#Entenduàlamairie: le sexisme ordinaire subi par les élues

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Le collectif #NousToutes et l’entreprise de formation elueslocales.fr ont compilé plus de 300 témoignages d’élues locales. Sexisme ordinaire, propos à connotation sexuelle, agressions sexuelles : elles décrivent un quotidien édifiant, dû à leurs collègues hommes.

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«Les femmes ont plus leur place en cuisine », « Mais t’es encore enceinte ou quoi ? », « Deux mois après avoir été élu, le maire m'a demandé de monter dans le bureau. Il m’a demandé de retirer ma culotte. » Les femmes élues dans les collectivités locales (mairies, départements, Régions) sont confrontées à un sexisme récurrent. Mais aussi, selon une étude inédite, à des gestes plus graves, comme une « main aux fesses » ou un « baiser forcé ».

Le collectif #NousToutes, qui organise notamment la manifestation du 23 novembre prochain contre les violences sexistes et sexuelles, et l’entreprise de formation Elueslocales.fr ont récolté plus de 350 témoignages d’élues locales et d’élus locaux, issus de plus de 300 collectivités, sur le sexisme et les violences sexuelles subis dans le cadre de leur mandat, et dont Mediapart a pris connaissance.

Parmi les 354 réponses à un questionnaire en ligne, récoltées en mai 2019, 91 % sont des femmes, âgées de 40 à 60 ans (62 %), élues dans une mairie (91 %) pour un premier mandat (54,5 %).

Selon les résultats compilés par cette opération #Entenduàlamairie, 40,1 % des élu·e·s interrogé·e·s déclarent avoir subi du sexisme, et la plupart du temps du fait d’un collègue élu (83,4 % des cas). Près de 20 % des personnes qui ont répondu affirment avoir subi des propos à connotation sexuelle, dont 26,5 % souvent.

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Les exemples avancés par les personnes ayant répondu au questionnaire vont d’un « oui mais cocotte » pour interrompre une collègue à des remarques sur les tenues – « Elle est habillée comme un homme et en plus elle est moche ! » –, aux inévitables remarques sur les blondes – « Blonde et fonctionnaire, tu cumules » – ou sur le physique – « Il y a du monde au balcon » ou « Je ne vois rien à cause de ta poitrine ».

« Un vice-président pendant un conseil métropolitain me lance : “Alors ma petite poulette, tu t’es faite belle pour moi ?”, devant l'ensemble de l'assemblée », raconte une élue locale sous couvert d’anonymat.

Les personnes interrogées rapportent aussi des remarques sexistes, comme « Va faire la cuisine » ou « Tu seras la secrétaire de séance. Il n’y a rien à faire, tu devrais y arriver » ou encore le très distingué : « Tu comprends rien, tu es une femme. » « Vous n'êtes pas obligée de parler… votre mari vous attend pour dîner », a entendu une de ces élues.

Les références aux époux ou à la famille sont fréquentes : « Qu’est-ce que tu vas faire à manger à ton mari ce soir ? » Ou : « Tu ferais mieux de t’occuper de tes gosses, au lieu de faire de la politique. »

Les obligations légales sur la proportion de femmes élues sont aussi le prétexte à des remarques comme « avec la parité, il n’y a pas beaucoup de mal à y arriver, il suffit d’être gentille ». « Au conseil départemental, depuis l’arrivée des femmes, sur 54 élus, il y a 25 incompétentes et 2 connes », a rapporté une élue qui a répondu à l’appel à témoignages.

Ce sont aussi parfois des allusions sexuelles, plus ou moins explicites, jusqu’à ce « collègue qui mime une fellation quand une [autre] collègue parle ». « Deux mois après avoir été élu, le maire m’a demandé de monter dans le bureau. Il a fermé la porte, il était accompagné d’un adjoint. Il m’a demandé de retirer ma culotte », a aussi rapporté une élue locale.

Plus grave, selon #Noustoutes et Elueslocales.fr, 29 agressions sexuelles ont été recensées dans le cadre de l’enquête. Dans 70 % des cas, elles étaient le fait de collègues élus.

Les deux organisations ont entre autres récolté le témoignage de cette élue qui rapporte qu’on lui a dit : « Ton mari a bien de la chance. » « Juste avant une main aux fesses puis un baiser forcé », précise-t-elle dans son témoignage délivré sous couvert d’anonymat.

« Lors d’une réunion politique, pendant la pause déjeuner, [j’ai subi] une main sur les fesses de la part d'un adjoint. Un retour de gifle a simplement faire rire le maire, témoin du geste », peut-on encore lire.

Ces faits ne sont pas toujours reportés à la direction de la collectivité ou aux responsables des ressources humaines. Et ils n’ont pas souvent été pris en considération, voire très rarement.

Toujours selon cette enquête, la direction de la collectivité concernée ou son service RH a réagi dans 12 % des cas à propos de sexisme, 8,6 % au sujet de paroles à connotation sexuelle et 11,1 % en matière d’agression sexuelle.

Les résultats d’une telle enquête sont évidemment à prendre avec précaution – les personnes qui répondent sont souvent celles qui ont envie de dénoncer des comportements, ou celles qui sont le plus à l’aise avec ce sujet (d’où la proportion élevée, par exemple, de cas rapportés à la direction ou au service des ressources humaines), et elles ont été contactées via des réseaux souvent déjà sensibilisés au sujet.

Il n’empêche : les témoignages qui l’accompagnent sont édifiants et ils confortent de nombreux travaux préalables sur la difficulté vécue par les femmes politiques, à tous les échelons, de l’Assemblée nationale au conseil des ministres en passant par les mairies ou les conseils régionaux.

Ce quotidien a aussi été documenté dans le « Machoscope », publié par Mediapart depuis 2013, et dans nos enquêtes sur les violences sexuelles dans le milieu politique, de l’affaire Baupin aux révélations sur Jean Lassalle, en passant par l’explosion de la majorité dominée par le PS à Saint-Nazaire ou l’enquête préliminaire visant le député LREM Pierre Cabaré.

Denis Baupin, en 2012. © Reuters Denis Baupin, en 2012. © Reuters

« On sait, et pourtant, à chaque fois on hallucine de la violence que ces élues rapportent, explique l’une des instigatrices du questionnaire, Madeline Da Silva, elle-même adjointe au maire aux Lilas (Seine-Saint-Denis) et militante à #NousToutes. Nous voulions donner la possibilité aux femmes politiques de parler. C’est une manière de pousser une porte… »

« Cette initiative fait suite à de très nombreux témoignages entendus dès qu’on rencontre des élues dans tous les territoires, avance aussi Julia Mouzon, la présidente de Elueslocales.fr. L’objectif était de quantifier le phénomène, pour en estimer l’ampleur. De ce point de vue, les résultats sont parlants. »

L’objectif ? Conduire les collectivités à faire de la prévention auprès des salarié·e·s mais aussi des élu·e·s et forcer les partis à s’emparer du sujet. Notamment en vue des investitures aux élections municipales.

« L’enjeu, c’est de marteler les messages. C’est de ne pas lâcher sur un sujet sur lequel il y a une immense banalisation », explique Julia Mouzon.

« Allez-vous reconduire les élus qui seraient mis en cause ? », interroge Madeline Da Silva, alors qu’une tribune, signée par une centaine de responsables politiques et publiée mardi 12 novembre, appelle les partis à les écarter pour les prochains scrutins.

Jusque-là, ils se sont montrés souvent bien timorés, préférant s’en remettre à la seule justice, et oubliant qu’ils ont aussi des instances internes qui permettent de sanctionner des comportements qu’ils jugeraient antinomiques avec les valeurs que ces partis portent.

« Ces problèmes de violences sexuelles et de sexisme sont des sujets très mal traités par la justice et par les partis politiques. On l’a vu sur l’affaire Baupin, avance Julia Mouzon. Être un homme élu, se rendant coupable de remarques sexistes ou d’agressions sexuelles, est aujourd’hui devenu un sujet médiatique mais ce n’est pas encore le cas dans les partis. »

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