Un journaliste infiltré donne à entendre les violences policières

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Après le floutage des images de policiers, la majorité devra-t-elle imposer le voilage de leurs voix ? Mediapart publie les enregistrements qui prouvent des violences policières au commissariat du XIXe arrondissement de Paris, racontées dans le livre d’un journaliste infiltré, Flic

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«On allait dans les parkings ou on demandait aux gens de nous ouvrir les halls d’immeuble, et puis on défonçait la gueule des gars quoi. […] Mais on les fracassait bien. » « La patate que je lui ai mis[e] tout à l’heure là, c’était au niveau de la mâchoire. »

À l’heure où la possibilité de filmer la police est remise en question par le projet de loi « Sécurité globale », Mediapart décide de faire entendre la parole de policiers. Ceux du XIXe arrondissement de Paris, accusés de racisme et de violences policières dans le livre Flic du journaliste Valentin Gendrot, qui a infiltré pendant six mois une brigade de ce commissariat et qui sera à ce titre auditionné ce jeudi par les députés de la commission d’enquête relative à l’état des lieux, la déontologie, les pratiques et les doctrines du maintien de l’ordre. C’est aussi ce commissariat qui fait l’objet d’une enquête du site StreetPress pour d’autres violences policières (à lire ici).

Au cours de son infiltration, Valentin Gendrot a enregistré ses conversations avec ses collègues : lors de patrouilles, de journées à surveiller les gardés à vue et pendant le moment clef de la rédaction d’un procès-verbal d’interpellation. Ses enregistrements documentent ce que le journaliste détaille dans son livre : un quotidien de violences abusives et gratuites de la part de certains gardiens de la paix. 

L’IGPN, qui enquête sur les faits rapportés dans Flic, dispose désormais de nouvelles preuves, ces enregistrements, que Valentin Gendrot a lui-même transmis : « Quand j’ai été auditionné par l’IGPN, ça a duré 4 heures, j’ai eu le sentiment d’être pris au sérieux. On a balayé toutes les bavures du livre, j’ai décidé de les aider. Un journaliste qui donne son matériel, ça ne coule pas de source. Mais le compromis que je fais, c’est que je veux que le grand public puisse aussi s’en saisir et sache de quoi je parle. Ça permet aussi de recentrer le débat : dans le XIXe, il y a une minorité de policiers qui est raciste et violente et qui sont toujours policiers. Il faut que ça cesse. » 

© Document Mediapart

Lundi 25 mars 2019. Valentin Gendrot est en patrouille avec trois collègues, surnommés “Bison”, “Xavier” et “Mano” dans son livre. Ce jour-là, leur objectif, selon le récit du journaliste, consiste à aller mettre des contraventions dans une rue à des « bâtards », le terme désignant un « mec jeune, plutôt noir ou arabe ». Dans le véhicule de patrouille, la discussion passe de la politique du chiffre, encouragée par leurs chefs, à la façon dont les policiers traitent les « bâtards » qu’ils rencontrent.

Dans le premier enregistrement que nous révélons, Bison se lâche : « On allait dans les parkings ou on demandait aux gens de nous ouvrir les halls d’immeuble, et puis on défonçait la gueule des gars quoi. » Interloqué, Valentin Gendrot lui demande : « Mais tu ramenais pas [au poste] ...? » Bison explique : « Non. Bah non. Là faut pas ramener si tu défonces la gueule ! Le mec, il va voir un médecin, tu l’as dans le cul. Au bout d’un moment, ça servait à rien de les ramener quoi. Tu ramènes que pour outrage, au bout d’un moment, pfff… Mais on les fracassait bien. C’était le mec, il restait sur le tapis. Au 36 [rue] Petit, par exemple, on les massacrait, tu vois. Là, maintenant, c’est l’inverse. Si tu vois ce que j’veux dire. Là, ils ont pas peur. Avant, j’peux te jurer qu’ils flippaient leur race. »

Puis ils passent à autre chose.

Cet échange prouve non seulement des actes de violence gratuite de la part de Bison (un policier par ailleurs déjà convoqué à plusieurs reprises par l’IGPN pour usage de son arme finalement considéré comme justifié, selon les informations de Valentin Gendrot), mais il met surtout en lumière le fait que ces actes restent totalement hors procédure : de ces descentes dans les parkings, il ne sera fait aucun compte-rendu. 

Parfois, il en sera fait un récit bien différent de la réalité. C’est ce que révèle un deuxième enregistrement.

Vendredi 12 avril 2019. Valentin Gendrot et ses coéquipiers, Mano, Xavier et Sabrina, interviennent pour tapage. Arrivés sur les lieux, ils constatent que plusieurs jeunes écoutent de la musique un peu fort. Une altercation éclate avec l’un d’eux, “Konaté”, que les policiers interpellent. Konaté est mineur au moment des faits. Selon le journaliste, Mano frappe le jeune à plusieurs reprises, dans la rue puis dans la voiture qui les ramène au commissariat. 

L’enregistrement que nous diffusons révèle que Mano reconnaît spontanément ces faits, quelques heures plus tard, alors qu’il est alors en train de rédiger le procès-verbal d’interpellation, avec son collègue Xavier. La scène se passe au rez-de-chaussée du commissariat. Alors que Xavier et Mano couchent sur papier leur version, un collègue, Tacos, leur signale : « Il a un œuf là… Un p’tit œuf. » 

Mano répond : « Bon, on va le préciser sur le PVI [procès-verbal d’intervention] hein. » Xavier renchérit : « Moi, j’constate rien. Lors de la fouille, t’y as vu quelque chose toi ? Il avait rien. » Tacos insiste : « Il a un tout petit œuf là. » Mano se défend : « Qui te dit qu’il s’est pas fait le truc une fois qu’il était en cellule ? » Tacos appuie : « Ah ben ouais, mais sinon moi j’aurais fait une mention, gros », rétorque Tacos. « Ouais, mais nous on a rien constaté hein », se défend encore Mano. « Non mais c’était juste pour vous prévenir », souligne Tacos. 

Mano finit par admettre : « Et puis en plus, la patate que je lui ai mis[e] tout à l’heure là, c’était au niveau de la mâchoire. Si tu m’dis qu’il a un truc à gauche… » Xavier : « En arrivant ? » Mano : « Ouais. Parce qu’il voulait pas s’asseoir. » Et Tacos d’ironiser : « En tout cas, j’ai vu que t’avais peur. » « J’ai eu peur. J’ai eu peur pour ma vie », se marre Mano. 

Un gardien de la paix reconnaît donc avoir frappé un interpellé mineur sans raison, sans jamais le justifier dans les enregistrements. Un « connard », dit-il encore, « qui aurait dû fermer sa gueule ». Contacté par Mediapart, Mano dément avoir frappé le jeune : « Alors, pas du tout, franchement pas du tout », nous dit-il par téléphone, avant de nous promettre les coordonnées de son avocat, qu’il ne nous donnera jamais. Également sollicité, Xavier n’a pas répondu à nos questions.

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Les policiers cités, Xavier, Mano, Bison et Bullit, ont été joints par téléphone dans les semaines précédant la publication de cette enquête. Les propos de Mano ont été reproduits dans l’article. Xavier, Bison et Bullit n’ont pas donné suite. Nous avons décidé de ne pas donner leur identité.

La nouvelle commissaire du XIXe arrondissement de Paris, Florence Adam, n’a pas non plus donné suite à nos sollicitations.

La préfecture de police de Paris, qui a diligenté l’enquête administrative, n’a pas souhaité répondre à nos questions.