Paca: Estrosi se déguise en «résistant» pour draguer la gauche

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Le maire de Nice parie sur le ralliement des voix de gauche en se posant en « résistant » face à la frontiste Marion Maréchal-Le Pen, arrivée en tête au premier tour des régionales. Pour ce faire, il prend ses distances avec l'ultra-droitisation de Nicolas Sarkozy. Mais au sein du PS, qui a retiré sa liste, et plus largement à gauche, personne n'est dupe. Et les débats sont vifs.

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Provence-Alpes-Côte d'Azur, de nos envoyées spéciales.– Ce mardi 8 décembre, l’eurodéputé Renaud Muselier, tête de la liste LR (ex-UMP) dans les Bouches-du-Rhône, est en campagne pour les régionales à Fos-sur-Mer, « une terre de gauche qui a beaucoup voté FN et une terre de conquête pour nous », dit-il. Dans cette commune socialiste, le Front national a emporté 50,07 % des voix dimanche dernier, loin devant le PS (20,37 %) et la liste d’union de la droite (11,84 %). Pour cette dernière, la claque s’étend à tout le département : le FN y a rassemblé « presque deux fois plus de voix que LR alors que le parti de Nicolas Sarkozy vient de prendre le contrôle du conseil départemental, et dirige la majorité des villes des Bouches-du-Rhône », remarque le chercheur Joël Gombin.

Renaud Muselier (à droite) en visite à Fos-sur-Mer, le 8 décembre. © LF Renaud Muselier (à droite) en visite à Fos-sur-Mer, le 8 décembre. © LF

Comme la veille à Vitropole, un parc d'activités de Vitrolles, le message délivré mardi, devant les cuves et les torchères de l’industrie pétrochimique de l’étang de Berre, est principalement destiné au monde économique. Philippe Maurizot, élu d’opposition LR à Fos-sur-Mer, colistier de Muselier et cogérant d’une société d’ingénierie, rappelle que la région Provence-Alpes-Côte d'Azur est aussi une « marque connue à l’international » avec son port autonome, Sophia Antipolis, ses immenses zones commerciales, etc. « Laisser ça entre les mains de Marion Maréchal-Le Pen, quelqu’un d’inexpérimenté qui prône le renfermement sur soi, serait catastrophique », affirme le conseiller municipal, qui s’est pourtant opposé en octobre à l’accueil d’une famille de réfugiés de guerre à Fos-sur-Mer. Mais, ici, le grand écart n’a l’air de gêner personne.

Élu LR dans la commune voisine communiste de Port-Saint-Louis-du-Rhône, Christian Taormina est persuadé que même les dockers CGTistes « purs et durs » qu’il côtoie depuis 35 ans mettront un bulletin Estrosi dans l’urne dimanche, car « ils savent que nous avons un combat commun, au-delà de nos différends ». « Nous avons tellement besoin de l’autre, de l’Afrique et de l’Asie, pour augmenter le trafic et créer des emplois, plaide le chef d’entreprise, à la tête de plusieurs sociétés de logistique. Si on ferme les frontières, l’ensemble de ce complexe industrialo-portuaire va s’éteindre. »  « À Vitrolles, ils ont mis quinze ans pour se relever du Front », enchaîne Renaud Muselier, en fustigeant un « discours poujadiste » qui « joue les uns contre les autres, les petites entreprises contre l’international » et « fabrique la haine de l’autre ».

Jeudi, le Medef local et la chambre de commerce et d'industrie de Marseille – dont le réseau Paca avait pourtant reçu Marion Maréchal-Le Pen début novembre – ont publié un communiqué dans ce sens. « En Provence-Alpes-Côte d'Azur, le développement économique ne peut se conjuguer avec protectionnisme. [...] Il ne peut y avoir de place pour les stratégies de repli, pour le recours au protectionnisme, pour la remise en cause de l'Europe, pour le contournement de notre histoire en Méditerranée », écrivent-ils sans pour autant appeler à voter directement pour l'un ou l'autre des deux candidats.

Conférence de presse de Christian Estrosi à Marseille, le 8 décembre. © Reuters Conférence de presse de Christian Estrosi à Marseille, le 8 décembre. © Reuters

Avec un retard de 14 points – de près de 250 000 voix – sur la frontiste Marion Maréchal-Le Pen, Christian Estrosi a besoin d’un report massif des voix de gauche au second tour. Pour les convaincre, il surjoue la « résistance », son slogan d’entre-deux-tours, et son « héritage gaulliste ». Quitte même à réécrire l'histoire, comme l'a relevé le site d'information Marsactu. Estrosi n’hésite pas non plus à convoquer la mémoire de son grand-père, un Italien naturalisé en 1938 « arrêté par la Gestapo » pour avoir « refusé le travail obligatoire », qui s’est évadé « à 17 ans » du train qui l’emmenait vers l’est. « Du temps de la résistance, communistes et gaullistes étaient ensemble », tente Renaud Muselier.  

Mais le virage passe mal, après les nombreuses sorties extrémistes du député et maire de Nice, comme celle sur la « troisième guerre mondiale » déclarée à « la civilisation judéo-chrétienne » par « l'islamo-fascisme ». « J’aurai deux candidats de l’extrême droite contre moi », avait alors asséné le député Christophe Castaner, tête de liste PS en Paca, sur son blog. « Christian Estrosi a un discours plus brutal que le mien, reconnaît Renaud Muselier. Chez lui, dans les Alpes-Maritimes, c’est d’une efficacité redoutable. Dans un département comme les Bouches-du-Rhône, la gauche s’y retrouve moins. » L’eurodéputé espère que sa propre image, moins clivante, « peut faciliter les choses pour les discussions avec la gauche ». « Ils me connaissent, assure-t-il. Nous avons réussi Marseille capitale européenne de la culture avec les socialistes Michel Pezet au département et Michel Vauzelle à la région, et je suis en contact avec ce monde d’artistes. »

Dans les Alpes-Maritimes, l'efficacité est loin d'être si « redoutable » que veut le croire Muselier. En témoignent les résultats qu'y a obtenus Estrosi dimanche dernier : dans ce département clef, où il est élu depuis tant d'années, l'ancien ministre ne devance son adversaire frontiste – et ancien adjoint à Nice –, Olivier Bettati, que de 33 voix. Pour celui qui se surnomme “fils de Nice”, c'est un peu maigre. « Il comptait beaucoup sur le 06, mais même ici les gens n'en veulent plus, il discrédite notre ville », note Jeanne Thiemonge, secrétaire départementale EELV, dont la section a appelé à « faire barrage au FN », mais qui, à titre personnel, « votera blanc ». « Je ne vote pas pour la droite extrême », tranche-t-elle.

Quand on l'interroge sur ces résultats, le député et maire de Nice renvoie à ceux qu'il a obtenus dans sa ville, « la seule grande commune française dans laquelle le FN fait un score si faible », plaide-t-il. Ce qui est faux, vérification faite, puisqu'à Strasbourg, par exemple, Florian Philippot obtient 18,73 %, tandis qu'à Nice, le FN a totalisé 33,98 %. L'ancien ministre explique que les critiques qui lui sont faites, et derrière lesquelles il continue à ne pas se reconnaître, sont plus rares depuis mardi. « J'ai pu m'expliquer à plusieurs reprises sur les déclarations que j'ai faites au début de l'année et qui sont aujourd'hui reprises par le gouvernement, souligne-t-il. Nous menons la même guerre contre le même ennemi. Est-ce que Valls se serait exprimé de façon aussi claire s'il ne partageait pas mon point de vue ? Je ne le crois pas. »

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