Violences sexuelles dans le sport: des agresseurs qui restent en poste

Par Daphné Gastaldi et Mathieu Martiniere (Disclose)

Dans de nombreux cas, des hommes inquiétés par la justice ou déjà condamnés pour des faits de violences sexuelles ont malgré tout conservé des fonctions d’encadrement auprès de jeunes sportifs.

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Les yeux rivés sur l’écran d’ordinateur, Maxime* fait défiler les photos. Des compétitions en Bretagne, un championnat de France. Nous zoomons sur un individu robuste en costume noir impeccable, la main posée sur le tableau d’affichage des scores. Sur l’image suivante, le même homme prend la pose au milieu de jeunes champions. Le voici encore, plus âgé, la soixantaine passée, micro à la main, animant un tournoi de tennis de table. Sur une dernière photo, il est encore là, en tenue officielle d’un club brestois, aux côtés de deux garçons âgés d’une douzaine d’années.

À des centaines de kilomètres de Brest (Finistère), sur les rives du Rhône, Maxime reste impassible. Ces clichés et la nouvelle vie d’Yves R., son violeur, il ne les connaît que trop bien. Plusieurs fois, le quadragénaire a songé à demander des comptes aux dirigeants du club et de la Fédération française de tennis de table (FFTT), pour leur rappeler les antécédents de l’individu qu’ils emploient. « Mais je n’avais pas de haine, explique-t-il. Maintenant que j’ai des gamins qui ont l’âge que j’avais quand ça s’est passé, j’en ai un peu plus… »

Avec ce père de famille, enseignant dans un lycée de l’agglomération lyonnaise, nous sommes retournés sur la colline de la Croix-Rousse, à Lyon. Là où tout a débuté. « Rien n’a changé », souffle-t-il en s’arrêtant devant le gymnase Maurice-Scève où pratiquent toujours de nombreux pongistes lyonnais.

Le cauchemar de Maxime démarre en 1988. Alors âgé de 11 ans, le garçon s’entraîne à l’ALCR, l’un des plus prestigieux clubs de ping-pong de la ville. Talentueux, il se qualifie pour les finales nationales à l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (INSEP), qui ont lieu à Paris. Durant ce déplacement, son entraîneur de 35 ans s’organise pour dormir dans le même lit que lui. « C’est là où il a commencé », se souvient Maxime.

Pendant près de trois ans, Yves R. lui impose des « séances spéciales » après chaque entraînement hebdomadaire. « Il me disait que c’était pour améliorer mes performances sportives, j’étais con », rembobine le quadragénaire, amer. Les agressions ont en partie lieu à l’internat Favre – spécialisé dans l’accueil de jeunes en difficulté familiale – où Yves R. est surveillant. Mais aussi lors de colonies de vacances organisées en Bretagne par l’entraîneur de ping-pong.

Pendant l’adolescence, Maxime est resté muré dans le silence. © Martina Cirese pour Disclose Pendant l’adolescence, Maxime est resté muré dans le silence. © Martina Cirese pour Disclose

Un décompte établi par Maxime fait état de 150 attouchements, avec ou sans fellation, et 20 actes de sodomie. Lors de l’enquête judiciaire, plus de douze ans après les premières agressions, Yves R. admettra partiellement les faits, mais niera leur fréquence. Il reconnaîtra aussi des actes sexuels commis sur au moins cinq autres garçons mineurs. Parmi lesquels Patrick*, ancien joueur du club de tennis de table de la Croix-Rousse aujourd’hui installé dans le sud de la France. « J’avais 11 ans. Avec deux amis du club, il nous emmenait chez lui et prenait des photos de nos sexes. En échange, il nous donnait des billets de 100 ou 200 francs », confie-t-il à Disclose. Patrick et les quatre autres enfants abusés n’ont pas porté plainte.

Pendant l’adolescence, Maxime reste muré dans le silence. « À l’école, personne n’a soupçonné quoi que ce soit. Pour moi, c’était une autre personne qui était victime », analyse-t-il froidement. Et puis, que faire ? Yves R., éducateur charismatique, respecté et reconnu, est aussi devenu un proche de la famille. Il s’invite à dîner, prend régulièrement des nouvelles, envoie des cartes postales. « Je me disais que j’en parlerais quand mes parents seraient morts, raconte Maxime. Il était devenu un vrai ami… »

Yves R. quitte Lyon pour la Bretagne au milieu des années 1990. Il obtient un poste de directeur de la maison de l’enfance à la mairie du Relecq-Kerhuon, dans la banlieue de Brest, et prend la présidence du club de ping-pong local.

Mais son passé finit par le rattraper car, devenu adulte, Maxime décide de parler. D’abord à son frère aîné. Le 17 janvier 2000, alors âgé de 23 ans, il lui adresse une lettre. « De ma part, c’est peu habituel, écrit-il. Tu l’as compris, il s’agit d’une chose évidemment assez grave qui me préoccupe et je me tourne vers toi, car tu es mon grand frère et que je te fais entière confiance. » Et plus loin : « Yves R., soi-disant “entraîneur formidable”, si gentil… est en fait pédophile et j’ai été de 11 à 14 ans l’une de ses victimes que je pense nombreuses. » Il porte plainte dans la foulée. Lorsque Yves R. revient à Lyon, c’est pour y être jugé devant une cour d’assises.

Après une procédure longue de six ans, le pongiste est condamné pour les multiples viols commis sur Maxime à une peine de cinq ans de prison, dont deux ferme. À sa sortie, il s’exile à Brest où il trouve une place comme dirigeant du club TTC Brest Recouvrance où s’entraînent de nombreux enfants : il organise des tournois et arbitre des compétitions pour la Fédération française de tennis de table.

Malgré son lourd passé de pédocriminel, Yves R. exerce donc toujours au contact de mineurs, depuis près de dix ans.

Joint par Disclose, Yves R. nous confirme qu’il « arbitre des compétitions » de ping-pong. Mais relativise son rôle au sein de l’association TTC Brest Recouvrance. « Quand dans une salle il peut y avoir des jeunes, c’est “bonjour, bonsoir”. Voilà… Je ne suis pas entraîneur, je suis joueur simplement. » De son côté, le président du club, Cyril Cotrel, soutient que le sexagénaire n’encadre pas d’enfants, ajoutant n’avoir jamais eu à se plaindre de son comportement.

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