Transparence Enquête

L’ex-ambassadeur star Gérard Araud rattrapé par la Haute Autorité pour la transparence

Depuis 2019, l’ancien ambassadeur de France aux États-Unis vend des prestations de conseil à des sociétés privées dans des « conditions irrégulières », sans en avoir référé à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique. Parmi ses employeurs : le groupe israélien NSO, concepteur du logiciel espion Pegasus.

Sarah Brethes et Antton Rouget

10 novembre 2021 à 15h38

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Gérard Araud est un retraité très actif. Depuis sa retraite du corps diplomatique, en avril 2019, celui qui fut notamment ambassadeur en Israël et aux États-Unis intervient fréquemment dans les médias, publie livres et articles, commente l’actualité sur les réseaux sociaux et… fait profiter des entreprises françaises et étrangères de son expérience. 

En tant qu’ancien diplomate, Gérard Araud est tenu par la loi de demander un avis à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), chargée de juger de « la compatibilité de toute activité lucrative, salariée ou non, dans une entreprise privée ou un organisme de droit privé » avec ses anciennes fonctions.

Or, l’ex-représentant de la France auprès des Nations unies a omis de solliciter l’autorité présidée par Didier Migaud (et, avant elle, la commission de déontologie de la fonction publique, dont la HATVP a pris le relai le 1er février 2020) sur plusieurs de ses activités : des prestations de conseil effectuées pour le compte de l’Israélien NSO Group, concepteur du logiciel espion Pegasus, de septembre 2019 à septembre 2020, puis pour le groupe Kering, entre septembre 2020 et septembre 2021 et, enfin, depuis mars 2020, pour le cabinet de conseil en stratégie et diplomatie commerciale Albright Stonebridge Group, présidé par l’ancienne secrétaire d’État des États-Unis, Madeleine Albright.

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© Mediapart

Dans une délibération publiée mercredi (voir ci-dessous), la HATVP, qui avait été alertée sur cette situation par le militant anticorruption Raymond Avrillier, en juillet 2021 à la faveur des révélations sur le scandale Pegasus, explique ainsi avoir « invité » en septembre l’ancien diplomate « à régulariser sa situation ».

La Haute Autorité ne fait pas part, dans son avis, d’un quelconque signalement judiciaire, mais Raymond Avrillier a saisi, le 21 septembre 2021, le parquet de Paris pour dénoncer de possibles faits d’intelligence avec une puissance étrangère.

Gérard Araud, alors ambassadeur de France aux États-Unis, sort d'un isoloir lors du vote pour le deuxième tour de l’élection présidentielle à l'ambassade de France à Washington, le 6 mai 2017. © Photo Nicholas Kamm / AFP

Une mission auprès de NSO entourée de mystère

Questionné par Mediapart au mois de septembre, Gérard Araud nous avait éconduits : « Je n’entre pas dans le détail de mes affaires personnelles. » Il a ensuite saisi le ministre des affaires étrangères le 30 septembre 2021 d’une demande d’autorisation, ministre qui a à son tour saisi la Haute Autorité le 4 octobre dernier, précise la délibération de la HATVP. « J’ai commis des erreurs, je le reconnais. Ce n’était pas une fraude puisque ces contrats étaient publics », a réagi l’ex-ambassadeur, après la publication de l’avis de la Haute Autorité.

Cette déclaration à retardement n’a pas permis à la HATVP de statuer sur la compatibilité des missions chez NSO Group et Kering, ces dernières étant arrivées à leur terme.

Mais la Haute Autorité « relève néanmoins que ces activités ont été réalisées dans des conditions irrégulières et souligne que ces manquements sont d’autant plus regrettables, compte tenu de l’importance des fonctions publiques antérieurement exercées par Monsieur Araud ». Elle rappelle aussi qu’« un tel défaut de saisine peut donner lieu à la mise en œuvre, par l’autorité hiérarchique, de sanctions ».

Concernant les activités exercées chez Albright Stonebridge Group, révélées par l’hebdomadaire Marianne, la Haute Autorité rappelle que « l’intéressé ne pouvait légalement commencer cette nouvelle activité privée avant qu’elle ne rende son avis et qu’il s’est ainsi placé, durant cette période, dans une situation irrégulière, susceptible de faire l’objet des sanctions ».

Après examen, la HATVP a formulé des réserves : « Jusqu’au 22 avril 2022, Monsieur Araud devra s’abstenir de toute démarche, y compris de représentation d’intérêts, auprès du ministre de l’Europe et des affaires étrangères, des membres de son cabinet et du secrétaire général du ministère, ainsi que de l’ambassade de la République française auprès des États-Unis d’Amérique et des autorités publiques américaines. » 

En outre, la Haute Autorité rappelle qu’en application de l’article 26 de la loi du 13 juillet 1983, il incombe à Gérard Araud de n’utiliser, dans le cadre de ses activités privées, aucun document ou renseignement non public dont il aurait eu connaissance du fait de ses anciennes fonctions publiques, sans limite de durée.

La délibération de la HATVP © HATVP

La mission de Gérard Araud auprès de NSO – dont le logiciel Pegasus a servi à espionner des milliers de personnes parmi lesquelles des ministres et journalistes français (y compris de Mediapart) – reste à ce jour entourée de mystère.

Fin juillet 2021, juste après la révélation du scandale, l’ancien diplomate a expliqué à l’AFP avoir travaillé pendant un an à partir de septembre 2019, en compagnie de deux autres consultants externes américains, pour améliorer le bilan de l’entreprise en matière de droits humains.

Plus tôt cette année-là, la technologie du groupe avait été liée à l’espionnage du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, assassiné par les forces de sécurité saoudiennes, ce que NSO a démenti.

Gérard Araud a aussi expliqué, au cours du même entretien, avoir acquis la conviction que NSO Group travaillait avec les services secrets israéliens du Mossad, et peut-être avec la CIA. « Il y avait ce point d’interrogation de la présence du Mossad ou de la CIA. Je pensais que c’étaient les deux, mais je n’avais aucune preuve, aucune preuve. Mais je pense que le Mossad et la CIA sont derrière, avec ce que l’on appelle “un backdoor” [terme signifiant que les services de sécurité seraient en mesure de surveiller le déploiement de Pegasus et éventuellement les renseignements recueillis en conséquence – ndlr] », a-t-il précisé.

En Israël, le logiciel espion conçu par NSO a notamment été utilisé pour surveiller les téléphones de six Palestiniens, comme l’a raconté Mediapart mardi.

Sarah Brethes et Antton Rouget


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