Richard Ferrand accédera sans surprise au perchoir

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Quelques semaines ministre, puis président discuté du groupe La République en marche à l’Assemblée nationale, Richard Ferrand va accéder à la présidence du Palais-Bourbon. Fidèle d’entre les fidèles, en délicatesse avec la justice, il incarne la vieille garde de la Macronie.

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Et à la fin, c’est un homme visé par une procédure judiciaire qui gagne. Le groupe La République en marche (LREM) à l’Assemblée nationale a désigné le député du Finistère Richard Ferrand pour la présidence du Palais-Bourbon. Le vote des élus, à bulletin secret, a consacré la victoire de l’ex-président du groupe avec 187 voix, contre 85 à sa principale adversaire Barbara Pompili. Les députés Cendra Motin et Philippe Folliot engrangent respectivement 15 et 4 voix de leurs camarades de banc.

Prévue depuis l’été, cette traditionnelle rencontre parlementaire devait initialement être placée sous le signe positif de l’an II, celui de l’approfondissement des réformes dans la continuité du programme d’Emmanuel Macron. Mais voilà, depuis le mois de juillet, rien ne se passe plus comme prévu en Macronie. Affaire Benalla, croissance en berne et, surtout, jeu de chaises musicales après la démission surprise de Nicolas Hulot le 28 août : l’agenda du groupe LREM est bousculé.

François de Rugy appelé à devenir ministre de la transition écologique, il fallait trouver un remplaçant à la présidence de l’Assemblée nationale. Ou une remplaçante, dans un groupe majoritaire élu sur une promesse de renouvellement du personnel politique et qui doit permettre aux femmes d’accéder aux fonctions de responsabilité.

La déclaration d’intention du groupe est claire sur ce point : « Les Français n’ont pas seulement élu de nouveaux visages, ils ont exigé de nouveaux usages. [...] La présence des femmes n’a jamais été aussi importante à l’Assemblée nationale. Nous la revendiquons et nous nous en félicitons [...]. Fidèle à ce principe de parité réelle, nous assurerons la mixité dans les nominations aux postes clés de l’Assemblée nationale. Chaque commission, chaque délégation, chaque groupe de travail sera composé d’autant d’hommes que de femmes. »

Aussi, la candidature de Richard Ferrand, président du groupe LREM, présentée comme naturelle et seule légitime, a échauffé les esprits. D’autant que la présidente de la commission des lois, Yaël Braun-Pivet, un temps candidate, a fait une surprenante volte-face le 6 septembre, passant de la critique acerbe envers le député du Finistère à un ralliement pur et simple à sa candidature. Le tout dans la même journée.

Face à Richard Ferrand, ce ne sont plus trois mais finalement deux femmes qui ont présenté un projet pour le perchoir, soumis au vote des élus LREM lundi 10 septembre. Tout le week-end ont circulé sur les réseaux sociaux des appels à voter pour les deux favoris – Richard Ferrand et Barbara Pompili – montrant une fracture au sein du groupe sur la question de la place des femmes à La République en marche.

Que nenni ! lancent en cœur les rares députés venus s’exprimer devant la presse durant le vote. « Ambiance sereine » pour Matthieu Orphelin, « démocratie respectée » pour Jacques Krabal, « pas tendue du tout » selon Thomas Mesnier : la matinée, où chaque candidat a pu exposer son projet durant 10 minutes, devait donner l’image d’un groupe LREM bienveillant, respectant la voix de chacun, où le collectif fait bloc et échange avec courtoisie. Interrogé à l’issue du vote, le gagnant du scrutin a jugé bon de lâcher aux journalistes : « Le choix s’est porté sur moi, vous me pardonnerez de ne pas être une dame. »

Au-delà des petites phrases de ce genre, le résultat interroge. Non seulement le perchoir échappe à nouveau à une femme, mais il revient à un homme politique, ancien du PS, sous le coup d’une information judiciaire. Son dossier a été dépaysé de Paris à Lille fin juillet. Un sacré paradoxe pour le nouveau monde politique que souhaite incarner la majorité.

Nous republions le portrait consacré à Richard Ferrand, exfiltré du gouvernement pour cause d’ennuis judiciaires et qui devient le quatrième personnage de l’État, initialement publié dans Mediapart le 20 juin 2018.

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Il est près de 2 heures du matin, ce mardi 29 mai. Les couloirs de l’Assemblée nationale sont déserts, ses bancs sont clairsemés. La discussion du projet de loi agriculture et alimentation s’étire depuis plusieurs heures déjà, lorsque le député La République en marche (LREM) Matthieu Orphelin se lève pour défendre l’amendement qu’il a signé avec 44 de ses collègues, visant à graver dans la loi l’engagement présidentiel d’interdire le glyphosate d’ici trois ans.

Dans le quart d’heure qui suit, Richard Ferrand surgit dans l’hémicycle accompagné de « ses sbires », selon l’expression d’un autre élu de la majorité, présent cette nuit-là. Il s’installe sur l’un des strapontins rouges du Palais-Bourbon et émet quelques commentaires en attendant que le temps passe. La séance touche à sa fin. Le président de l’Assemblée, François de Rugy, lui donne alors la parole.

En quelques minutes, le patron des députés LREM, jusqu’ici absent des débats, enterre l’initiative des écolos de son groupe. « Cette tentation de résoudre par la loi des problèmes plus complexes, aucune majorité n’en a l’exclusivité », tranche-t-il, appelant ses troupes à faire « confiance » à Emmanuel Macron pour tenir sa promesse. Fermeture du ban. L’amendement est rejeté.

Richard Ferrand à l’Assemblée nationale, le 13 décembre 2017. © Reuters/Benoit Tessier Richard Ferrand à l’Assemblée nationale, le 13 décembre 2017. © Reuters/Benoit Tessier

Cet épisode est révélateur de la façon dont Richard Ferrand sait couper court aux débats. Voilà plusieurs semaines déjà que l’élu du Finistère s’agace de l’inflation des amendements individuels, observée depuis l’examen de la loi asile et immigration, malgré les « réunions de balayage » organisées en amont par les “whips” des commissions. À tel point qu’il a récemment décidé de muscler son système, en confiant à deux de ses proches, les députés Gilles Le Gendre et Pacôme Rupin, le soin de réfléchir à la façon d’en réduire le nombre.

« L’embolie d’amendements crée de vrais dysfonctionnements. Il faut que chacun apprenne à s’autodiscipliner, non pas dans une logique de coercition, mais pour plus d’efficacité », estime un parlementaire LREM qui soutient son chef de file sur ce point. Derrière les sempiternels discours macronistes sur le rendement, se cache un tout autre objectif : remettre au pas la poignée de députés de plus en plus critiques quant aux choix du gouvernement, afin d’éviter que leurs velléités contestataires ne se transforment en véritable problème politique.

Depuis le début de l’année, un air de déjà-vu plane sur le Palais-Bourbon. « Il faut jouer davantage collectif », a martelé le premier ministre aux élus de la majorité, le 5 juin, comme l’un de ses prédécesseurs, Jean-Marc Ayrault, l’avait fait en 2013, au moment des premiers accrocs avec les futurs frondeurs du Parti socialiste (PS). Richard Ferrand l’assure : les deux situations n’ont rien à voir. « Ceux qui expriment aujourd’hui des désaccords sont sincères, affirme-t-il à Mediapart. Sous le quinquennat précédent, le positionnement tactique a souvent pris le pas sur le fond. »

En clair, la différence entre 2013 et 2018 se résumerait en un mot : convictions. Cela tombe bien, puisque c’est justement de ce sujet que nous souhaitons discuter avec le patron des députés LREM, lorsque nous le rencontrons dans son bureau, au début du mois de mai. Car avant de se métamorphoser en macroniste convaincu, Richard Ferrand fut longtemps élu du PS, parti auquel il a adhéré à l’âge de 18 ans par « admiration » pour François Mitterrand, avant d’entrer au conseil général du Finistère d’abord (1998-2011), à la Région Bretagne ensuite (à partir de 2010) et à l’Assemblée nationale enfin (sous le quinquennat précédent).

À l’époque, « il était plus à gauche que moi », se souvient le secrétaire d’État chargé des relations avec le Parlement, Christophe Castaner, un autre ancien de Solférino. Sans avoir jamais réellement appartenu au groupe des frondeurs, l’élu breton en était réputé proche, notamment pour s’être abstenu au moment du vote du projet de loi relatif à la sécurisation de l’emploi, en avril 2013. Un an plus tard, il s’abstenait de nouveau lorsque Manuel Valls, fraîchement nommé premier ministre, faisait adopter son plan d’économies de 50 milliards d’euros, autrement appelé « pacte de responsabilité ».

Dans une tribune publiée sur « Le Plus » du Nouvel Obs en avril 2014, il expliquait son choix à l’aide d’arguments qui font étonnamment écho aux politiques qu’il défend aujourd’hui. « Le seul choix pertinent consisterait simultanément à réduire l’action publique et à restaurer les profits… qui seront les investissements de demain, et les emplois d’après-demain… selon la vieille antienne », écrivait-il alors, allant même jusqu’à déplorer que François Hollande et Manuel Valls mettent en œuvre « ce que la droite française n’a pas réussi ».

Exprimant à ce moment-là « un doute profond sur des choix politiques lourds, imposés empiriquement », Richard Ferrand regrettait « l’approche techno-libérale et exclusivement macroéconomique des difficultés du pays ». Il s’inquiétait aussi que le Parlement soit réduit à une simple chambre d’enregistrement, chargée d’« entériner une ligne politique nulle part débattue ». « Les parlementaires sont priés (…) de se satisfaire de leur sort, qu’ils ne devraient qu’au succès de l’élection présidentielle », indiquait-il.

« Je ne suis pas un gauchiste exalté. Mais avant de mobiliser 50 milliards d’euros, on peut quand même savoir comment cibler au mieux, surtout quand l’État n’a pas un rond ! affirmait-il à la même époque à MediapartJe veux bien entendre des arguments mais pas obéir à des ordres. Le contrat de majorité que nous demandions s’est transformé en ordre de mission. Et puis il y a ce fétichisme des 3 % de déficit, alors que même la Banque centrale européenne s’inquiète des risques de déflation ! Je m’inquiète de l’impact asthénique, récessif des mesures que nous prenons. On ne peut pas ajouter de l’injustice à l’inefficacité. »

Ce doute exprimé en 2014 par l’ancien socialiste devenu l’une des figures de proue de la Macronie ressemble fort à celui qui étreint actuellement l’aile gauche de sa majorité, elle aussi priée de se satisfaire de son sort. Mais que s’est-il passé au cours des quatre dernières années pour que Richard Ferrand change à ce point de discours ? Ses anciens amis de Solférino ont beau avoir retourné l’histoire dans tous les sens, ils ne comprennent toujours pas. À peine réussissent-ils à dater le moment où les choses ont basculé.

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Sauf mention contraire, toutes les personnes citées dans cet article ont été interrogées entre les mois d’avril et de juin. Plusieurs d’entre elles ont accepté de répondre à nos questions à condition de rester anonymes, ce que nous avons respecté. Le papier a été amendé mercredi 20 juin pour préciser que les avocats de Richard Ferrand ont demandé le dépaysement de l’enquête ouverte à Paris sur l’affaire immobilière qui le met en cause ; et pour modifier, à la demande de la députée, la citation de Lætitia Avia.