la préfète du Pas-de-Calais d'interdire « toutes les manifestations, quels que soient leurs organisateurs, qui sont susceptibles d'occasionner des troubles à l'ordre public ». Cette interdiction, indique le ministère, concerne « tous ces groupes qui appellent à la tension, à la division et à la violence » et elle durera « aussi longtemps que le climat actuel demeurera ». Le même jour, la maire de Calais a déclaré dans un entretien au Monde qu'il fallait que « l'armée intervienne ».

Le ministre de l'intérieur multiplie par ailleurs les moyens de pression pour inciter les migrants à demander l'asile en France. Il a ainsi annoncé que les contrôles d'identité allaient être renforcés à l'entrée et à la sortie de la « jungle ». « Il s'agit de repérer ceux qui ne relèvent pas de l'asile en France et qui s'installent sur le camp dans l'espoir d'un passage en Grande-Bretagne », indique le ministère, sachant que l'immense majorité des personnes vivant dans la lande sont dans cette situation. Lors d'une infraction, « ceux qui ont été interpellés et ne relèvent pas de l'asile en France [doivent être] immédiatement éloignés », a-t-il affirmé.

  • 25 janvier. Les manifestants interpellés seront jugés le 22 février

Les six migrants et deux activistes No Border qui devaient être jugés ce lundi 25 janvier en comparution immédiate pour s'être introduits illégalement samedi soir sur un ferry (lire ci-dessous) seront finalement entendus le 22 février par la justice. Ces migrants, de nationalités afghane, soudanaise et érythréenne, ainsi que les deux militants français, sont poursuivis pour « infraction au code des transports » et s'exposent à une amende de 3 750 euros et 6 mois de prison, a précisé le procureur de Boulogne-sur-Mer lors d'une conférence de presse à Calais en présence de la préfète du Pas-de-Calais.

La maire LR de la ville, Natacha Bouchart, le député PS du Pas-de-Calais, Yann Capet, et le président LR de la région, Xavier Bertrand, seront reçus le 3 février par le ministre de l'intérieur, Bernard Cazeneuve, et son homologue de la justice, Christiane Taubira. Dimanche, la maire de Calais a estimé que « ce qu'il s'est passé hier [samedi] est un échec du gouvernement ».

Bernard Cazeneuve a souligné de son côté la « détermination totale du gouvernement à assurer l'ordre public à Calais ». Le ministère a rappelé dans un communiqué le versement de 50 millions d'euros dans le cadre d'un contrat territorial, ainsi que le renforcement des mesures de maintien de l'ordre, notamment à travers la mobilisation depuis plusieurs mois de 17 unités de forces mobiles (compagnies de CRS et escadrons de gendarmes mobiles).

Samedi 23 janvier, le port de Calais a été bloqué pendant plus de trois heures, une cinquantaine de migrants étant montés sur un ferry à la suite d’une manifestation, rassemblant 2 000 personnes. Selon la préfecture du Pas-de-Calais, 24 migrants ont été interpellés lors de cette occupation.

  • 24 janvier. Vives tensions après une manifestation

Dans la soirée de samedi 23 janvier, environ 150 migrants ont réussi à entrer dans l’enceinte du port de Calais malgré les barrières censées empêcher les intrusions. Plusieurs dizaines d’entre eux se sont directement introduits à bord du ferry Spirit of Britain, en provenance de Douvres. Le port a été bloqué pendant plus de trois heures avant que les migrants ne soient évacués par la police, qui a eu recours à une passerelle mobile pour faire la jonction entre le quai et le bateau.

Peu auparavant, une manifestation en faveur des exilés avait réuni près de 2 000 personnes dans les rues de Calais. Des Français, Anglais, Italiens, Belges mais aussi de nombreux migrants avaient défilé depuis le bidonville qui jouxte la ville, près de la rocade portuaire, pour réclamer « des conditions d’accueil dignes ». Le 11 janvier, un centre d’accueil provisoire pouvant accueillir 1 500 personnes a été inauguré à côté de la « jungle ». Cependant, non seulement le nombre de lits reste insuffisant, mais en outre les conditions d'accueil sont si sommaires que beaucoup hésitent à venir.

Selon la préfecture du Pas-de-Calais, 24 migrants ont été interpellés sur le ferry et emmenés dans les locaux de la police de l’air et des frontières (PAF) à Coquelles, près de Calais. Onze autres personnes, des militants du collectif « No Border », ont subi le même sort.

Même si les circonstances restent floues, il semble qu'un migrant ait eu un malaise cardiaque pendant l'intervention. Son corps, filmé inanimé, a provoqué la plus grande inquiétude pendant quelques heures. Selon paris-luttes.info, ce malaise se serait produit à la suite de coups de matraque de policiers. L’homme ne serait cependant plus en danger.

L’intrusion a poussé le président du port de Calais à demander « une réunion de crise extrêmement rapidement avec les responsables locaux, régionaux, parlementaires et du gouvernement » estimant « que ça ne pouvait plus durer ». Les politiques ont embrayé : « L’attitude des No Border à Calais est scandaleuse : il faut des sanctions ! Je demande au gouvernement une réunion de crise en urgence », a affirmé sur Twitter le nouveau président de la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie, Xavier Bertrand.

La maire LR de Calais, Natacha Bouchart, a quant à elle regretté « des débordements sérieux » en centre-ville. Elle a rapporté que la statue du général de Gaulle et de sa femme avait été taguée. « Une nouvelle fois, la preuve est faite par l’exemple que les manifestations organisées par des pseudo-défenseurs des migrants ont essentiellement pour vocation de perturber la vie économique », a-t-elle déclaré.

 

statue-de-gaulle © DR statue-de-gaulle © DR
La situation se tend également entre habitants. Si certains se montrent solidaires des migrants, d’autres les prennent en grippe – des migrants ont déjà été tabassés par le passé. Sur le chemin de la manifestation, des actes d’hostilité ont été constatés. Une habitante de Calais a menacé les manifestants depuis sa fenêtre. Un Calaisien a été photographié un fusil à la main (regarder la vidéo), à quelques mètres seulement de migrants. Des militants de « Sauvons Calais », groupuscule d’extrême droite, ont multiplié les provocations (voir le reportage de Libération).

« La Grande-Bretagne doit faire davantage pour résoudre le problème », a estimé samedi le leader de l’opposition britannique, le travailliste Jeremy Corbyn, alors qu’il était en déplacement dans le camp de migrants de Grande-Synthe (2 500 migrants), à seulement 40 km de Calais. « Certaines personnes sont ici depuis des mois, voire plus, dans le froid, dans l’humidité, sans éducation correcte, sans accès aux médecins, ni aux dentistes et avec un accès limité à la nourriture. Ces conditions sont une honte. »

  • 14 janvier 2016. En échange des containers, l'État veut faire disparaître la « jungle »

La « jungle » de Calais a commencé à rétrécir. Mercredi 13 janvier dans l'après-midi, les premières cabanes, transportées à bras d'hommes, se déplaçaient dans le bidonville, pour obéir à l'injonction de la préfecture de laisser une bande de terre vierge de 100 mètres autour du bidonville, côté chemin des dunes, et côté rocade. C'est une première étape, puisque l'intention affichée de l'État est de faire disparaître l'actuelle « jungle », comme il en a fait disparaître d'autres avant elle. En mars dernier, les autorités préfectorales avaient pourtant désigné, avec l'aide de la maire Natacha Bouchart (LR), cet espace dunaire le long de la rocade portuaire et proche d'usines Seveso comme le seul lieu toléré pour les migrants. Elles avaient même demandé aux associations d'aide aux migrants d'accompagner ceux qui squattaient en ville et sur le site voisin de l'usine Tioxide pour les aider y à déménager leurs affaires. Aujourd'hui, elles demandent aux mêmes d'expliquer aux exilés que leurs cabanes doivent être déplacées, ou disparaître.

Le restaurant de Rachid et la marque rose délimitant la zone à détruire. © Haydée Sabéran Le restaurant de Rachid et la marque rose délimitant la zone à détruire. © Haydée Sabéran

Objectif : éloigner les exilés, d'une part des maisons des riverains – excédés entre autres par les heurts avec les CRS, et les tirs de gaz lacrymogènes certaines nuits –, et d'autre part de la rocade, leur accès vers le port. Le no man's land ainsi créé, et terrassé, devrait « permettre aux forces de l'ordre de se prépositionner en contrebas, là où se trouvent les tentes », explique-t-on à la préfecture. C'est-à-dire empêcher aux exilés d'accéder à la rocade, où ils tentent de provoquer des embouteillages en plaçant des troncs d'arbres ou des objets métalliques sur la route, pour pénétrer dans les camions. C'est une demande du président de la Chambre de commerce de Calais, le patron du port, Jean-Marc Puissesseau, qui réclamait 200 mètres, selon La Voix du Nord.

En même temps, l'État tente de convaincre les quelque 500 migrants concernés d'aller s'installer dans les containers blancs du Centre d'accueil provisoire qui a ouvert lundi 11 janvier, et qui peut accueillir jusqu'à 1 500 personnes. La préfète Fabienne Buccio avait déclaré le 5 janvier qu'elle voulait faire baisser le nombre de migrants à 2 000 à Calais. La rumeur dans le bidonville – venue d'une injonction non-officielle des service préfectoraux – fixait à mercredi soir le dernier délai pour déménager, avant l'arrivée des bulldozers. Officiellement, l'État affiche plus de souplesse. « Si on voit qu'il y a un mouvement, on laissera aux gens le temps de se déplacer. Mais la préfète souhaite que ça aille vite », explique-t-on.

« Le ministre de l'intérieur souhaite que plus personne ne dorme dehors. » Vœu pieux pour l'instant puisqu'il y a au moins 4 000 exilés dans la « jungle » de Calais, et qu'il n'y a que 1 900 places à l'abri (les 1 500 des containers, et 400 places au centre Jules-Ferry pour les femmes et les enfants). L'État propose aux 2 000 restants la possibilité de demander l'asile en France, ou de s'offrir un « répit » en montant dans des bus qui les éloignent du Pas-de-Calais. Ou on les arrête au moment des tentatives de passage pour les envoyer dans des centres de rétention à l'autre bout de la France. C'est le cas d'Abdollah, ancien infirmier en Iran, qui dit avoir purgé 15 ans de prison pour son opposition au régime. « Maintenant, je fais de la prison en France. Et ici, la "jungle", c'est comme si on était en prison aussi. » La plupart visent encore l'Angleterre. Mais à moins d'avoir entre 5 et 6 000 euros à donner à un passeur, c'est devenu presque impossible.

« Ce n'est que le début », disait hier Baraa, un professeur d'anglais syrien de 31 ans rencontré dans les dunes. « D'abord les premiers 100 mètres, et ensuite le reste. Ils ne peuvent pas tout démolir en une fois. » Pour marquer la limite des 100 mètres – qui sont parfois plus de 100 –, les services de l'État ont tagué de la peinture rose sur les fourrés, sur le sol, sur les poteaux électriques. Rachid, 25 ans, à la tête d'un restaurant et d'une échoppe à l'entrée de la « jungle », soupire : ses magasins sont juste dans le périmètre. Il est là depuis six mois. « On en construira d'autres », dit son employé. « Et s'ils les détruisent aussi, on ira en Angleterre. »

  • 13 janvier 2016. Eurotunnel inonde ses accès

Pour empêcher les migrants d’accéder à son site, le groupe Eurotunnel a inondé les terrains à proximité, comme l’a révélé La Voix du Nord ce mercredi 13 janvier. La direction de l’entreprise ne cache pas ses motivations. « Le terminal, surélevé, est construit sur une zone marécageuse, explique un porte-parole d’Eurotunnel. Depuis la construction du site, un système de drainage avec des watergangs existe. On utilise ce réseau pour créer des obstacles naturels qui empêchent l’accès aux clôtures. » Précédemment, le site avait été déboisé afin d’empêcher les migrants de se cacher dans les buissons avant de tenter le passage. Sur 103 hectares, la végétation avait été rasée. Le système « anti-intrusion » est particulièrement élaboré : il comporte un dispositif de contrôles infrarouges ou par ondes millimétriques passives ainsi que des clôtures électrifiées et des scanners. À cela devrait s’ajouter prochainement la plantation de « haies défensives » avec des épines.

  • 11 janvier 2016. Le « camp humanitaire » promis cet été ouvre ses portes

Il aura fallu quatre mois et demi pour que l’engagement de Manuel Valls d’installer à Calais un « camp humanitaire » aux normes internationales se concrétise. Lundi 11 janvier, les premiers déménagements des cabanons vers des containers ont eu lieu. Les premières 144 personnes, des familles considérées comme prioritaires, n’ont eu que quelques mètres à parcourir. Le nouveau Centre d’accueil provisoire, susceptible d’accueillir 1.500 personnes, se situe dans la « jungle », non loin du Centre d’accueil Jules-Ferry, ouvert en mars 2015, à quelques kilomètres du centre-ville.

Ces deux lieux, gérés l’un et l’autre par l’association La vie active sous contrat avec l’État, sont complémentaires : le premier met à disposition pour la nuit des couchages chauffés à l’abri des intempéries, tandis que le second, ouvert uniquement le jour (sauf pour 400 femmes et enfants qui peuvent y dormir), propose un repas par jour, une douche (au prix de longues files d’attente) et des soins.

Pour la première fois depuis décembre 2002, quand le hangar de Sangatte avait définitivement fermé (alors qu’il abritait encore 1.600 personnes) après trois années de fonctionnement, des migrants vont dormir au chaud avec un toit sur la tête. Les logements sont sommaires : il s’agit de 125 espaces modulables de chantier en métal blanc déposés les uns à côté des autres prévus pour accueillir 12 personnes chacun. Dans le centre, le sol est plane, propre et sec, ce qui fait une différence de taille avec le terrain boueux et chaotique de la lande.

Mais des inconvénients font que certains réfugiés, en transit vers la Grande-Bretagne, hésitent à s'y rendre. En l’absence d’arrivées d’eau, il n’est en effet pas possible de se laver dans les containers, ni de faire la cuisine, ni de laver son linge. En revanche, sous un préau, des prises électriques permettent de recharger les téléphones portables, outils de communication centraux dans la vie des migrants.

Venus principalement d’Afghanistan, de Syrie, d’Iran, d’Irak, de Somalie et d’Érythrée, ces derniers pourront entrer et sortir à leur guise de ce centre équipé de vidéo-surveillance, dont l’accès sera réservé aux personnes identifiables par un système d’analyse morphologique 3D de la main. « C’est juste un système de reconnaissance permettant l’accès à la structure. Il ne s’agit pas d’empreintes digitales. Les données des personnes ne seront pas enregistrées ou exploitées à des fins d’identification pour la police », assure la préfecture à La Voix du Nord. Selon le quotidien, l’association gestionnaire prévoit d’accueillir 50 personnes supplémentaires chaque jour afin d’occuper 750 places à court terme.

En contrepartie, une partie de la « jungle » devrait être détruite dans les prochains jours, a prévenu la préfète du Pas-de-Calais, Fabienne Buccio, dont l’objectif est d’éloigner les migrants de la rocade sur laquelle ceux-ci se rendent la nuit dans l’espoir de monter dans les remorques des camions. En raison de l’hyper-sécurisation des lieux, les passages clandestins sont de plus en plus difficiles, au bénéfice des réseaux mafieux qui garantissent la traversée en échange de plusieurs milliers d’euros (les tarifs varient comme à la Bourse en fonction de l’offre et de la demande – plus la frontière est imperméable, plus les prix augmentent).

« Notre objectif est que plus aucun migrant ne dorme dehors sur la lande », a déclaré la représentante de l’État à l’AFP avant l’ouverture du nouveau centre. Mais les pouvoirs publics ne s’en donnent pas complètement les moyens puisque le nombre de personnes vivant dans les cabanons oscille entre 4.000 et 7.000, selon les sources et les moments. Pour « désengorger » la « jungle », l’État poursuit donc sa stratégie parallèle de dispersion des réfugiés, en les incitant à demander l’asile en France, en effectuant des reconduites à la frontière à la suite d’interpellations et en les décourageant de rester en les harcelant à l’aide de techniques de maintien de l’ordre (usage récurrent de grenades lacrymogènes).

Conséquence collatérale de ces pratiques : des camps de fortune se créent ailleurs sur le littoral, comme à Grande-Synthe près de Dunkerque, où le nombre de résidents est passé de quelques dizaines à près de 3.000 en peu de temps. Là, le maire EELV Damien Carême a moins traîné. À force de pression sur les pouvoirs publics, il vient d’obtenir la création d’un « camp humanitaire » dans sa ville. La préfecture a donné son aval lundi 11 janvier, à l’issue d’une réunion de ses services, de la mairie et de Médecins sans frontières (MSF), pour la création de 2.500 places au chaud.

MSF estime avoir besoin de quatre semaines pour construire, comme il le fait dans des zones de guerre ou en cas de catastrophe naturelle, un village de 500 tentes. Dans le camp actuel, les conditions de vie sont dramatiques, la police bloquant l’entrée pour empêcher l’introduction de matériel de construction.

À Calais, alors que l’ouverture du « camp humanitaire » s’accompagne d’une présence renforcée des forces de police, le nouveau président de la région Nord-Pas-de-Calais-Picardie (LR) Xavier Bertrand a profité de l’occasion pour faire entendre sa voix. « Je demande l’armée pour venir en soutien aux forces de l’ordre qui depuis des mois et des mois n’en peuvent plus », a-t-il déclaré le 11 janvier, réitérant une requête formulée pendant la campagne des régionales. « Ils sont accueillants les gens du Calaisis, mais ils n’en peuvent plus », a-t-il ajouté.

  • 8 janvier 2016. La « jungle » bombardée de gaz lacrymogène

Alors que la préfecture prévoit de débuter lundi 11 janvier le déménagement des migrants dans un « camp humanitaire », les forces de l’ordre, pour la troisième nuit consécutive, ont bombardé la « jungle », où vivent plusieurs milliers de personnes, y compris des femmes et des enfants, de jets de gaz lacrymogène. Des vidéos mises en ligne sur le site d’activistes Calais Migrant Solidarity montrent des nuages de fumée envahissant le bidonville. En atteignant les cabanons, l’explosion des grenades produit d’immenses étincelles, susceptibles de mettre le feu à l’ensemble des habitations, celles-ci étant fabriquées à partir de matériaux inflammables. Certaines grenades arrivées à l’horizontal touchent directement des groupes de migrants, laissant supposer qu’elles sont envoyées à tir tendu, ce qui est théoriquement interdit. Cette situation suscite une excitation sur le campement, des réfugiés renvoyant les grenades ou lançant des pierres.

Envois de gaz lacrymogènes dans la « jungle » de Calais

« En ce moment, c’est toutes les nuits », raconte à Libération un Iranien qui ne participe pas aux heurts. « Tout le monde mange du gaz. Les calmes et les énervés. Les familles qui n’ont rien demandé à personne, comme les autres. » Selon lui, une centaine de grenades seraient envoyées chaque nuit. Un militant du réseau No Border également cité par Libération qualifie cette stratégie policière de « punition collective ». « La nuit, la jungle est en état de siège. La police bloque les gens. En retour, ces jeunes qui viennent de pays en guerre le vivent comme un jeu. C’est tragique. »

La justification de la préfecture est stupéfiante : elle explique la réaction des forces de l’ordre comme une « réponse à des tentatives de blocage de la rocade portuaire ». Autrement dit, d’éventuelles infractions à un endroit se traduiraient par des envois massifs de grenades lacrymogènes à un autre. Le « camp humanitaire » est prévu pour accueillir 1 500 personnes alors qu’entre 4 000 et 7 000 migrants survivent dans la « jungle ».

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale