Européennes: LFI se recentre sur l’électorat de gauche classique

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Avec sa liste aux européennes, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon tente de renouer avec un électorat de gauche traditionnel. La ligne souverainiste, le « Plan B » équivalent à une sortie de l’Union européenne ou les débats sur la question migratoire ne sont plus au programme. Le tout en essayant quand même de séduire les « gilets jaunes ».

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Elle n’a que 29 ans, n’a jamais fait de politique et n’a pas la langue dans sa poche. Manon Aubry, ancienne porte-parole de l’ONG Oxfam, a été désignée, lors de la convention du mouvement organisée ce week-end (les 8 et 9 décembre), comme la nouvelle tête de liste de La France insoumise (LFI) pour les élections européennes du printemps 2019. Après trois mois de réflexion, la jeune femme a décidé d’accepter la proposition de Jean-Luc Mélenchon et de son lieutenant, Manuel Bompard : elle remplacera Charlotte Girard, qui a jeté l’éponge, notamment pour des raisons ayant trait à l’organisation interne du mouvement, qu’elle juge, à mi-mot, insuffisamment démocratique.

Manon Aubry, tête de liste de La France insoumise aux européennes de 2019. © FI Manon Aubry, tête de liste de La France insoumise aux européennes de 2019. © FI
Le choix de Manon Aubry pour porter la ligne insoumise aux européennes est à la fois audacieux et éloquent. Sa nomination révèle d’abord que LFI entend présenter une liste du type de celle qui avait fait le succès d’Europe Écologie-Les Verts aux européennes de 2009. On compte ainsi bon nombre de candidates éligibles issues de la société civile (les candidats masculins du début de la liste sont en revanche beaucoup plus « politiques ») : outre Manon Aubry, la troisième de liste, Leïla Chaibi, est connue pour son activisme notamment en matière de logement (Jeudi Noir, Génération précaire ou L’appel & la pioche), la cinquième, Anne-Sophie Pelletier, est une aide-soignante de maison de retraite, la septième, Marina Mesure, une ancienne d’HEC, experte du travail détaché…

Manuel Bompard, désormais deuxième de la liste, ne cache pas le bon coup tactique de cette liste très « société civile » : « La désignation de Manon est une réponse à tous ceux qui nous accusent de sectarisme. Ça montre que LFI occupe une position de centralité, que c’est un mouvement poreux, ouvert à la vie associative et syndicale, qui sait prendre des risques. » Pour cause : elle se présente comme une néophyte en politique, qui n’a jamais croisé le fer sur les plateaux TV sur d’autres sujets que les questions fiscales, qui ne savait jusqu’à récemment « rien d’autre sur LFI que ce [qu’elle en] lisai[t] dans les journaux » (même si sa mère est une militante de longue date du Parti de Gauche, sur la liste LFI aux européennes), et qui « croi[t] profondément à la sincérité » en politique...

Au-delà de son profil personnel, le profil idéologique de la nouvelle recrue donne le ton du cap stratégique choisi par LFI pour la prochaine échéance électorale. Après des mois de flou, Jean-Luc Mélenchon a fini par trancher : pour les européennes, il visera l’électorat de gauche traditionnel. Le choix du pragmatisme et de l’efficacité : il s’agit en effet pour LFI de séduire l’électorat des classes moyennes et supérieures qui se déplacent pour voter à ces élections battant, à chaque fois, des records d’abstention. Et, au passage, d’occuper le terrain idéologique d’une gauche critique, mais pro-européenne. S’ils parvenaient à s’unir, le PCF, Génération.s et Place publique pourraient en effet constituer un pôle concurrent sérieux à LFI, qui a besoin d’un bon score aux européennes si elle veut conforter son leadership à gauche en vue des municipales, puis de la présidentielle de 2022.

Oubliée, donc, la ligne populiste. Évacué, l’appel aux classes populaires, aux abstentionnistes et aux brebis égarées du Front national. Les propositions iconoclastes qui avaient pu, jusqu'ici, heurter l’électorat « banalement » de gauche ont été prudemment rangées au placard. La ligne souverainiste, le « Plan B » équivalent à une sortie de l’Union européenne ou les débats sur la question migratoire ne sont plus au programme.

Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à écouter Manon Aubry : la jeune femme se revendique ouvertement « de gauche, car ça veut encore dire quelque chose », explique que c’est « tant mieux » si sa candidature met un terme aux ambiguïtés du mouvement sur les migrants (même si elle est pour une ouverture régulée des frontières). Quant au « Plan B », il est, dans sa bouche, devenu la « désobéissance à la règle des 3 % [de déficit budgétaire maximum] imposée par l’Union européenne. Mais ça fait des années que les pays désobéissent à l’Europe, ça ne les empêche pas de rester dans l’UE ».

En ajoutant à cela l’arrivée en sixième position de l’eurodéputé Emmanuel Maurel, fraîchement démissionnaire du PS, mais aussi l’exclusion tonitruante de la liste de toute une partie des représentants de la branche « souverainiste » du mouvement – Djordje Kuzmanovic et François Cocq, à la suite du départ de Liêm Hoang-Ngoc, l’économiste pro-« Plan B » du mouvement –, c’est comme si un nouveau chemin stratégique était tracé pour la campagne électorale qui s’ouvre. « La ligne souverainiste n’est pas abandonnée officiellement mais la présence de Manon Aubry est une façon de dire que l’échelle européenne est pertinente politiquement », confirme, en des termes choisis, un cadre proche du premier cercle mélenchonien.

Déjà source de mécontentements à chaque étape de son ordonnancement depuis sa première mouture, en juin dernier, la liste finale de LFI, soumise au vote le week-end dernier, pendant la convention du mouvement organisée à Bordeaux, a été adoptée à 89 %. Un plébiscite qui cache néanmoins une participation très faible : un peu plus de 18 000 personnes ont voté, en ligne ou par SMS, soit 3,5 % du corps électoral des 500 000 militants revendiqués par le mouvement. C’est aussi quasiment moitié moins de participation que lors du premier vote pour la liste non ordonnancée, au mois de juillet (33 000 votants).

Au lendemain de la convention de Bordeaux, on voyait se déliter encore un peu plus une partie de LFI sur les réseaux sociaux. Mehdi Kemoune, ancien syndicaliste d’Air France proche de Liêm Hoang-Ngoc, annonçait sur Facebook que la liste adoptée le poussait à quitter « définitivement » le mouvement, avant de supprimer son post.

La liste aux européennes n’entérine pas pour autant, pour le moment en tout cas, un virage stratégique de LFI vers le rassemblement de la gauche. Bien conscient que, comme le veut l’adage, on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses dépens, le stratège Mélenchon compte bien continuer à garder tous ses fers au feu, surtout en cette période de soulèvement des « gilets jaunes », qui donne crédit à sa ligne populiste. Après la législative partielle d’Évry, il y a 15 jours, le leader insoumis a ainsi fait savoir que l’échec de la candidate LFI, Farida Amrani, était dû à une campagne trop axée sur le rassemblement de la gauche et pas assez populiste (lire ici notre analyse, qui contredit en partie ce constat).

L’appel à la gauche pour les européennes, l’appel au peuple au niveau national… LFI compte bien continuer à danser sur deux pieds. Attention toutefois à ne pas s’emmêler les pinceaux.

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