L'affaire qui embarrasse le barreau de Paris

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Condamné à trois ans de suspension pour avoir soutiré 1,6 million d'euros à l'une de ses clientes en situation de faiblesse, Me Yann Streiff risque la radiation du barreau. Enquête sur un avocat influent.

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Yann Streiff est un amateur d’art, de poèmes japonais (haïkus) et de bonne chère. Mais à la veille de Noël, cet avocat parisien de 54 ans n’avait pas le cœur à festoyer, brusquement rattrapé par son passé et son goût pour l’argent. Le 22 décembre 2015, en rentrant chez lui, il a trouvé sa porte d’entrée forcée par des huissiers, qui ont saisi meubles et tableaux pour rembourser une dette. Me Streiff, très occupé ce jour-là, n’était pas présent pour leur ouvrir. Le matin, il accordait à un ami un nantissement sur sa propriété corse, à cause d’une autre dette de 800 000 euros. L’après-midi, il comparaissait devant la formation de jugement de l’ordre des avocats de Paris, pour avoir soutiré 1,6 million d’euros à l’une de ses clientes en situation de faiblesse, qui alternait tentatives de suicide et séjours à l’hôpital.

Yann Streiff a été condamné à trois ans de suspension d'exercer par le barreau de Paris. © Compte Twitter de Yann Streiff Yann Streiff a été condamné à trois ans de suspension d'exercer par le barreau de Paris. © Compte Twitter de Yann Streiff
Le 29 décembre, Yann Streiff écope de trois ans d’interdiction d’exercer. Fait rare, cette sentence disciplinaire est frappée d’appel à la fois par le procureur général de Paris et par le bâtonnier de la capitale, Pierre-Olivier Sur, dont le mandat s’achevait deux jours plus tard. Au vu de la gravité des faits, ils veulent que Me Streiff soit radié définitivement. Ce double appel est embarrassant pour le barreau de Paris, qui se retrouve accusé d’avoir manqué de sévérité envers l’un de ses membres, non seulement par le procureur général, mais aussi par son propre patron. « Trois ans de suspension, c’est la deuxième peine après la radiation. Me Streiff n’a été ni accablé, ni protégé », proteste un membre du conseil, sous couvert d’anonymat.

Le problème, c’est qu’au-delà de cette procédure, Yann Streiff a, selon une enquête de Mediapart, bénéficié pendant quinze ans d’une étonnante mansuétude de l’ordre chargé de sanctionner les atteintes à la déontologie, malgré son implication dans plusieurs autres affaires. « Il est couvert. L’un des responsables de la déontologie du barreau m’a dit que pour engager des poursuites contre lui, il fallait déployer plus d’énergie que pour les autres », affirme Me Sébastien Dufour, un avocat en conflit avec lui, et l’un des rares à dire tout haut ce que d’autres murmurent hors micro.

Me Streiff est un avocat redouté, à la fois pour son caractère procédurier et son épais carnet d’adresses. Spécialiste des successions et du droit des sociétés, il est passé par les prestigieux cabinets Gide et Rambaud-Martel, avant de s’installer à son compte en 1994. Il fait partie de manière active des anciens secrétaires de la conférence des avocats du barreau de Paris, ancienne conférence du stage, le puissant réseau des quelque 800 gagnants du concours annuel d’éloquence du barreau de Paris, dont sont issus nombre de membres du conseil et de bâtonniers.

Frédéric Sicard, bâtonnier de Paris depuis le 1er janvier 2016. © D.R. Frédéric Sicard, bâtonnier de Paris depuis le 1er janvier 2016. © D.R.
Me Streiff est également très actif au sein du barreau. « Il est présent à toutes les mondanités de l’ordre », glisse dans un sourire l’un de ses membres. Particulièrement actif en période électorale, Yann Streiff a soutenu les campagnes de plusieurs bâtonniers, dont l’actuel titulaire, Frédéric Sicard, Christian Charrière-Bournazel (2008-2009), dont il a été brièvement le collaborateur, ou encore Christiane Féral-Schuhl (2012-2013). Elle l’a propulsé responsable de la formation continue à l’École de formation du barreau (EFB), un poste éminemment stratégique car il permet de rencontrer de nombreux confrères.

C’est pendant qu’il supervisait le perfectionnement juridique de ses pairs qu’il a commencé à emprunter de l’argent à sa victime présumée, Nicole Hirigoyen. Choquée par le fait que Me Streiff n’ait pas été radié par l’ordre, cette veuve, âgée de 60 ans, raconte sa douloureuse histoire pour la première fois. « Il me tenait entre ses mains, j’ai été sous son emprise pendant des années. Je souhaite que mon histoire soit connue pour qu’il ne puisse plus nuire à nouveau », indique-t-elle à Mediapart.

Elle a engagé Me Streiff pour s’occuper de la succession de son mari, un riche industriel décédé en avril 2011. Lors d’une visite à son domicile, quelques mois plus tard, Me Streiff commence par choisir plusieurs objets d’art et antiquités, d’une valeur de 16 000 euros, affirmant qu’il s’agit d’une avance sur honoraires. Me Streiff s’attribue au même moment la Renault Espace du défunt, bien pratique pour tout emporter.

Début janvier 2012, la sœur de Nicole Hirigoyen met fin à ses jours. Deux semaines plus tard, Yann Streiff lui emprunte 350 000 euros. Traumatisée par les deux décès successifs, le 17 février, Nicole Hirigoyen fait une tentative de suicide. Elle sort de l’hôpital le 20, le jour de l’enterrement de sa sœur, en Bretagne. « Après la cérémonie, je souhaitais rester avec ma famille. Mais Yann Streiff, qui était venu avec sa compagne, m’a convaincue de rentrer à Paris et m’a emmenée en voiture. » Deux jours plus tard, l’avocat sollicite et obtient un nouvel emprunt de 250 000 euros. 

Dans l’année qui suit, Nicole Hirigoyen, diagnostiquée dépressive et placée sous traitement médicamenteux, fera une nouvelle tentative de suicide et cinq séjours à l’hôpital. Pendant la même période, elle consent de multiples largesses à Me Streiff, sous des formes diverses et variées, souvent validées par un notaire peu regardant : prêts, investissement dans sa résidence corse, ou encore des versements à une société de sécurité en cessation de paiement défendue par Me Streiff. Selon les documents transmis par Nicole Hirigoyen au barreau de Paris, il y en a au total pour 1,6 million d’euros, soit la quasi-totalité des liquidités que son mari avait placées sur un contrat d’assurance-vie. Et qui n’ont toujours pas été remboursées, malgré plusieurs demandes.

En mars 2012, lors d’une visite chez le notaire avec Me Streiff, Nicole Hirigoyen désigne son avocat comme son mandataire (chargé de veiller sur elle et son patrimoine en cas d’incapacité) et son exécuteur testamentaire. Elle signe le même jour un testament à son profit, qui lui accorde notamment, en cas de décès, 500 000 euros « net de droits de succession »

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