6. Le FN et l'agriculture

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Il faut lire le projet de Marine Le Pen à destination des agriculteurs comme un exemple type de ce que la politique peut produire de stupide et néfaste.

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L'agriculture française a cette double particularité : elle est fortement mondialisée et massivement subventionnée. Véritable machine à exporter, elle est aussi une pompe aspirante à subventions... européennes. C'est dire combien apparaît cocasse et farfelu le projet du Front national envers ce secteur qui, depuis un demi-siècle, s'est tout entier construit et restructuré en fonction des politiques européennes et des marchés mondiaux.

Sortie de l'euro, sortie de l'Union européenne : la conséquence, d'une clarté aveuglante, est la ruine immédiate de l'intégralité de ce secteur économique. Nul doute que la quasi-totalité des préfectures d'un Front national au pouvoir seraient en l'espace de quelques mois occupées, prises d'assaut, brûlées...

Il faut donc lire le projet de Marine Le Pen à destination des agriculteurs comme un exemple type de ce que la politique peut produire de stupide et néfaste. Voilà un ahurissant slogan, tout d'abord : «La France abandonnera la PAC au bénéfice de la PAF (Politique agricole française).»

Cette politique agricole commune verse aujourd'hui aux agriculteurs français un peu plus de 10 milliards d'euros de subventions. La France contribue en effet à hauteur de 19 milliards au budget européen et reçoit en retour environ 12 milliards, donc, pour l'essentiel, des aides agricoles. «La France devra en venir durablement à une politique agricole nationale», dit le programme du Front national.

Comment la financer ? En récupérant le budget français versé aujourd'hui à l'Europe, est-il écrit, ce qui suppose donc bien de détruire l'intégralité de la construction européenne, et ce qui ne suffirait pas pour autant (puisque le solde français au budget européen est aujourd'hui de 7 milliards d'euros). Le Front national cite en modèle d'«agriculture nationale» la Norvège, oubliant au passage le choix fait de longue date par ce pays de financer par la rente pétrolière ce secteur.

Privée de subventions, l'agriculture serait achevée par la sortie de l'euro, avec un retour au franc accompagné d'une dévaluation de 20%, le retour de droits de douanes et de barrières tarifaires aux frontières. Outre l'augmentation insupportable des importations nécessaires à l'agro-business industriel, outre la violation de toutes les règles de l'OMC (sauf à sortir également de l'OMC), les capacités d'exportation du secteur seraient détruites.

Autre plaisanterie avancée dans ce programme : «la stabilisation des prix des matières premières agricoles». Ce que le G-8 et le G-20 ne parviennent pas à faire depuis des années, vu la sophistication de marchés hautement spéculatifs sur ces matières premières, Marine Le Pen et ses petits bras musclés y parviendraient... On aimerait savoir comment : ce n'est pas précisé.

Autre arme magique brandie par le FN : «la réduction de la bureaucratie agricole et la simplification des procédures et des contrôles qui permettront de faire des économies budgétaires». Mais dans le même temps, le programme annonce la création d'une demi-douzaine de nouvelles instances et administrations de contrôles, de régulation, de subventions, d'aides et subventions...

«Le patriotisme agricole sera la règle, dans le but de garantir l’intérêt stratégique vital que constitue l’indépendance alimentaire de la France», affirme donc le programme. Les puissants syndicats agricoles ne s'y trompent pas qui, tous, même s'ils le font plus ou moins bruyamment, dénoncent un tel projet. L'exercice n'est pas facile puisque Marine Le Pen, selon plusieurs enquêtes d'opinion, bénéficie d'une bonne image chez les agriculteurs (juste après Nicolas Sarkozy). Mais le premier des syndicats, la FNSEA, a commencé à sonner la charge.

«Nous sommes européens et nous voulons le rester, a déclaré Xavier Beulin, le président de la FNSEA, il faut cesser de stigmatiser une politique européenne par quelques clichés. Nous avons des requêtes mais ne crachons pas dans la soupe.» Depuis des années, la hantise principale des grands syndicats agricoles est justement de voir la politique agricole commune réduite, et les subventions fortement baissées à l'occasion des renégociations en cours depuis des mois et qui doivent aboutir fin 2013.

Car la France, dans ce secteur aussi, s'est fait doubler ces dernières années. Elle était historiquement le premier pays agricole en Europe et premier exportateur. Elle vient de se faire doubler par l'Allemagne et les Pays-Bas qui ont su mieux s'adapter aux marchés européens et mondiaux et développer des secteurs bios beaucoup plus puissants.

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