A Toulouse, la jeunesse politisée est déjà déterminée

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À Toulouse, jeunes et étudiants étaient bien présents dans la manifestation mardi après-midi. Remontés contre « le gouvernement Macron et son monde », affûtés sur le contenu des ordonnances de la loi travail, ils ont promis de revenir plus nombreux le 21 septembre.

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« Eh, qu'est-ce que vous foutez-là, vous !? Vous avez accompagné le gouvernement pendant 5 ans, non ? Toi, je te reconnais, t'étais au PS avant… Moi, si j'étais vous, je me ferais discret, hein ! Putain, j'y crois pas, vous avez pas honte ?… » Dreadlocks rassemblés en chignon, regard et verbe vifs, le jeune prend à partie un groupe de militants du mouvement du 1er juillet, l'organisation de Benoît Hamon. Face à lui, un quinquagénaire encaisse, mâchoire serrée, sans un mot, semblant se préparer à un difficile après-midi… À tort. La manifestation toulousaine qui a rassemblé ce mardi entre 8 000 (police) et 16 000 ou 20 000 manifestants (selon les interlocuteurs CGT) s'est déroulée sans heurts notables avec la police et sans frictions internes visibles, jusqu'à son éparpillement aux alentours de 16 h 30.

Sur la banderole de tête du cortège qui quitte la place Arnaud-Bernard un peu après 14 heures, figurent en bonne place l'Unef et l'Union des étudiants de Toulouse (UET), aux côtés de la CGT, de Solidaires et de la FSU. Plus loin dans la manif, derrière une banderole annonçant « les jeunes contre Macron et son monde » flottent les calicots du NPA, de la JC (mouvement jeunes communistes), du MJS (mouvement jeunes socialistes). Au-delà de la loi travail 2, ils sont venus pour « mettre un stop global à la politique de Macron », résume Nev, 19 ans, militant du NPA jeunes et étudiant à la faculté Jean-Jaurès (ex-Université Toulouse-Le Mirail, Toulouse 2). Son pote ne veut donner aucun prénom. Nev, déjà riche de son expérience passée sur la ZAD du Testet, poursuit : « En tant qu'étudiant travaillant à côté pour payer mes études, je suis directement concerné par cette loi travail : les CDI de projet, c'est la prolongation des politiques à la Uber et à la Deliveroo : c'est la mise en place d'une force de travail que les patrons peuvent appeler quand ils le souhaitent mais dont l'activité peut s'arrêter du jour au lendemain. »

À Toulouse, le 12 septembre 2017, lors de la manifestation contre les ordonnances sur le code du travail. © ER À Toulouse, le 12 septembre 2017, lors de la manifestation contre les ordonnances sur le code du travail. © ER

Les CDI de projet sont, avec le plafonnement des indemnités prud'homales, les principaux reproches faits aux textes des ordonnances par des jeunes très remontés et bien au fait des contenus. « Dans les deux cas, nous sommes totalement concernés », assure Robin, lui aussi militant du NPA et figure de l'UET, une union de « syndicalisme combatif » créée il y a deux ans. « Beaucoup de ces contrats de projet vont être occupés par des jeunes, relève-t-il. Qui s'éloigneront encore un peu plus du moment où l'on peut enfin accéder à un CDI ou à un emploi dans la fonction publique ; et sur le plafonnement des indemnités, ce sont là aussi les jeunes, ceux qui ont le moins d'ancienneté, qui morfleront plus que les autres. » Face au risque de voir s'installer « une précarité multipliée par 10 », Robin compte sur la mobilisation estudiantine. Et mise sur la manifestation du 21 septembre. « Au niveau des jeunes, il ne faut pas trop s'attarder sur les chiffres aujourd'hui, prévient-il. On sera plus nombreux dans dix jours. »

De fait, la rentrée, à la faculté Jean-Jaurès, n'aura lieu que le 25 septembre. Nombre des 112 000 étudiants de la ville ne sont pas encore revenus de vacances ou disponibles pour battre le pavé. Et en la matière, c'est une tradition tenace, Toulouse 2 est rarement à la traîne lorsque les étudiants français descendent dans la rue. Alice et Nadia, en 5e année de Sciences-Po, elles, sont déjà là. Avec pour la seconde « la peur de ne pas avoir la sécurité au travail que mes parents ont eue ». Au printemps dernier, toutes les deux ont voté Macron au second tour de la présidentielle « la mort dans l'âme » mais aujourd'hui elles sont venues, au-delà de la loi sur le travail, pour contester tout le « package Macron ».

Un package dans lequel Adrien, 21 ans, vice-président de l'Unef Toulouse, n'oublie pas d'inclure la situation de l'Université. « On est fermement opposés au processus d'autonomisation des universités et tout ce que cela comporte, résume-t-il. Notamment les pré-requis qui ne sont rien d'autre que la mise en œuvre d'une sélection à l'entrée de la fac. On est pour une réforme de l'enseignement supérieur mais elle doit se traduire par des investissements massifs sur le terrain pédagogique, sur les moyens, les locaux, etc. C'est-à-dire le contraire des critères essentiellement économiques qui président aujourd'hui au projet d'autonomisation des universités, surtout pensé pour faire émerger de grandes universités compétitives un peu sur le modèle anglo-saxon. Nous, on voit surtout que cela va réduire les postes… »

À Toulouse, un projet de fusion de Toulouse 2 (Jean-Jaurès) et 3 (Paul-Sabatier) est dans les cartons. Et du côté de l'Unef comme de l'UET, on pointe aussi les bugs du système informatique APB (admission post-bac) qui, en cette rentrée 2017, laissent plusieurs centaines de bacheliers sur le carreau. « Aujourd'hui, ce n'est pas normal que certaine personnes n'aient pas accès au savoir en France », s'indigne Constance, « militante de l'Unef ».

À Toulouse, le 12 septembre 2017, lors de la manifestation contre les ordonnances sur le code du travail. © ER À Toulouse, le 12 septembre 2017, lors de la manifestation contre les ordonnances sur le code du travail. © ER

À proximité d'elle, mais encore très loin de l'entrée à la fac ou des indemnités prud'homales, d'autres jeunes se sont invités dans le cortège toulousain. Sur les abords de la manif, ils distribuent un tract de l'organisation « Autonomie-collectif de défense des mineur-es isolé-es étranger-es et des jeunes majeur-es ». Parmi eux, Abou et Husseini, tous les deux 16 ans, arrivés du Mali il y a quelques mois et toujours sans abri. « On est venus manifester pour trouver une solution, explique Abou dans un français mal assuré. Dormir dans la rue, c'est pas bon : le froid, la pluie, on ne peut pas se laver… On attend la réponse du juge pour être placés en foyer. » Ils sont autour de 70 dans ce cas selon eux. Dans le cortège, ils se retrouvent derrière une banderole appelant à la solidarité avec les mineurs isolés étrangers.

Quelques centaines de mètres devant, les jeunes étudiants lancent un slogan marxo-toulousain : « Le Capitole emmerde le capital. » Un peu plus loin encore, Dr. Martens montantes, fines rouflaquettes bien taillées et drapeau de la CNT flottant au vent, Tom (pseudo), pas bien plus vieux que la vingtaine, est chômeur, ex-étudiant en histoire. « Ce que nous prépare ce gouvernement, c'est le renforcement de la précarité, chez nous les jeunes particulièrement mais pour tout le monde en réalité ; on va aller de boulot précaire en boulot précaire, ça va saborder les moyens d'organisation et nous laisser sans défense ; on va se faire marcher dessus. » Un jeune camarade vient le prévenir qu'il a vu un manifestant les filmer avec un portable : « C'est le PCF, ils veulent pas de casseurs… », assure-t-il. Tom fait la moue et file vérifier ça. Un peu de sable quand même dans les rouages de l'unité… Plus tôt, Nev misait malgré tout sur une mobilisation accrue le 21 septembre et voulait y croire : « On sait, nous les jeunes, qu'on peut être une forme d'étincelle. Et que le gouvernement craint les convergences entre étudiants, travailleurs et ouvriers… »

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