Le procès Tapie démarre dans la confusion

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Après deux jours daudience, le procès de larbitrage truqué rendu en faveur de Bernard Tapie part un peu dans tous les sens. Nanard, lui, retrouve ses sensations dacteur.

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Presque toujours, quand il sagit de scandales financiers, le procès public intervient longtemps après les faits, les prévenus restent sur leurs dépositions faites au cours de lenquête et les avocats rivalisent dingéniosité pour soulever des incidents de procédure. Le procès de larbitrage truqué rendu en faveur de Bernard Tapie, qui sest ouvert lundi au tribunal correctionnel de Paris, néchappe pas à cette règle.

Profession : acteur, déclare Bernard Tapie quand on lappelle à la barre. Amaigri, visage émacié, cheveux blancs argentés mais l’œil noir et vif, lancien homme daffaires va effectivement faire le spectacle. Les débats nont pas encore commencé quil fonce vers un journaliste pour lui reprocher vertement davoir cité le chiffre de 525 millions deuros, ce que lui réclament le CDR et lagent judiciaire de l’État (soit les 403 millions de larbitrage frauduleux plus les intérêts). Nanard se campe ensuite au milieu de la salle et refait le dossier à sa façon pour la presse et le public, avant de pourfendre les magistrats, les institutions françaises et européennes, enchaînant les sujets sans grande cohérence, mais avec beaucoup de conviction.

Par contraste, les cinq autres prévenus restent dans lombre. Stéphane Richard, le PDG dOrange, se fait discret. Maurice Lantourne, lavocat historique de Tapie, scrute la salle. Lancien juge arbitre Pierre Estoup (92 ans), semble ailleurs. Quant aux anciens hauts fonctionnaires Jean-François Rocchi et Bernard Scemama, ils essayent de se faire oublier.

Sans surprise, Christine Lagarde ne viendra pas témoigner, pas plus que les anciens arbitres Pierre Mazeaud et Jean-Denis Bredin, ou lavocat Gilles August. Les avocats plaident longuement des demandes de nullité et des questions préjudicielles.

Tapie arrivant au tribunal lundi 11 mars. © Reuters Tapie arrivant au tribunal lundi 11 mars. © Reuters
Mardi, au deuxième jour du procès, Stéphane Richard et Pierre Estoup sont absents. Bernard Tapie, lui, ne se contient plus et interrompt la présidente du tribunal pendant quelle fait son rapport sur le dossier. « Je ne peux pas parler ! bout Nanard. Cest incroyable, vous êtes en train de nous lire la fable quils nous racontent depuis 15 ans ! Ça ne ressemble en rien à la réalité ! » Il se tourne vers Maurice Lantourne et lui dit à loreille, mais bien fort : « Jai envie de me barrer. » Il nen fait rien.

La présidente du tribunal choisit de rester calme et explique quelle doit faire son rapport. Nanard, lui, nen démord pas. La présentation de laffaire faite par le CDR et les juges dinstruction serait totalement fausse. La victime, cest lui.

Appelé à la barre, lancien homme daffaires sest calmé, et se veut pédagogue. « Je vais repartir du tout début pour que chacun comprenne », commence-t-il. Sil a racheté Adidas, cest pour « faire de la croissance externe », dit-il, comme les Bolloré, Pinault et Arnault, auxquels il se compare sans trop de modestie (en ajoutant toutefois que, pour Messier, les choses ont moins bien tourné).

Nanard déroule maintenant lhistoire quil répète dans les grands médias depuis plus de 25 ans : il a redressé et diversifié Adidas, et sil a dû vendre, cest seulement parce quil est devenu ministre. « On nétait pas à lagonie, on navait pas besoin de le faire », jure-t-il, quand les chiffres disent le contraire. Le Crédit lyonnais la spolié en revendant Adidas à un prix largement supérieur à ce quil a obtenu, poursuit Nanard, qui sen prend vivement à la banque et à ceux qui lont « trahi », dont Gilberte Beaux.

« Jai touché 230 millions après larbitrage, moins de 10 % de ce que la banque a gagné en revendant Adidas, et on me renvoie en correctionnelle ! » sindigne-t-il. Désormais, lacteur est chaud. « Ça va vous choquer, Madame la présidente, mais vous savez qui a encaissé le fric ? Des offshore ! » sexclame Nanard. Doigt tendu vers les avocats, frappant dans ses mains, effectuant des demi-tours théâtraux, adressant des coups d’œil et des signes à la salle, il est dans son élément.

Pourtant, Bernard Tapie se trompe souvent dans les chiffres, s’emmêle parfois, oublie certains documents, confond les banquiers Haberer et Peyrelevade. « Il y a des traitements qui font tomber les cheveux et d'autres qui font perdre la mémoire », explique-t-il au tribunal, en faisant allusion plusieurs fois à son cancer de lestomac.

Laudience tourne un peu au nimporte quoi. Nanard fait répondre Maurice Lantourne à sa place. Il va se poster devant le procureur pour aller lire un document sur son ordinateur et lui emprunte ses lunettes, faisant rire le public. Les avocats parlent tous en même temps.

Tapie enchaîne les formules de bateleur (« Vous allez voir, cest incroyable », « Écoutez bien ça », « Je vous jure que cest la vérité »). On se perd en digressions sur laffaire Executive Life, sur les vertus de larbitrage, lingratitude des banquiers. Le procès sannonce long.

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