Confinement: la grande dépression des étudiants

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Bloqués dans les 9 m2 de leur chambre CROUS ou cloîtrés dans leur chambre d’adolescent au domicile familial, nombre d’étudiants ont été complètement privés de vie sociale… Au risque d’une grande dégradation de leur santé mentale.

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Il y a dans les appartements exigus du CROUS de nombreux étudiants qui souffrent du confinement. Enfermés dans quelques mètres carrés ou, retournés chez leurs parents, cloîtrés dans leur chambre d’adolescent, coupés de la vie familiale… Ils entretiennent un rapport d’amour-haine exclusif avec leur ordinateur, ou leur portable pour les plus précaires : un seul et même écran pour étudier, ne plus être tout à fait seuls et se divertir, ou du moins pour tenter d’oublier quelques minutes les courbes d’hospitalisations qui montent, la crise sociale qui empire, qui les laissera peut-être sur le carreau, et les derniers actes de terrorisme. 

« C’est dur d’avoir 20 ans en 2020 », estimait Emmanuel Macron dans son interview du 14 octobre dernier. Dans le même temps, son gouvernement distillait pourtant, çà et là, des appels à la responsabilité individuelle. Regard appuyé vers la « jeunesse », présentée comme un groupe homogène, inconscient et dangereux. 

Le mardi 15 septembre, depuis les jardins calmes du ministère de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal enfonçait le clou. « Certains préfets ont interdit les soirées étudiantes. Et nous travaillons avec les associations étudiantes pour faire un travail de terrain et convaincre les jeunes que plus ils se conformeront aux normes, plus la situation reviendra rapidement à la normale. »

Et puis, les universités ont fermé de nouveau. Le 29 octobre, Jean Castex annonçait que les facultés devaient rester closes en raison de la mise en place d’un second confinement national. À quelques exceptions près, l’enseignement supérieur est passé en distanciel… Au grand dam de nombreux étudiants, dont la santé mentale en a pris un coup, encore un. 

Rayane se souvient, avec une nostalgie précoce, de sa vie d’avant. « Je me levais tôt, je prenais le bus et le train, j’allais à la fac et je voyais mes amis », rapporte l’étudiant en deuxième année de communication à l’université de Lorraine. Certes, sa bourse de 102 euros ne lui permettait pas de vivre décemment et il est vrai que son appartement de 9 m2 lui semblait parfois étroit, mais il y avait tout le reste pour le faire tenir. Depuis le confinement, tout le reste s’est écroulé et Rayane va mal.

Pour ne pas être seul, le jeune homme de 19 ans est rentré chez ses parents. Il est confiné dans sa chambre, loin des tensions familiales. « C’est pas tous les jours évident. J’ai un petit frère de 16 ans qui est encore au lycée. Lui, il sort pour aller en cours, puis, quand il revient, il ressort pour voir ses amis. On est censés être confinés, j’ai peur qu’il ramène le virus et je trouve ça énervant. » D’autant plus que le jeune homme craint pour sa propre santé. « J’ai toujours été en surpoids. Avant ça dérangeait les autres mais pas moi d’avoir du ventre et des bourrelets. Aujourd’hui, quand je vois des images de jeunes en surpoids et positifs au Covid qui finissent en réanimation, ça me rend très anxieux. »

Il y a aussi les disputes régulières des parents, qui se sont intensifiées depuis que le père est au chômage. Son usine en Allemagne a fermé, au prétexte de la crise sanitaire. « Ça allait déjà mal, je crois, le coronavirus les a fait fermer définitivement. » 

Alice, étudiante à Créteil, peint pour penser à autre chose. « J’étais coupée de tout, je n’avais plus d’activité pour me changer les idées. Les sujets d’actualité tournaient en boucle dans ma tête, au delà du virus, c’est la crise sociale qui me fait très peur. » Alice, étudiante à Créteil, peint pour penser à autre chose. « J’étais coupée de tout, je n’avais plus d’activité pour me changer les idées. Les sujets d’actualité tournaient en boucle dans ma tête, au delà du virus, c’est la crise sociale qui me fait très peur. »

L’étudiant n’est pas le seul à pâtir du retour à la maison familiale, comme l’explique le docteur Frédéric Atger, du Bureau d’aide psychologique universitaire (BAPU) Pascal, à Paris. « Les appels se sont multipliés par quatre depuis la rentrée, on est débordés. Pour ceux qui sont retournés dans leur famille, ils ont eu l’impression de perdre en autonomie et de retrouver les tensions et les conflits dont ils s’étaient éloignés. Parmi les étudiants qui viennent au BAPU, beaucoup n’ont pas de troubles psychiatriques graves mais ont juste des histoires difficiles, et particulièrement des histoires familiales traumatiques. Là, le retour peut être très douloureux. »

Clémence vivra le second confinement seule, dans son studio à Saint-Ouen, qui fait 17 m2, bien loin de ses parents. « Ma famille vit en Bretagne, donc loin, mes amis sont à plus d’un kilomètre de chez moi, donc je ne peux voir personne. Mon anniversaire est le 18 novembre, je vais le fêter seule physiquement. » L’année dernière, elle l’a fêté avec sa tante et sa cousine, avant d’aller boire un verre avec les copains. « Cette année, je ne sais pas comment ça va se passer. Je vais appeler mon oncle, et j’ai plein d’apéros Skype prévus aussi, mais ça ne remplace pas la présence physique. »

On ne remplacera pas les soirées étudiantes qui permettent de décompresser, le déhanché du camarade le plus à l’aise avec son corps, la musique trop forte qui résonne encore dans les oreilles le lendemain matin pendant le cours d’économie. On ne remplacera pas non plus les discussions de couloir entre deux cours magistraux, les files d’attente pour les cantines du CROUS où l’on se confie en attendant le repas le plus complet de la journée, les chuchotements pour mieux comprendre l’exposé du professeur qui va trop vite, ni les coups de foudre pour le bel étudiant du fond de la classe. Cette génération vit une scolarité particulière, puisque solitaire. 

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