La future télé Le Média a des liens très serrés avec La France insoumise

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La télévision en ligne, présentée comme une alternative aux médias classiques, est lancée ce mercredi 11 octobre. De forts doutes planent toujours sur son indépendance vis-à-vis du parti de Jean-Luc Mélenchon.

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Deuxième phase de lancement. Après la publication d’un manifeste dans Le Monde le 25 septembre 2017 appelant à la création d’un média « indépendant, collaboratif, pluraliste, culturel, francophone, humaniste, féministe, antiraciste, écologiste, progressiste », Le Média commence à prendre vie. Ce mercredi 11 octobre, cette future chaîne de télévision sur Internet appelle les futurs téléspectateurs à devenir « socios », c’est-à-dire à prendre des parts de la société et, ainsi, en devenir actionnaire. Une soirée live, avec certaines des personnalités signataires de la charte fondatrice, est diffusée dès 20 heures pour faire la promotion de cette levée de fonds.

Sophia Chikirou et Gérard Miller, cofondateurs du Média. © Capture d'écran - Arrêt sur images Sophia Chikirou et Gérard Miller, cofondateurs du Média. © Capture d'écran - Arrêt sur images

Sur le papier, Le Média a tout pour convaincre nombre de personnes à verser entre 5 euros et 500 euros, plafond maximal autorisé. La chaîne, qui commencera mi-janvier 2018 par un journal télévisé diffusé du lundi au vendredi soir, est fondée sur un texte solide et rassembleur. Sa structure interdisant aux « socios » de revendre leurs titres doit garantir son indépendance « sans actionnaire majoritaire », indique à Mediapart Sophia Chikirou, l’une des quatre cofondateurs.

Cependant, depuis le début de la campagne de communication, les interrogations se multiplient sur la véritable indépendance politique de ce média. Sophia Chikirou n’est autre que la conseillère en communication de Jean-Luc Mélenchon. Gérard Miller, autre initiateur, ne cache pas son soutien au député des Bouches-du-Rhône, et lui a consacré un documentaire. Les deux sont les porte-parole du projet et écument plateaux télé et radio pour justifier l’indépendance totale de ce média vis-à-vis de La France insoumise.

Aude Rossigneux, qui en sera la rédactrice en chef, n’est pas, elle, un soutien actif du mouvement. Elle a même, durant quelques jours, intégré l’équipe de campagne de Benoît Hamon en février 2017. « Ça ne s’est pas fait finalement, je n’avais pas envie de faire ce qu’on me proposait », déclare-t-elle à Mediapart. Elle assure qu’il est « inenvisageable » que Le Média soit « la Pravda », du nom de l’ancien organe de presse officiel du parti communiste soviétique. « C’est ma crédibilité qui est en jeu. Nous n’avons pas d’autre choix que d’être indépendant. » À ce stade, et en l’absence de tout programme visible, sa bonne foi plaide pour elle. Et quand on lui demande si une charte déontologique viendra officialiser une indépendance totale de la rédaction notamment vis-à-vis l’actionnariat, aussi pléthorique soit-il, elle renvoie au texte fondateur, très généraliste et sans garde-fous particuliers sur ce sujet.

Certains éléments qui parsèment cette campagne de lancement laissent toujours planer le doute. D’abord au regard des personnalités signataires de la charte. Sophia Chikirou, tout comme Gérard Miller, insistent sur leur diversité, citant Philippe Poutou (NPA), Eva Joly et Noël Mamère (écologistes), Aurélie Filippetti et Arnaud Montebourg (socialistes) en exemple du spectre large dont sont issus les soutiens. Certes, difficile d’intégrer ces personnages publics à La France insoumise.

En revanche, sur les 107 personnalités mises en avant dans le cadre d’une pétition soutenant la création de cette télévision en ligne et ayant signé la charte, 57 d’entre elles ont un lien avéré avec La France insoumise selon le décompte de Mediapart. Des femmes et des hommes jamais cités par les fondateurs.

  • Qui sont les signataires du manifeste pour un média citoyen ? Survolez les bulles et déroulez le menu de l'infographie ci-dessous pour en savoir plus sur leurs profils et leurs liens avec La France insoumise.

© Mediapart. Code : Flourish (https://flourish.studio).

Raquel Garrido, ex-porte-parole du mouvement, y est présentée comme avocate dans la liste de soutien. Thomas Guénolé, soutien mélenchoniste et chroniqueur sur Europe 1, est qualifié de simple politologue alors qu’il se présente lui-même comme « éditorialiste insoumis ». Au nom de Gérald Dahan est apposée la qualité d’humoriste, sans préciser qu’il fut candidat aux législatives dans les Hauts-de-Seine pour La France insoumise. Franck Vandecasteele est qualifié de chanteur. C’est oublier qu’il fut le directeur de campagne du député insoumis du Nord Ugo Bernalicis.

Jean-Luc Mélenchon est lui-même très impliqué dans la création du Média : ce 11 octobre, jour de lancement de la souscription, il a envoyé un email à l’ensemble des membres de La France insoumise – 500 000 personnes revendiquées – pour leur demander de soutenir le futur site d’information. « Avec moi de nombreux Insoumis, femmes et hommes qui animent notre France insoumise se mobilisent pour le succès de cette initiative », écrit-il. Dans son message, il intègre même le lien pour accéder à la souscription avant de conclure : « Je vous propose de m’accompagner pour être dans les premiers à permettre que Le Média existe. Et nous y parviendrons, j’en suis certain. »

Extrait du message de Jean-Luc Mélenchon aux membres de La France insoumise pour soutenir la création du Média. Extrait du message de Jean-Luc Mélenchon aux membres de La France insoumise pour soutenir la création du Média.

Tout au long de ces trois semaines de communication autour du projet qu’est Le Média, Gérard Miller et Sophia Chikirou se sont défendus de toute influence de La France insoumise. Cette dernière balaie d’un revers de la main cette implication politique, insistant sur son métier premier, celui de communicante. Pourtant, dans un article du Monde, elle confirme qu’elle participera également à un autre projet audiovisuel devant voir le jour en 2018, celui d’un média de La France insoumise : « Ce sont deux choses très différentes. Je conseillerai Jean-Luc Mélenchon sur sa chaîne YouTube. Et j’aurai un rôle de directrice générale avec Le Média. » Sophia Chikirou insiste cependant sur le fait que Le Média ne sera pas le lieu du « Mélenchon bashing », évacuant donc a priori des critiques envers le leader de La France insoumise.

Que pensent les « personnalités », non insoumises et mises en exergue par les fondateurs, des liens avec La France insoumise ? Le dessinateur Jul a été contacté par Gérard Miller : « Il m’a présenté le projet et l’idée générale. Sur le principe, je soutiens. » Il dit qu’il jugera sur pièce tout en indiquant qu’il ne savait pas qui avait également apposé une signature. Noël Mamère a, lui aussi, été invité par le psychanalyste à soutenir la création du Média : «  Je n’ai pas été effrayé que des mélenchonistes signent également. Je suis d’accord avec le texte. » L’ancien député écologiste a participé à des vidéos de soutien et sera à la soirée de lancement. « Je ne veux pas faire de procès a priori. S’il s’avère que c’est un faux nez de Mélenchon, je n’en serai plus », prévient-il néanmoins.

Autre signataire, beaucoup plus critique quant à elle, la journaliste de L’Obs Cécile Amar, par ailleurs auteure d’un livre d’entretien avec Jean-Luc Mélenchon (De la vertu, Éditions de l’Observatoire). « J’ai signé par principe d’attachement au pluralisme », explique-t-elle. Sur la liste de soutiens, elle analyse : « Quel message ? C’est vraiment La France insoumise. Il n’y a qu’eux qui parlent. Autant l’idée d’un média indépendant m’intéresse… Mais, pour le moment, cela ne m’a pas donné l’impression que c’est ce qu’ils veulent faire. » Elle a refusé de servir de caution lors de la soirée de lancement.

Le Média, pas encore né, fait déjà polémique. Il est soutenu publiquement par des personnes issues d’un monde restreint : 27 artistes, 27 comédiens, producteurs et réalisateurs, 21 journalistes et chroniqueurs, soit les trois quarts des signataires initiaux de la charte. Et seulement 32 femmes contre 76 hommes. En dehors des liens avec La France insoumise, de quoi interroger encore un peu plus un futur média « pluraliste » et « féministe ».

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