Menacé par l’affaire Benalla, Ismaël Emelien quitte à son tour l’Elysée

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L’un des plus proches et des plus influents conseillers d’Emmanuel Macron a annoncé qu’il quitterait l’Élysée dans quelques semaines. Rattrapé par l’affaire Benalla, Ismaël Emelien vient allonger la longue liste des départs qui n’en finissent plus d’affaiblir le pouvoir. Sa démission est loin d’être anodine.

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« Ce ne sera pas le seul… » C’est par ce message sibyllin qu’un proche d’Emmanuel Macron commentait début janvier, auprès de Mediapart, le départ du responsable de la communication de l’Élysée, Sylvain Fort. Quelques semaines plus tard, un autre pilier de la présidence vient effectivement d’annoncer sa démission : Ismaël Emelien, conseiller spécial du chef de l’État, souvent présenté comme l’un de ses plus proches – son « cerveau », disent même certains –, a expliqué lundi 11 février, au Point, vouloir sortir de l’ombre pour « retrouver la confrontation en première ligne » avec la publication prochaine d’un livre consacré au « progressisme ».

« En première ligne », le trentenaire l’est en réalité depuis un bon moment. Ou, plus exactement, depuis que son nom s’est retrouvé directement mêlé à la désormais tentaculaire affaire Benalla, derrière laquelle se cachent les véritables raisons de son départ. Les derniers développements de l’enquête judiciaire sur le 1er Mai, notamment les bornages téléphoniques, laissent en effet penser que le conseiller spécial du président de la République s’est vu remettre par l’ancien chargé de mission de l’Élysée, dans la nuit du 18 au 19 juillet 2018, un CD-Rom contenant des images obtenues illégalement de la préfecture de police de Paris.

Jean-Marie Girier, Ismaël Emelien, Stéphane Séjourné et Sylvain Fort ont tous quitté leurs fonctions. © Reuters Jean-Marie Girier, Ismaël Emelien, Stéphane Séjourné et Sylvain Fort ont tous quitté leurs fonctions. © Reuters

Comme l’avait révélé Mediapart à l’époque, ces images avaient dans un premier temps été diffusées par plusieurs comptes Twitter soutiens de La République en marche (LREM), pour tenter de riposter aux accusations du Monde, avant d’être effacées. Dans un entretien publié par le même quotidien le 26 juillet, jour de l’élargissement de l’information judiciaire à d’éventuels faits de « recel de détournement d’images issues d’un système de vidéoprotection » et « recel de violation du secret professionnel », Alexandre Benalla avait lui-même reconnu avoir remis une copie de la vidéosurveillance de la place de la Contrescarpe à « un conseiller communication » du Palais, avant d’ajouter : « Je crois qu’ils ont essayé de la diffuser et de la fournir à des gens, pour montrer la réalité des faits. »

Dans la foulée, l’Élysée admettait avoir effectivement eu en sa possession ces images, que plusieurs membres du cabinet avaient pu visionner. Face aux policiers, mais aussi devant la commission d’enquête sénatoriale, Benalla était ensuite revenu sur la chronologie des événements, expliquant n’avoir en fait remis le fameux CD-Rom à Ismaël Emelien que le lendemain matin, à 8 h 30. Pourtant, comme le découvraient les enquêteurs, la géolocalisation de son téléphone montrait qu’à cette heure-là, il n’était pas rue du Faubourg-Saint-Honoré, mais à son domicile.

Comme l’avait rapporté L’Obs fin décembre, l’ancien chargé de mission avait même échangé ce matin-là avec Laurent Simonin, chef d’état-major adjoint à la Direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC), et Jean-Yves Hunault, officier de liaison de la préfecture à l’Élysée, qui ont joué un rôle clef dans la transmission de ces images couvertes par le secret professionnel. Aux deux hommes qui s’inquiétaient de la grave erreur qu’ils avaient commise, Benalla expliquait alors que le CD-Rom était déjà dans les étages de l’Élysée et qu’il n’était pas en mesure de le leur restituer. Pour les enquêteurs, la copie a donc été remise « durant la nuit ». Et Ismaël Emelien est « le plus en capacité d’avoir pu [la] réceptionner ».

L’examen des « fadettes » (relevés téléphoniques) révélait par ailleurs que le conseiller spécial d’Emmanuel Macron avait été, toujours pendant cette nuit à rallonge, l’un des principaux interlocuteurs de l’ancien chargé de mission de l’Élysée, lui envoyant des textos jusqu’à 2 h 28, puis à nouveau aux aurores, peu après 5 heures. Rare protagoniste de cette affaire à avoir échappé aux questions des parlementaires, Ismaël Emelien ne s’est encore jamais officiellement exprimé sur le sujet. « Je réserve naturellement l’ensemble de mes déclarations à la justice », s’était-il contenté de répondre à L’Obs.

Celui que le secrétaire général de l’Élysée, Alexis Kohler, a surnommé « le couteau suisse de la Macronie » apparaît également dans l’échange du 26 juillet, révélé par Mediapart, entre Alexandre Benalla et son ami Vincent Crase, tous deux mis en examen dans l’affaire des violences du 1er Mai. « Truc de dingue, le “patron” [c’est ainsi que Benalla surnomme Emmanuel Macron – ndlr], hier soir il m’envoie un message, il me dit : “Tu vas les bouffer. T’es plus fort qu’eux, c’est pour ça que je t’avais auprès de moi. Je suis avec Isma, etc., on attend Le Monde, machin, etc.” », affirme ce jour-là l’ancien chargé de mission, qui se vante d’avoir tout le Palais derrière lui. À son interlocuteur qui lui demande par qui il est concrètement soutenu, il rétorque : « Par le président, Madame [Brigitte Macron – ndlr], Ismaël, qui me conseille sur les médias et compagnie. » L’Élysée a démenti cette dernière assertion.

Depuis la fin de l’été 2018, la Macronie bruisse de rumeurs sur le départ d’Ismaël Emelien. « La question ne se pose même pas », avait pourtant encore démenti l’intéressé au Monde dix jours avant l’officialisation de sa démission, dont Le Point nous apprend qu’elle était en réalité convenue avec Emmanuel Macron depuis la mi-novembre. Et qu’elle sera effective fin mars-début avril. Ce nouveau départ d’un pilier de la présidence vient allonger la désormais longue liste des mouvements en cours au Palais.

Après le responsable de la communication Sylvain Fort et le conseiller politique Stéphane Séjourné, parti piloter la campagne des européennes, Ismaël Emelien est en effet le troisième membre du noyau dur du chef de l’État à quitter l’Élysée. Sans même parler de Jean-Marie Girier, ex-directeur de la campagne présidentielle devenu par la suite chef de cabinet de Gérard Collomb à Beauvau, avant d’être recasé lui aussi, en pleine affaire Benalla, au cabinet de Richard Ferrand à l’Assemblée nationale.

Comme Fort avant lui, le conseiller spécial a bien entendu pris soin de ne donner aucun sens politique à sa démission, alors même que certains de ses proches admettaient depuis plusieurs semaines à Mediapart qu’elle était rendue inéluctable par la pression judiciaire qui allait sans nul doute s’exercer prochainement sur lui. « Mon départ correspond à une nouvelle étape de mon engagement, a-t-il toutefois assuré au Point. On est bien seul aujourd'hui à défendre le progressisme, on a besoin de relais dans la société et au-delà de nos frontières, et je pense que c'est dans cette position que je serai le plus utile. Je resterai à l’entière disposition du président et je continuerai à l’aider. Je poursuis le même combat, mais par d’autres chemins. »

Cet énième départ vient déstabiliser davantage encore un pouvoir de plus en plus affaibli. Dans la Macronie, ceux qui n’ont jamais apprécié les autoproclamés « mormons » qui entourent le chef de l’État depuis son passage à Bercy, se réjouissent que ce dernier parvienne « enfin à se séparer de ceux qui l’entraînent droit dans le mur ». Mais la démission d’Emelien est tout sauf anodine. Aux côtés du secrétaire général de l’Élyséen, Alexis Kohler, il était le deuxième point d’équilibre du président de la République. Ensemble, ils formaient, selon l’expression du Monde, le « trio qui dirige la France ».

Déjà rompu aux campagnes – en 2006, il avait interrompu ses études à Sciences-Po pour participer comme petite main à celle que menait Dominique Strauss-Kahn dans le cadre de la primaire socialiste –, Ismaël Emelien est l’homme qui a imaginé la stratégie victorieuse de la présidentielle. Sa rencontre avec Emmanuel Macron remonte à fin 2008, mais ce n’est qu’à partir de 2012 qu’ils deviennent véritablement amis. Deux ans plus tard, il quitte même l’agence de communication Havas Worldwide (ex-Euro RSCG) pour rejoindre le cabinet de celui qui est alors ministre de l’économie de François Hollande. Au printemps 2016, c’est encore lui qui prépare la mise sur orbite du mouvement En Marche!.

Toujours très discret, ne parlant aux journalistes qu’en de rares occasions, il était présenté au Palais comme « la boîte à idées » du chef de l’État, à l’origine de quelques-unes de ses formules, telles que « Make our planet great again » ou « premiers de cordée ». Chargé de la veille des médias et de la riposte aux polémiques susceptibles de menacer le chef de l’État, il est aussi celui qui a converti au macronisme bon nombre de personnes, parmi lesquelles un autre protagoniste de l’affaire Benalla : un certain Ludovic Chaker, premier salarié du parti LREM, aujourd’hui chargé de mission auprès du chef d’état-major particulier du président de la République.

Cet ancien militaire du 44e régiment d’infanterie, qui aime à cultiver une réputation d’homme proche des services de renseignement, a continué de fréquenter Alexandre Benalla, longtemps après ses déboires judiciaires et son éviction du Palais. « Pour s’assurer qu’il allait bien et parler de l’affaire, de manière informelle », confirmait-il fin janvier à Mediapart. Selon L’Opinion, il aurait récemment fait part de son désir d’être nommé préfet pour être affecté au secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). Une perspective qui ne semble pas faire l’unanimité dans l’appareil d’État.

À l’Élysée, les mouvements sont donc loin d’être terminés. Huit mois après le séisme Benalla, ses répliques gagnent chaque jour en intensité. Peu à peu, elles rattrapent son premier cercle, jusqu’à contraindre son plus fidèle conseiller à quitter ses fonctions. Beaucoup de dégâts pour ce que certains, à l’instar du ministre de l’intérieur Christophe Castaner, continuent d’essayer de faire passer pour une simple « affaire de cornecul ».

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