Les «Territoires vivants de la République» font le récit de l’école des déshérités

Par

Dans cet ouvrage collectif au titre éloquent, l’historien Benoît Falaize et la trentaine d’enseignants et personnels éducatifs de tous degrés qui l’épaulent racontent leur école. La plupart exercent en éducation prioritaire et tous s’insurgent contre l’idée selon laquelle il y aurait des zones de non-droit éducatives.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

À force, c’est devenu un lieu commun. L’école de la République serait menacée dans certains territoires. Là où des enfants refusent de manger de la viande à la cantine, ou encore là où des adolescents contestent les enseignements en sciences, en histoire ou en éducation civique et morale. Là, en somme, où l’éducation est prioritaire depuis des années, au fil des dispositifs.

Bref, aux dires de certains hommes politiques et éditorialistes de salon en mal de publicité, des territoires entiers seraient perdus pour la France et ses valeurs. L’historien Benoît Falaize ne peut se satisfaire de ce discours décliniste. Il a choisi, épaulé par une trentaine de contributeurs, enseignants ou directeurs d’établissement, de contredire les Cassandre, celles qui se repaissent du tableau d’une école en voie d’effondrement sous les coups de boutoir de l’islamisme, où il deviendrait impossible d’enseigner.

 © DR © DR
Les témoignages sont réunis dans un ouvrage au titre éloquent : Territoires vivants de la République. Ce que peut l’école : réussir au-delà des préjugés (on peut lire un extrait du livre sur le site des éditions de La Découverte).

Les récits émanent des zones d’éducation prioritaire de Cherbourg à Marseille, en passant par Paris, Montrouge, Clermont-Ferrand ou Épinay-sur-Seine. « Affirmer que certaines parties du programme ne peuvent plus être enseignées dans des territoires qui seraient “perdus pour la République” est faux. Cette idée prend appui sur des difficultés réelles que peuvent rencontrer les enseignants mais elle les instrumentalise à des fins de basse politique et ignore les raisons profondes qui en sont à l’origine », peut-on lire dans ce recueil polyphonique.

Et de fait, cette entreprise de lutte contre les préjugés est réussie. Ce livre « d’espoir » retranscrit avec justesse la réalité des salles de classe et rappelle qu’il n’existe pas de zones de non-droit éducatives. Car le sujet est piégé. Il reste difficile de sortir des récits manichéens. Il est compliqué de rester sur une ligne de crête fragile et de viser la subtilité. Il est tentant de verser dans un pessimisme excessif ou, au contraire, de se complaire dans un angélisme aveugle, tentant également de s’inscrire dans cette lutte stérile entre deux camps. C’est précisément dans cette querelle que ce livre refuse de plonger, renvoyant dos à dos les antagonistes.

Sur le terrain, racontent encore les professeurs, les atteintes à la laïcité sont rares et beaucoup d’entre elles parviennent à être résolues par le dialogue. Seuls 3 % des cas recensés posent problème, selon une étude du Comité national d’action laïque parue en juin. Il n’en demeure pas moins que certains professeurs se disent inquiets (lire notre article sur le sujet).

Le sujet produit un sublime paradoxe. Il serait tabou de raconter ces vicissitudes scolaires et tout serait fait pour maintenir le silence sur ce grignotage insidieux à l’œuvre dans les établissements scolaires. Or, un coup d’œil dans les librairies et dans la presse permet de relativiser cette affirmation. 

La première initiative marquante date d’il y a 15 ans. En 2002 paraissait l’ouvrage collectif Les territoires perdus de la République, sous la direction de George Bensoussan. Le titre sonne comme une alerte et est diablement efficace. Des professeurs y racontaient comment l’antisémitisme, l’islamisme, le complotisme s’insinuent chaque jour dans les classes des quartiers populaires et grignotent un peu plus les valeurs de la République. Ils affirment qu’à l’époque personne ne les a pris au sérieux. Sauf que l’expression anxiogène s’est greffée sur le débat public touchant à l’école et est passée à la postérité. À tel point qu’un deuxième livre dans la même veine, avec toujours le même type de témoignages provenant de différents services publics, est sorti en 2017 et a cette fois été intitulé Une France soumise (Albin Michel). 

Cette rentrée 2018 voit aussi la sortie du livre de Iannis Roder, professeur d’histoire-géographie de Saint-Denis. Celui-ci est un intervenant régulier dans les médias et participe à diverses tables rondes sur le complotisme et les valeurs de la République à l’école. Il avait contribué aux Territoires perdus de la République. Mais Allons z’enfants… la République vous appelle ! (éditions Odile Jacob) se veut un récit optimiste et de terrain. L’enseignant ne passe pas sous silence les remarques homophobes ou antisémites de ses élèves qui émaillent ses cours, mais il raconte aussi comment la pédagogie et le dialogue permettent de déminer les pires réflexions et de développer in fine l’esprit critique des jeunes.

Un autre ouvrage s’attaque au sujet. Il s’agit de celui du journaliste Frédéric Béghin, Prière pour l’école. Les profs face au casse-tête de la laïcité (Plon). Le ton y est plus alarmiste. Les professeurs – et l’Éducation nationale – feraient l’autruche face aux revendications communautaires de plus en plus nombreuses des élèves musulmans, car ils auraient peur de passer pour des islamophobes. 

L’inventaire n’en finit pas. L’année dernière, le principal de collège Bernard Ravet, dans un livre à la méthodologie contestable (lire notre article sur le sujet), faisait l’événement et dressait un terrible constat. Dans la même veine que les Territoires vivants, en 2016, un collectif de professeurs, le Cercle des enseignant·e·s laïques, a publié sous la direction de l’historien de la laïcité Jean Baubérot un Petit manuel pour une laïcité apaisée, à l’usage des profs, des élèves et de leurs parents (éditions La Découverte). Ceux-ci, au contact quotidien des enfants et des jeunes, ont souhaité expliquer comment réagir à certaines situations, de manière dépassionnée. Tous rappelaient que ce « travail invisible » de dialogue se révèle plus efficace que « les déclarations guerrières sur les valeurs de la République et le respect de la laïcité, assorties de mises au ban de la communauté scolaire ».

La prise de distance des contributeurs de l’ouvrage coordonné par Benoît Falaize est salutaire. Il ne s’agit pas de se cantonner au seul registre de l’anecdote. Les personnels éducatifs qui témoignent confient aussi leurs doutes et leurs échecs, ainsi que les leçons tirées. Dans une école, Aymen s’insurge de la présence de gélatine porcine dans des bonbons apportés en classe par un élève fêtant son anniversaire. Épaulé par son camarade Djebril, il réprimande une camarade qui pioche quand même dans le paquet de sucreries. Cécile Bertereix, qui enseigne en CP-CE1 en zone prioritaire dans le sud-ouest de la France, raconte avec pertinence comment elle a dû déminer ce conflit. 

Rendre vivante la laïcité

Après qu’elle leur a expliqué qu’ils ne pouvaient reprocher à un camarade d’apporter des confiseries avec un ingrédient proscrit par leur religion ni reprocher à une élève d’en manger, les deux garçons se servent finalement. « Je suis restée déconcertée, insatisfaite même de ce moment. Car mon objectif n’était pas qu’ils adoptent un comportement différent selon qu’ils se trouvent à l’école ou en famille. » Cet incident lui a permis d’engager une réflexion sur le sujet, notamment en travaillant l’éducation morale et civique. À cet égard, l’ouvrage porte un plaidoyer en faveur d’une école émancipatrice, qui permet aux élèves de se construire et de s’affranchir de toutes les assignations.

Il rappelle également que les enfants et les adolescents sont des êtres mouvants, en construction et qu’ils vivent dans des quartiers populaires, dans des conditions matérielles difficiles… Tout en refusant de souscrire à cette seule « excuse sociologique », fustigée par ceux qui considèrent que le facteur social est immodérément mis en avant pour expliquer les remarques problématiques formulées par les élèves.

Dans une école à Amiens, en 2015. © Lucie Delaporte Dans une école à Amiens, en 2015. © Lucie Delaporte
L’ouvrage met en lumière un second paradoxe. Les élèves – et leurs familles par capillarité – sont toujours considérés comme les uniques facteurs de l’équation. Les enseignants contributeurs rappellent aussi que ces enfants et jeunes gens sont « sommés de prouver leur droit à être ce qu’ils sont » et « se voient assignés en permanence à des cultures ou des valeurs prétendument étrangères, prétendument incompatibles avec leur appartenance à notre République ». Ils sont en outre « renvoyés à l’altérité ou la menace. Forcément antisémites, obscurantistes, violents homophobes ».

Leur richesse – comme le fait de maîtriser deux ou trois langues ou d’être à cheval sur deux milieux aux codes différents – n’est jamais considérée comme un atout à valoriser. Au contraire, ils subissent « une assignation identitaire spontanée et non consciente souvent » d’enseignants qui nourrissent une peur à leur égard.       

Ces récits sont aussi beaux et précieux, car ils permettent au lecteur de se remettre en cause et de comprendre que l’école peut tout et rien à la fois, qu’elle ne peut pas être surchargée de responsabilités mais qu’elle en prend sa part.

Laaldja Mahamdi, directrice d’école REP d’un quartier populaire parisien, se souvient de la façon dont une mère de famille a retiré son fils et sa fille de la cantine scolaire, au motif que la viande consommée n’y était pas halal, pensant avoir trouvé un argument irréfutable. Son fils fait alors un malaise à l’école. Il n’avait pas mangé. Son absence au restaurant scolaire n’était pas le résultat d’une revendication religieuse mais d’une incapacité financière à régler ses frais de restauration, chose impossible à assumer. Une aide a été trouvée pour cette famille pauvre.

Il y a aussi Bader, 9 ans, absentéiste en chef, qui dit détester la France, mais n’a rien à manger lors du pique-nique au musée d’Orsay, ni de gâteaux à partager avec sa classe pour son propre goûter d’anniversaire. Chacun partage un bout de son déjeuner et la professeure file acheter au supermarché du coin un quatre-quarts industriel et deux boissons, histoire de marquer le coup pour cette année supplémentaire et de lui montrer un peu de solidarité. 

L’assiette des élèves cristallise et polarise une partie des débats. Une enseignante remet les choses en perspective. « Soyons sérieux, l’école de la République serait en recul car parce que nos élèves ne mangent pas de viande à la cantine dans certains territoires de France ? Elle est en recul car elle peine à leur donner les mêmes chances de réussir. »

D’autres abordent aussi la question cruciale qui traverse les débats publics depuis vingt ans au moins, avec une intensité accrue depuis les attentats de 2015, celle de la transmission des valeurs de la République, qui ne peut être incantatoire, rappellent les auteurs. Les enseignants avouent que certains de leurs élèves n’ont pas compris la notion de blasphème et qu’il a été difficile de faire respecter la minute de silence en hommage aux journalistes de Charlie Hebdo assassinés. Mais qu’il a été plus facile de communier après les attentats du 13-Novembre, car tous les élèves se sont sentis touchés.

La question identitaire reste délicate à appréhender. Ici, des professeurs s’interrogent sur les impasses dans les programmes scolaires. Comment éviter la concurrence mémorielle ? Comment aborder les enjeux de mémoire auprès de jeunes adolescents ? Comment désamorcer ces questions ? « L’absence en France d’une mémoire coloniale apaisée affecte et parasite même les générations qui n’ont pas connu les guerres d’indépendance », constate l’un des contributeurs (lire cet entretien avec Laurence de Cock qui aborde ces questions dans son dernier ouvrage Dans la classe de l’homme blanc). Les enseignants doivent pallier ces manques cahin-caha. 

L’une des réponses à cette somme d’interrogations est de « rendre vivante la laïcité », pas la laïcité adjectivée, celle qui nourrit un combat, mais ce « principe au service de nos valeurs – liberté, égalité, fraternité – qui protège les minorités en évitant qu’elles ne se sentent écrasés par la majorité ». Amaury Pierre raconte avoir choisi de venir enseigner la musique en zone d’éducation prioritaire. Et ce y compris en abordant le versant religieux, « sans provoquer d’émeutes ». Certains élèves invoquent la laïcité pour ne pas chanter le Dies irae, issu de l’office chrétien, remarque avec malice l’enseignant. De manière générale, cet ouvrage réhabilite les professeurs et raconte aussi leurs belles réussites.

Ce livre nécessaire rappelle enfin une évidence : il est toujours préférable d’écouter les premiers concernés, à savoir les enseignants, qui composent chaque jour comme ils peuvent avec le réel. A fortiori lorsque leur récit s’émancipe de fantasmes si bien ancrés. 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale