Au FN, une «déception» et des éliminations symboliques

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Derrière le score écrasant de Marine Le Pen dans le Pas-de-Calais, le Front national réalise une contre-performance : 13,2 % des voix (moins qu’en 2012).

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Il avait 13,6 % des voix en 2012, 13,2 % dimanche soir. Cinq années séparent ces deux scores au premier tour des élections législatives, et deux interprétations totalement différentes. En 2012, le Front national se félicitait de réaliser son deuxième meilleur résultat à des législatives (après celles de 1997). Cinq ans plus tard, ses quelque 13 % sonnent cette fois-ci comme un échec. Le parti de Marine Le Pen arrive en troisième position, derrière En Marche! et les Républicains, et ne sera pas en capacité de faire élire les 15 députés nécessaires pour former un groupe à l’Assemblée nationale. C’était pourtant l’objectif du Front national – qui ne compte aujourd’hui que deux députés au Palais Bourbon –, même si ses dirigeants se sont abstenus de tout pronostic dans la presse depuis l’élection présidentielle.

Dimanche, 122 candidats se sont qualifiés pour le second tour, contre 61 en 2012. Mais en voix comme en pourcentage, le Front national fait moins bien que cinq ans plus tôt (il rassemble un peu moins de trois millions de voix, soit 538 000 voix de moins qu’en 2012). Le FN voit également son score reculer par rapport au premier tour de l’élection présidentielle (21,3 % et 7,7 millions de voix). Si ce reflux est habituel (il était de 4,3 points en 2012, 6,1 en 2007, 5,7 en 2002), il est bien plus important cette année (8,1 points). Clairement, l’électorat de Marine Le Pen s’est démobilisé depuis la présidentielle.

Dimanche, pour la première fois depuis que Marine Le Pen a pris les rênes du parti, certains dirigeants ont concédé du bout des lèvres un mauvais résultat. Interrogé sur France 2, Florian Philippot a reconnu que son parti avait « subi peut-être une déception sur le score ». « Nous payons aussi l’abstention », a ajouté le vice-président du FN. « C’est vrai que nous n’avons pas totalement transformé l’essai au premier tour des législatives », a admis de son côté Nicolas Bay, secrétaire général du FN et directeur de campagne lors de ces législatives. « Il y a un tassement plus important que ce qu’on espérait. » « C’est très décevant », a admis l’avocat Gilbert Collard, député sortant du Gard. « Y’en a qui sont en marche, nous on s’est mis en pause », a commenté auprès de l’AFP le secrétaire général adjoint du FN, Jean-Lin Lacapelle.

En 2012, la présidente du FN s’était félicitée de sa « position de troisième force politique de France ». « Notre rassemblement bleu marine résiste remarquablement bien, compte tenu de l’abstention et d’un mode de scrutin profondément antidémocratique », avait-elle déclaré. Cinq ans plus tard, le ton est moins enjoué. Si elle n’a concédé aucune « déception », Marine Le Pen a expliqué ce score par la « forte abstention qui pénalise notre mouvement » ; une abstention qui souligne, selon elle, le manque d’« enthousiasme » que susciterait le nouveau président.

Dans un remake du fameux « système UMPS » qu’elle dénonce depuis des années, elle a évoqué un parti socialiste « absorbé » par « le parti de Monsieur Macron » et des Républicains (LR) « main dans la main » avec le parti présidentiel. Mais dimanche, la présidente du FN voulait surtout faire passer un message pour éviter la débâcle au second tour : appeler « les électeurs patriotes » à se rendre « massivement aux urnes » au second tour dans les circonscriptions où son parti s’est qualifié. « Une forte mobilisation pourra nous amener la victoire dans de nombreuses circonscriptions. Et ces victoires sont essentielles », a-t-elle déclaré, en dénonçant « la politique mondialiste de M. Macron, qui s’apprête en effet à jeter des millions de salariés dans la précarité » et sa « soumission à la politique d’austérité réclamée par Mme Merkel ». « Il reste une semaine pour mobiliser les électeurs. Nous avons des réserves de voix considérables […]. Il est fondamental de se déplacer dimanche prochain pour aller défendre nos idées, nos valeurs. »

Quelques scores parviennent à masquer l’échec. Dans la 11e circonscription du Pas-de-Calais, où Marine Le Pen se présentait pour la troisième fois, elle écrase ses adversaires avec 46,02 % des voix, devant la candidate LREM, Anne Roquet (16,43 %). La présidente du FN progresse de près de cinq points depuis la présidentielle et s’est félicitée, dimanche soir, sous les applaudissements de ses troupes à Hénin-Beaumont, d’avoir récolté « 56 % » dans cette ville conquise par le Front national en 2014.

Son compagnon, Louis Aliot, arrive, lui, d’une courte tête devant la candidate du MoDem/LREM, Christine Espert, dans la 2e circonscription de Perpignan (30,8 % contre 29,1 %). Son beau-frère, Philippe Olivier, de retour à ses côtés comme conseiller pendant la campagne présidentielle, se qualifie à Calais avec 24,4 % des voix, devant le candidat LR (21,7 %). Florian Philippot arrive lui aussi en tête avec 23,79 % face à la candidate LREM (22,01 %). Son frère, l’ex-sondeur de l’Ifop Damien Philippot, qui a intégré l’équipe de campagne de Marine Le Pen à l’automne, s’est lui aussi qualifié pour le second tour dans l’Aisne (26,1 % contre 28,8 % pour LREM). Autre cadre proche de Marine Le Pen, l’ex-UMP Sébastien Chenu, porte-parole national du FN pendant la campagne législative, arrive plus de 15 points devant la candidate MoDem/LREM dans la 19e circonscription du Nord (Denain).

Dans le Gard, Gilbert Collard arrive légèrement en tête (32,27 %), 48 voix seulement devant l’ex-torera Marie Sara, investie par LREM. Dans la circonscription de l’autre députée sortante du parti, Marion Maréchal-Le Pen, à Carpentras (Vaucluse), son ex-suppléant Hervé de Lépinau se qualifie avec 31,8 % des voix, derrière le candidat LREM (32,1 %). Dans les quartiers Nord de Marseille, le sénateur et maire de secteur Stéphane Ravier arrive premier, 6 points devant la candidate LREM. Dans la 12e circonscription du Pas-de-Calais – la plus favorable au FN à la présidentielle avec 42,19 % souligne Le Monde –, Bruno Bilde, un conseiller de Marine Le Pen, arrive premier, mais avec un résultat en baisse de 6,6 points par rapport au scrutin présidentiel.

Nicolas Bay, le secrétaire général du FN et directeur de campagne des législatives, éliminé en Seine-Maritime dès le premier tour © Reuters Nicolas Bay, le secrétaire général du FN et directeur de campagne des législatives, éliminé en Seine-Maritime dès le premier tour © Reuters

Mais le Front national affiche dimanche plusieurs éliminations symboliques. D’abord celle de son numéro trois, le directeur de la campagne des législatives, Nicolas Bay, en Seine-Maritime, à seulement 20 voix près. Ensuite celle de son numéro quatre, Jean-Lin Lacapelle. Ce très vieil ami de Marine Le Pen, proche de la « GUD connection », était revenu au Front national au début de l’année 2016 et avait été promu secrétaire général adjoint, une sorte de « super DRH » censé remettre en ordre les fédérations frontistes. Malgré un parachutage dans une circonscription dorée, celle de Vitrolles (Bouches-du-Rhône), il termine troisième, près de 2 points derrière le candidat LREM et 2,8 points derrière celui de LR. Autre défaite symbolique, celle du comédien fraîchement rallié au FN, Franck de Lapersonne, dans la circonscription médiatique des Whirlpool, à Amiens. Il recueille 15,9 % des voix, soit 18 points de moins que le candidat LREM et plus de 8 points de moins que le documentariste François Ruffin.

Les cadres de la toute jeune association de Florian Philippot, les Patriotes, n’ont pas brillé à ce premier tour. Sa vice-présidente, l’eurodéputée Sophie Montel, est devancée de plus de 13 points par le candidat LREM dans la 4e circonscription du Doubs. L’autre vice-président de l’association, Maxime Thiebaut, qui avait lâché Nicolas Dupont-Aignan pour rejoindre le FN, n’est pas parvenu à se qualifier dans la Saône-et-Loire.

Jean-Lin Lacapelle, secrétaire aux fédérations du FN, éliminé au premier tour à Vitrolles © Reuters Jean-Lin Lacapelle, secrétaire aux fédérations du FN, éliminé au premier tour à Vitrolles © Reuters

Pourquoi un tel score, après cinq années où le parti a été porté par la crise économique, sociale et démocratique ? Le Front national paie une campagne présidentielle médiocre, un débat d’entre-deux-tours raté qui a déçu jusqu’à ses propres électeurs, mais surtout l’éclatement de divisions personnelles et idéologiques dans un parti habitué à ne voir dépasser aucune tête. La question de la sortie de l’euro, devenue un sujet de discordes, tout comme la décision de Florian Philippot de lancer sa propre association en pleine campagne législative, a affaibli le parti. L’émergence de mouvements nouveaux comme En Marche! et La France insoumise a aussi contribué à ringardiser le Front national, qui fête cette année ses 45 ans et n’a connu que deux dirigeants, tous deux de la même famille.

Sur les plateaux télé, dimanche soir, les responsables du parti ont déroulé deux arguments : 1) l’abstention massive a favorisé le mouvement d’Emmanuel Macron, mais « délégitime [son] succès relatif », comme l’a avancé David Rachline sur TF1 ; 2) il faut éviter que le président dispose d’une majorité « qui lui donnerait un chèque en blanc pour les cinq prochaines années », a insisté Nicolas Bay. « On ne peut pas avoir un Parlement d’hommes et de femmes soumis », a souligné Gilbert Collard, en expliquant les résultats du premier tour par une « lassitude » des électeurs et le fait que « M. Macron a réussi à endormir médiatiquement et politiquement ». 

« Je n’ose imaginer que nous n’ayons pas de députés en nombre élevé », avait déclaré Marine Le Pen le 8 juin, lors de son meeting à Calais. Dans une anticipation prudente, elle avait expliqué que l’absence d’un groupe frontiste à l’Assemblée « ne serait pas le problème du FN » mais « poserait le problème de la démocratie dans notre pays ». Loin derrière les Républicains et ses alliés (21,56 %), le parti lepéniste échoue en tout cas à décrocher le rôle de premier opposant à l’Assemblée.

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