Pesticides: en Gironde, la nouvelle réglementation sème la discorde

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La préfecture de Gironde a adopté la charte régissant les relations entre agriculteurs et riverains. Le texte permet de réduire les distances légales de pulvérisation de produits phytosanitaires à proximité des habitations. Il ne satisfait personne.

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Bordeaux (Gironde).– L’affaire ne manque pas d’ironie. En Gironde, la charte dite du « bien-vivre ensemble », élaborée par la chambre d’agriculture, réussit l’exploit de faire la quasi-unanimité contre elle.

« Mascarade », « farce », « tartufferie » : les associations environnementales ne manquent pas de synonymes à son sujet. Elles reprochent un simulacre de consultation publique, mais critiquent surtout le fond. « Il n’y a pas de volonté de faire progresser la protection, pointe Cyril Giraud, de l’association Générations futures. Il y a toute une litanie de bonnes intentions, mais qui ne sont pas obligatoires, comme le fait d’informer les riverains ou de diminuer le recours aux CMR [produits cancérigènes, mutagènes et reprotoxiques – ndlr]. »

Depuis quelques mois, plusieurs départements ont ainsi adopté ces chartes de bon voisinage, prévues par la loi Egalim du 30 octobre 2018 et devant encadrer l’utilisation de produits phytosanitaires à proximité des habitations.

Dans la pratique, elles ont surtout pour effet de réduire les zones non traitées (ZNT), ces distances de sécurité entre les zones d’épandage de produits dangereux et les habitations des riverains mises en place par l’arrêté du 27 décembre 2019 (3 à 5 mètres selon les cultures, contre 5 et 10 mètres auparavant). En échange, les agriculteurs s’engagent à respecter certaines mesures, comme l’utilisation de matériel antidérive, l’information des riverains sur les zones d’épandage ou la diminution de l’utilisation de produits CMR.

Les associations environnementales, qui ont toutes refusé d’être signataires, craignent l’absence de contrôle ; un contrôle qui « relève de l’État », précise Thierry Mazet, directeur général de la chambre d’agriculture de Gironde.

Manifestation à Bordeaux contre les pesticides, le 14 mars 2020. © MEHDI FEDOUACH / AFP Manifestation à Bordeaux contre les pesticides, le 14 mars 2020. © MEHDI FEDOUACH / AFP

Du côté des agriculteurs, c’est aussi la soupe à la grimace. « C’est un recul, assure Jean-Samuel Eynard, président de la FDSEA Gironde. On a des zones qui ne sont plus utilisables, donc une perte de capacité, sans aucune compensation. La charte, c’est un moindre mal. On l’a signée, parce que sinon, on faisait perdre encore plus à nos agriculteurs. »

En revanche, la Coordination rurale et la Confédération paysanne ont refusé d’apposer leur signature, la première ne cautionnant pas l’existence même des ZNT, la seconde parce que les mesures n’allaient pas assez loin.

« Selon les rédacteurs, la problématique de la protection des riverains se limite à la question de la dérive, regrette Dominique Techer, porte-parole de la Confédération paysanne en Gironde. Donc, le sujet, selon eux, c’est combien de mètres, quels instruments… des salades comme ça. On sait très bien que c’est du pipeau. Il faut dégager les substances les plus pourries. Le minimum, c’est de supprimer les CMR et les perturbateurs endocriniens. On ne peut pas défendre une agriculture qui utilise des produits cancérigènes. »

« L’important, ce ne sont pas ces histoires de 3, 5 ou 25 mètres, confirme Valérie Murat, de l’association Alerte aux toxiques. Les analyses de l’air effectuées par ATMO montrent régulièrement que l’on retrouve, dans l’air de Bordeaux, des traces de pesticides utilisés dans les vignes du Médoc. Ce n’est pas avec du matériel antidérive ou avec des haies que vous allez contrôler la dispersion des pesticides. » On y retrouve même, parfois, trace de produits interdits, comme l’a montré une récente étude.

Du côté de la chambre d’agriculture de Gironde, l’analyse est bien différente. Son directeur général, Thierry Mazet, défend résolument « une avancée ». « Cette charte n’est pas un aboutissement, assure-t-il. Elle est vivante, l’objectif est d’être encore plus vertueux en 2021, notamment sur la protection des sites sensibles. Notre porte reste ouverte à ceux qui veulent travailler de manière constructive. »

Pas sûr, cependant, que les associations saisissent cette main tendue. Elles ressortent échaudées des mois de négociations qui viennent de s’achever.

« Dès la première réunion où nous étions conviés, on nous a présenté la charte déjà pratiquement écrite, qui n’a pas beaucoup bougé par rapport à ce qu’elle est aujourd’hui », indique Henri Plandé, président de l’association Alerte pesticides Haute-Gironde.

La consultation publique sur le texte a eu lieu du 30 mars au 30 avril 2020. En plein confinement, donc. Malgré cela, la chambre d’agriculture se félicite d’avoir reçu près de 1 000 contributions, dont les deux tiers proviennent d’agriculteurs.

Dans une contre-consultation lancée par Alerte pesticides Haute-Gironde et Générations futures, le panel est tout autre. 230 contributeurs, 36,5 % de riverains et moins de 5 % d’agriculteurs. Une très large majorité des personnes y jugent « injustifiée » la réduction des distances minimales de pulvérisation et « insuffisant » l’engagement d’éviter d’utiliser des produits CMR.

Un front juridique a également été ouvert. Alerte aux toxiques participe à un recours groupé devant le Conseil d’État pour faire annuler le décret et l’arrêté du 27 décembre 2019. Porté par Daniel Ibanez, l’un des opposants au projet de ligne Lyon-Turin et organisateur du Salon des livres et l’Alerte à Paris, ce recours, déposé le 15 juin dernier, entend notamment montrer que les produits phytosanitaires, en dérivant sur les parcelles des riverains, violent le droit de la propriété.

Alerte aux toxiques a aussi, avec le collectif Info Médoc pesticides, lancé une cagnotte en ligne pour analyser les résidus de pesticides que l’on peut trouver dans les bouteilles. Elles ont récolté 5 000 euros et les résultats seront connus à l’automne. « Les seuls qui sont contrôlés, ce sont les viticulteurs bio. C’est pour ça qu’on fait des analyses, pour montrer le vrai visage des pratiques en viticulture chimique », assure Valérie Murat, qui n’en est pas à son coup d’essai.

En 2018, elle a fait tester trois millésimes du château Lafon-Rochet, 4e grand cru classé dans le Médoc. Résultat : des seuils importants de résidus de folpel, entre autres, un pesticide classé CMR utilisé pour lutter contre le mildiou, une maladie qui ravage les vignes du bordelais. Rien d’illégal, cependant, puisqu’il n’existe pas de limites maximales de résidus dans les bouteilles. « Si on avait les mêmes résultats pour des bouteilles d’eau, elles seraient retirées de la vente ! », s’insurge Marie-Lys Bibeyran, du collectif Info Médoc pesticides.

Dans un territoire qui compte 5 800 viticulteurs, qui est l’un des départements qui utilisent le plus de pesticides et où 128 écoles sont enclavées au milieu des vignes, les associations réclament un accompagnement généralisé vers l’agriculture biologique. Pendant le confinement, elles avaient demandé la suspension des traitements aux pesticides, craignant une aggravation de l’épidémie.

En Gironde, beaucoup pointent la réticence du Conseil interprofessionnel des vins de Bordeaux (CIVB) à encourager la conversion. « Il y a un déni permanent au CIVB, avec l’idée que Bordeaux restera toujours Bordeaux, peste Dominique Techer, porte-parole de la Confédération paysanne en Gironde. Le tournant du bio, au sens culturel des choses, pas seulement du label, ils ne l’ont pas négocié, parce que dans leur milieu Bordeaux-Cap Ferret, tout le monde s’en fiche. Dans ce petit monde des grands crus classés, ils ne regardent que les étiquettes. Quant à la FNSEA, elle a prôné une logique de vins de masse, pour les supermarchés. Avec la réputation que vous avez, c’est un gâchis monumental. »

Aujourd’hui, la crise économique frappe le vignoble. Tous les indicateurs sont dans le rouge, y compris les exportations, l’arbre qui cachait la forêt ces dernières années. Plusieurs parcelles en vente ne trouvent pas preneur et Dominique Techer prédit « plusieurs centaines de dépôts de bilan » à l’automne.

« La conjoncture économique est antérieure à la Covid-19, assure Marie-Lys Bibeyran. Bordeaux a toujours eu la grosse tête et tendance à se reposer sur ses lauriers, à ne pas vouloir s’adapter au marché. Ils en subissent aujourd’hui les conséquences. »

« Au niveau du marché, il n’y a pas photo, abonde Dominique Techer. La demande de produits bio et de vins bio est à deux chiffres, alors que les ventes de vins conventionnels se sont écroulées. Un tiers du vignoble n’a plus de marché. C’est un accident industriel. On se croirait dans un film de Mathieu Kassovitz. On a sauté du 50étage. Pour l’instant, on est tombé au 25e et on se dit que, jusque-là, tout va bien. »

Dans le Bordelais, 12 % des surfaces viticoles sont en bio ou en conversion (contre 14 % au niveau national dans la viticulture). La conjoncture économique pourrait amplifier le mouvement. Quelques mois après la vague d’arrêtés antipesticides pris par certains maires de France, le rôle des élus locaux est également majeur. Pierre Hurmic, nouveau maire écologiste de Bordeaux, a annoncé, vendredi 10 juillet, la nomination prochaine d’une conseillère municipale déléguée à l’économie du vin, un secteur qui, dans le Bordelais, représente 39 000 emplois directs.

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