Pour une nouvelle République

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Pour sauver sa présidence, Emmanuel Macron ne devrait pas seulement parler pouvoir d’achat. Il devrait répondre à un mouvement qui porte au premier plan une question ultra-politique : la réforme des institutions. Comment sortir d’une démocratie dévitalisée par le crétinisme présidentialiste ? À leur manière, les « gilets jaunes » reprennent des propositions écartées lundi soir par le président.

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C’est l’une des surprises, et une bonne surprise, du mouvement des « gilets jaunes ». Depuis 20 ans au moins, la vulgate commune nous impose l’énoncé suivant : la réforme des institutions, donc du système politique, de ses modes de représentation et de délibération, n’intéresse personne et surtout pas le « bon peuple ». Vous avez écouté les sondeurs, les éditorialistes et la plupart des responsables politiques : cette question n’était pas seulement incompréhensible pour l’électeur dit « moyen », elle était illégitime, nous disaient-ils, tant la Ve République avait fait la preuve et de sa stabilité et de sa capacité d’évolution.

 © Reuters © Reuters
Cette doxa conservatrice nous valut, début octobre, une célébration en grande pompe des 60 ans de la Ve République, comme fut célébrée la France éternelle. De Gaulle, Michel Debré et le crétinisme présidentialiste qui organise nos institutions nous ont été une fois encore vendus comme les totems de notre système français. Oubliant au passage que cette constitution de la Ve République ne fut pour l’essentiel qu’un texte d’opportunité issu d’un « coup d’État légal », celui de 1958.

Ce texte fait aujourd’hui de la France une anomalie démocratique au sein des États européens et « occidentaux », comme l’avait alors rappelé Mediapart qui, depuis sa création, n’a cessé de souligner la dangerosité de nos institutions (lire notre parti pris : Le présidentialisme, voilà l’ennemi ! et notre analyse du « crétinisme » qui en découle).

Cette doxa a été soudainement renversée par un mouvement surgi des classes populaires. Le pouvoir ne veut entendre que taxes sur les carburants et pouvoir d’achat. Il est un troisième pilier à cette révolte : la demande d’une révolution citoyenne, d’un bouleversement de nos institutions politiques. Ces multiples revendications de réformes politiques se sont cristallisées en un slogan – « Macron démission ! » –, qui s’est généralisé en moins d’un mois. Mais au-delà de la seule équation personnelle du chef de l’État, devenu d’un coup aussi impopulaire que Valéry Giscard d’Estaing en fin de mandat, c’est une demande politique autrement plus large qui s’exprime.

S’il veut reprendre la main et sauver sa présidence en ce moment décrit par lui-même, lundi soir, comme « un moment historique », Emmanuel Macron devait donc aussi parler politique et institutions. Il ne l'a pas fait. Or l’auteur de Révolution – son livre de campagne présidentielle – aurait tout intérêt à le faire, sauf à risquer la guillotine électorale en laissant prospérer les appels à sa démission et les rejets virulents de ses ministres comme de ses députés.

3° - discours de Charles de Gaulle - 30 mai 1968 © IClasse130

Car la Ve République a aussi une logique qui, en des circonstances exceptionnelles, exige de revenir devant le peuple. Pour répondre à la crise de Mai-68, le général de Gaulle choisit de dissoudre l’Assemblée nationale. Il en sort, en juin 1968, une chambre bleu horizon où la droite domine outrageusement (367 sièges contre 91 sièges pour la gauche). Le général veut pousser son avantage avec le référendum de 1969 : cette fois, son propre camp participe à son élimination.

La dissolution de 1997 ordonnée par Jacques Chirac, sur les conseils ardents de Dominique de Villepin, n’était pas qu’une dissolution de « confort », comme il est généralement dit. C’était aussi une réponse différée à la grande crise sociale de 1995, qui avait torpillé la légitimité d’Alain Juppé, alors premier ministre, et surtout réveillé les divisions et contestations au sein de la droite parlementaire. On sait la suite : la droite perd ces législatives anticipées et Lionel Jospin devient pour cinq ans premier ministre.

Face à l'ampleur de la crise, la demande de Jean-Luc Mélenchon – et aussi de Marine Le Pen – d’une dissolution de l’Assemblée nationale s’inscrit dans cette logique institutionnelle, celle d’un retour aux urnes pour dépasser le blocage social et politique et le face-à-face qui perdurent entre une large partie de la société et le pouvoir. Emmanuel Macron n’entendait certainement pas annoncer une telle dissolution et il ne l'a pas fait ce lundi. Mais à se garder de toute annonce de réformes politiques (sauf une possible prise en compte du vote blanc), il prend le risque de devoir répéter dans quelque temps ce qu’annonçait de Gaulle le 30 mai 1968 : « Je ne me retirerai pas […], je ne changerai pas de premier ministre. Je dissous l’Assemblée nationale. »

Un autre élément peut plaider en ce sens : la criminalisation croissante d’un mouvement social et le basculement dans un état d’urgence qui ne dit pas son nom mais en a toutes les caractéristiques. Les près de 2 000 interpellations réalisées dès vendredi soir et samedi – certaines dites « préventives » –, l’usage démesuré de la violence par les forces de sécurité pour répondre aux violences de certains manifestants, la répression judiciaire et policière à grande échelle (des gilets jaunes mais aussi des lycéens) nous font basculer au mieux dans un régime attentatoire aux libertés fondamentales, au pire dans un État de non-droit.

Retourner aux urnes, c’est aussi le moyen de rétablir le droit et de répondre à ce pouvoir par le suffrage universel. Mais voilà, la demande d’une dissolution de l’Assemblée nationale n’est pas véritablement une revendication clairement exprimée par les gilets jaunes, qui avancent bien d’autres demandes qui nous feraient basculer dans une tout autre République. Prenant acte d’une rupture complète avec les représentants élus, députés en tête (lire le reportage de Manuel Jardinaud dans le Loiret), déterminé à renverser lui aussi ce qu’Emmanuel Macron appelait « l’ancien monde », ce mouvement a réussi depuis un mois à prospérer en refusant obstinément de désigner porte-parole, représentants ou chefs de file.

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Cet article a été très légèrement modifié lundi soir à 20 h 45, à la suite de l’intervention d’Emmanuel Macron, le président n’ayant fait aucune annonce particulière sur une réforme du système politique ou des institutions, évoquant seulement un possible comptage séparé des votes blancs.