Cinq livres à lire pour la gauche (4/5). Minorités et communautés

La gauche revenue au pouvoir le 6 mai sera jugée sur sa capacité à mettre fin aux politiques nauséabondes et inégalitaires de l’ère Sarkozy. Mais ses succès ou ses échecs seront liés à sa capacité à penser et dépasser les clivages qui la divisent. Interpellation autour de cinq livres récents. Quatrième épisode : minorités et communautés.

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Le 6 mai 1997, quinze ans jour pour jour avant la victoire de François Hollande, et un mois avant la précédente accession des socialistes aux commandes du pays, un texte collectif titré « Nous sommes la gauche » s’adressait à la « gauche officielle » pour qu’elle n’oublie pas « les immigrés, les chômeurs, les homosexuels, les femmes, les SDF, les séropositifs, les toxicomanes, les prisonniers… ».

En 2012, le PS n’accède pas aux responsabilités dans l’élan d’un mouvement social comme celui de 1995, ni dans un contexte où les mouvements représentant les minorités sexuelles, ethniques ou politiques seraient puissants. La gauche de gouvernement aurait pourtant tout intérêt à redéfinir une politique des minorités et une vision des communautés, non seulement si elle ne veut pas décevoir une grande partie de ses électeurs, mais aussi parce qu’une nouvelle droite extrême tente d’embrigader les luttes minoritaires au service de son combat contre l’Islam.

Didier Lestrade, fondateur d’Act Up France, organisation qui fut à l’initiative du texte Nous sommes la gauche, a publié, en février dernier, un ouvrage intitulé Pourquoi les gays sont passés à droite. Le livre, très personnel, montre, depuis l’intérieur de la communauté gay, un basculement fondamental : comment une minorité, en l’occurrence sexuelle, en vient à s’en prendre, à travers certains de ses porte-voix, à une autre minorité, la communauté musulmane. Selon Didier Lestrade, « qu’un gay ou une lesbienne de gauche puisse s’attaquer à une minorité plus faible que celle à laquelle il ou elle appartient est, à mes yeux, quelque chose d’inacceptable. »

Dans deux chapitres intitulés « L’extrême droite et les gays en Europe » et « Le Front national et les gays », Didier Lestrade s’interroge sur cette « nouvelle forme d’extrême droite qui réussit le tour de force d’être tout à la fois xénophobe et pro-gay ». Il sait bien qu’il a toujours existé des homosexuel(le)s de droite, d’extrême droite ou xénophobes, mais il identifie la manière dont l’extrême droite se pare, désormais et contre son habitude, de la défense des droits des homosexuels ou des femmes pour attaquer l’Islam et les musulmans.

Ce basculement a été inauguré aux Pays-Bas par Pim Fortuyn, ouvertement gay et opposé à l’immigration arabe, puis prolongé dans ce même pays par Geerts Wilders et son Parti de la liberté (voir notre article à ce sujet). Celui-ci a servi de modèle à l’entreprise de “dédiabolisation” entreprise par Marine Le Pen, qui pouvait affirmer, dans un discours prononcé à Lyon en décembre 2010 : « J’entends de plus en plus des témoignages sur le fait que, dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni juif… » Pour cette extrême droite soucieuse d’offrir un visage plus présentable à ces électeurs, l’abandon d’un discours ouvertement anti-arabe passe par une stigmatisation de l’islam construite à partir d’un souci affiché pour d’autres minorités.

Selon Jérôme Jamin, professeur de sciences politiques à l’Université de Liège, ce discours s’appuie en réalité sur une manipulation consistant à « emprunter un discours raciste sous couvert du droit bien légitime à la critique des religions ». Pierre Zaoui, maître de conférences en philosophie à l’Université Paris-VII, dénonce également, dans un texte co-écrit avec Lise Wajeman pour la revue Vacarme, cette « OPA sur les juifs, les femmes et les gays ».

Il constate qu’au « nom d’un frauduleux républicanisme, la droite joue en fait une politique du minoritaire clivante, prétendant défendre certaines minorités, tout en atomisant en fait les possibilités d’être ensemble, par une segmentarisation continuelle des populations. Au lieu de faire du citoyen abstrait une figure aimable dans laquelle n’importe qui puisse se glisser, la droite en fait un espace inhabitable, si ce n’est pour celui qui habite déjà là depuis longtemps. »

Homonationalisme

Cette stratégie nouvelle de la droite extrême a fait l’objet d’une récente discussion filmée sur Mediapart entre Pierre Zaoui, Jérôme Jamin et Nordine Iznasni, co-fondateur du Mouvement Immigration Banlieues, que vous pouvez retrouvez ci-dessous.

Pour Didier Lestrade, cette pensée clivante se retrouve aussi à gauche, et l’islamophobie a catalysé un changement de bord politique d’une large partie de la communauté homosexuelle, en particulier de ses franges les plus aisées, inquiètes de l’Islam, et préférant de plus en plus les vertus de la consommation occidentale à la politisation des questions intimes. Cela ressemble à ce qui s’est passé voilà un peu plus de dix ans aux Etats-Unis, après les attentats du 11-Septembre… Ce que Jasbir K.Puar, professeur au département de Women’s and Gender Studies de l’Université de Rutgers, désigne par le terme d’«homonationalisme ».

Dans un recueil d’articles tout récemment traduit en français par les éditions Amsterdam, elle montre comment l’idéologie du « choc des civilisations » s’est combinée à un « choc des sexualités », censé opposer un monde occidental tolérant et libéral à un monde musulman sexiste et homophobe. Et constate que « la guerre contre le terrorisme a rapatrié au sein de la citoyenneté états-unienne certaines lesbiennes, certains gays et certains queers » en permettant d’embrigader nombre d’entre eux dans une politique pourtant fondée sur les normes d’une Amérique WASP (White Anglo-Saxon Protestant).

« A la suite du 11 septembre 2001, affirme Jasbir K. Puar, les Etats-Unis ont été le théâtre d’un bombardement quotidien d’images relevant d’une hégémonie hétéronormative blanche réactivée de façon retentissante. » Un théâtre dont le personnage central était la figure du terroriste représenté sous les traits d’un pervers sexuel. Soit sous la forme d’une « hétérosexualité hypertrophique » correspondant à la vision orientaliste de la polygamie. Soit à travers l’homosexualité, comme sur ces affiches apparues dans le centre de Manhattan quelques jours après le 11 septembre 2001, où on pouvait voir une caricature enturbannée d’Oussama Ben Laden sodomisé par l’Empire State Buiding, légendé par cette phrase : « L’empire contre-attaque… T’aimes ça les gratte-ciel, hein, salope ? »

Jasbir K. Puar montre comment cette adhésion à « l’homonationalisme » repose sur une démobilisation de la culture gay, privatisée, dépolitisée, ancrée dans la consommation, qui est précisément celle que Didier Lestrade dénonce dans son ouvrage.
Pour le fondateur d’Act Up, cette manière de vilipender l’islam est d’autant plus impardonnable qu’elle provient de la gauche et du camp minoritaire.

Au prix d’un ton où la polémique prévaut parfois sur l’analyse, il s’en prend notamment aux journalistes et essayistes Joseph Macé-Scaron et Caroline Fourest, à propos de laquelle il demande « comment une lesbienne, parfaitement au courant du traitement réducteur et de la déformation de sa propre minorité dans les médias, en vient-elle à reproduire exactement le même procédé stigmatisant avec les musulmans ? ».

Communautarisme et communautés

L'écriture colérique de Didier Lestrade lui vaut parfois quelques raccourcis, mais s’explique par son refus de voir « l’anticommunautarisme rassembler tout le monde, à droite comme à gauche », alors que la dimension communautaire des luttes minoritaires a été fondamentale, notamment dans la lutte contre le sida. Il réserve donc ses piques les plus acérées à Joseph Macé-Scaron, auteur, en 2001, de La Tentation communautaire (titre qui n’est pas le fruit d’une tentation plagiaire, mais un écho à La Tentation totalitaire de Jean-François Revel), un livre qui défendrait « le point de vue d’un gay qui détruit pièce par pièce les victoires obtenues par son camp grâce, précisément, à l’esprit communautaire ».

A travers les luttes des minorités, c’est en effet la question du communautarisme qui menace de faire éclater la gauche, si l’on en croit par exemple la constellation autoproclamée « gauche populaire » (voir notre article et leur blog), très défiante vis-à-vis de toutes les revendications minoritaires ou communautaires.

Pourtant, la lutte contre le sida, portée par les communautés gays occidentales, a forgé des outils employés, ensuite, au profit des hétérosexuels, des femmes ou des étrangers… Une lutte communautaire peut devenir un combat collectif et rendre caduque l’alternative entre identité privée et citoyenneté universelle, à partir du moment où le front des minorités ne se rompt pas sous les coups de boutoirs d’une nouvelle idéologie qui voudrait les opposer les unes aux autres.

Comme l’écrivait un autre ancien président d’Act Up, Philippe Mangeot, l’anti-communautarisme pèche parce qu’il confond « communauté » et « identité » en oubliant qu’une communauté s’incarne d’abord dans des pratiques et non des essences, mais aussi en raison de son « abstraction qui, pour ne reconnaître que l’égalité en droit, s’aveugle aux discriminations réelles, au risque de confondre l’universel avec le majoritaire et la démocratie avec les majorités numériques ou idéologiques ».

La gauche est redevenue majoritaire dans un contexte où la droite en campagne a déployé jusqu’au bout des arguments agressifs vis-à-vis d’une communauté musulmane censée fragiliser la République et menacer les autres minorités. Soit elle reprend cette rhétorique en mode mineur, au risque de poursuivre une politique qui dresse depuis des années les communautés les unes contre les autres. Soit elle se convainc, comme l’écrivait encore Philippe Mangeot, qu’il est « politiquement plus productif d’aider les communautés à s’ouvrir en commençant pas les reconnaître comme telles, plutôt que de favoriser leur clôture en les dressant contre la République ».

Joseph Confavreux

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