Santé Enquête

Les victimes d’un traitement anti-calvitie poursuivent le laboratoire MSD

Le Propecia®, un médicament à base de finastéride contre la chute des cheveux, provoque des dépressions et des troubles sexuels. Selon nos informations, pour la première fois, trois Français ont déposé un recours en justice contre le laboratoire MSD, alors que 30 000 Français prennent ce traitement et que des associations lui imputent plusieurs dizaines de suicides dans le monde. L’audience aura lieu le 4 juin.

Rozenn Le Saint

13 mars 2019 à 07h48

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Pour la première fois en France, trois victimes du Propecia® s’attaquent au géant américain Merck Sharp & Dohme (MSD). Elles assignent ce fabricant d’un médicament anti-chute de cheveux devant le tribunal de grande instance de Nanterre pour défaut d’information entre les bénéfices attendus, purement cosmétiques, et les risques encourus, qu’elles jugent gravissimes. Ce mardi, l’audience a été fixée au 4 juin prochain.

Jérémy a prévu de s’associer prochainement à leur démarche judiciaire. En novembre 2017, il a bien failli se jeter par la fenêtre, quelques jours après avoir gobé pour la première fois du Propecia®, le traitement à base de finastéride produit par MSD.

À l’époque, Jérémy prend plaisir à nager à la piscine cinq fois par semaine. Son visage avec son bonnet ne lui déplaît pas, il est d’ailleurs loin d’être chauve : ses tempes et son crâne s’éclaircissent juste un peu à l’arrière. Il est surtout loin d’être « la loque » qu’il dit être devenu.

Jérémy a alors 31 ans. « J’ai consulté un dermatologue préventivement, expose-t-il. Il m’a présenté le Propecia® comme LE médicament miraculeux contre la calvitie. » Selon les études cliniques réalisées par le laboratoire, ses bénéfices ne sont pourtant pas criants : le médicament fonctionnerait dans 40 % des cas seulement. Avec une efficacité limitée : il permettrait au mieux de retrouver 10 % de cheveux en plus. Uniquement sur le dessus du crâne, pas sur les tempes. Et seulement le temps du traitement.

Quand il consulte la notice, Jérémy relève bien de potentiels effets indésirables, des troubles sexuels notamment. Mais ils sont décrits comme « peu fréquents » : 1 % des cas maximum. « Je me suis dit : “Pourquoi ça tomberait sur moi ?” et j’ai tenté le coup. Alors, je ne l’aurais jamais pris si j’avais eu conscience de ne serait-ce qu’un centième des effets que je subis encore », regrette l’infirmier.

Si la figure de Monsieur Propre incarne la virilité à l’état pur, ce n’est pas pour rien. Plus les hommes ont un taux de testostérone élevé, plus ils perdent leurs cheveux. Le finastéride, qui compose le Propecia®, le diminue pour ralentir la calvitie.

Sauf qu’une baisse du taux d’hormone mâle joue aussi sur la libido, peut entraîner un développement excessif de la poitrine, voire des cancers du sein, en plus de dépressions et même d’idées suicidaires.

Donald Trump, le président américain, a recours au finastéride © Reuters

Aux États-Unis, on s’en est d’autant plus inquiété qu’à la tête du pays règne un adepte du finastéride : Donald Trump. Or, les risques de dépression augmentent pour les plus de 66 ans qui veulent préserver leur crinière à tout prix… Lui en a 72.

Après deux demi-cachets, en tout et pour tout, Jérémy sombre dans un état de fatigue intense, sa vie sexuelle est détruite. Plus d’érection matinale, des éjaculations rétrogrades (1), des pannes, puis plus d’érection tout court. Un arrêt maladie de cinq mois, des antidépresseurs, des piqûres quotidiennes du pénis pour injecter de la testostérone – encore aujourd’hui –, et un couple au bord de la rupture.

Son amie est pharmacienne. Dans ses archives, elle observe qu’après une prescription de finastéride, les patients reviennent très souvent avec une ordonnance d’antidépresseurs. Jérémy fait le lien.

Il signale son cas dans la base française de pharmacovigilance, comme 290 autres victimes du remède capillaire. Puis il frappe à la porte du cabinet d’avocats Dante, à Paris, encouragé par l’association Aide aux victimes du finastéride (Avfin).

Défaut d’information et « défectuosité » du médicament

L’avocat Charles Joseph-Oudin assigne donc en référé le géant américain au tribunal de grande instance de Nanterre. Une poursuite inédite en France, alors que des plaintes ont déjà été déposées aux États-Unis, au Canada et en Allemagne. Il a choisi d’attaquer au civil pour « défectuosité » du médicament. Comme il l’a fait à l’encontre de Servier pour les victimes du Mediator.

Le but ? Exiger des expertises en urgence, préalables à une demande d’indemnisation. « Nous allons démontrer le lien de causalité entre le Propecia® et les effets indésirables, prouver que les victimes n’en ont pas été suffisamment informées, alors que MSD connaît la gravité des risques, y compris à l’arrêt du traitement », commente l’avocat devenu bête noire des entreprises pharmaceutiques.

Me Charles Joseph-Oudin pourra se prévaloir d’« une jurisprudence favorable lorsque les médicaments sont d’ordre esthétique » et de l’arrêt de la Cour de cassation du 26 septembre 2018. La plus haute instance judiciaire a confirmé que la responsabilité d’un laboratoire peut être engagée pour avoir vendu un produit trop dangereux au regard des bénéfices apportés, même quand la notice mentionne l’effet indésirable.

Le finastéride a d’abord fait son apparition dans les officines françaises en 1993, sous le nom de Chibro-Proscar®, comme traitement pour soigner des troubles de la prostate. Mais six ans plus tard, un astucieux recyclage permet au laboratoire de repousser de quelques années le brevet qui le protège de l’arrivée des génériques.

Sous le nom de Propecia®, le finestéride servira désormais à ralentir la désertification du crâne. Voilà qui promet une seconde vie lucrative au médicament de MSD, l’une des cinq plus grandes sociétés pharmaceutiques au monde.

D’autant que MSD n’a pas demandé le remboursement par la Sécurité sociale du Propecia®. Il est dès lors libre d’en fixer le prix. La boîte pour un mois de cure sera dans un premier temps facturée environ 80 euros. Depuis que le laboratoire américain n’a plus le monopole du marché des chauves, le prix a chuté autour de 60 euros… Des génériques sont quant à eux proposés entre 15 et 30 euros.

En 2009, dix ans après son arrivée sur le marché français, MSD a enfin mentionné dans sa notice les risques de troubles sexuels « persistants après l’arrêt du traitement ».

Puis il a fallu attendre avril 2017 pour que l’European medicines agency (EMA) recommande de remplacer « humeur dépressive » par « dépression » et ajoute le « risque suicidaire » à la liste des effets secondaires, comme le lui avait demandé l’Agence nationale du médicament et des produits de santé (ANSM). Cette dernière a d’ailleurs relayé ces changements en France dans une note d’information le 26 octobre 2017.

L’agence du médicament pourrait interdire aux dermatologues d’en prescrire

Mais, au vu des risques, pourquoi l’ANSM n’interdit-elle tout simplement pas en France l’usage de ce médicament contre la calvitie ? « Il est de la responsabilité des autorités publiques de procéder à des retraits de médicaments dont les effets secondaires sont disproportionnés par rapport à l’efficacité. Cela aiderait tout le monde à prendre des décisions, médecins et patients », avance Bruno Toussaint, directeur éditorial de la revue médicale indépendante Prescrire.

Le gendarme du médicament français se réfugie derrière la position de l’EMA, qui n’a rien fait de tel à l’échelle européenne. Ni le laboratoire MSD, ni l’European medicines agency (EMA), ni le ministère de la santé, sollicités à plusieurs reprises, n’ont cependant répondu aux demandes d’interview de Mediapart.

L’ANSM n’est pourtant pas impuissante dans l’Hexagone. Elle pourrait contourner l’obstacle européen en prenant le parti de maintenir l’usage du finastéride uniquement en cas de troubles de la prostate. Et ce, en autorisant seulement les urologues à le prescrire. « Les patients iraient en commander en ligne pour leur chute de cheveux, sans ordonnance, ce serait dangereux », justifie le service presse de l’Agence nationale du médicament et des produits de santé.

Sauf que c’est déjà possible. Jérémy a fait le test. Il a pu se procurer du finastéride sur le site internet d’une officine, sans ordonnance. Puis il l’a fait condamner le 23 novembre 2018 auprès de l’Ordre des pharmaciens à une interdiction d’exercer… pendant 15 jours.

Priver les dermatologues d’ordonnance de finastéride éviterait pourtant d’autres dérives : c’est pour de simples boutons que Romain Mathieu est venu, à 19 ans, consulter sa dermatologue. Après avoir aussi parlé de sa chute de cheveux pendant le rendez-vous, Romain Mathieu s’est vu proposer le traitement hormonal pour lutter contre la calvitie.

Romain Mathieu s’était vu proposer le traitement hormonal pour sa chute de cheveux quand il avait 19 ans. Il s'est suicidé le 7 juin 2016. © RLS

Il s’est d’abord inquiété d’une libido en berne, puis est devenu gravement dépressif. Pour sa famille et lui, pas de doute, c’est à cause du finastéride. « Avant de se suicider le 7 juin 2016, Romain m’a laissé un mot pour me dire : “Si tu as le courage, bats-toi” », relate sa mère et présidente de l’association Aide aux victimes du finastéride, Sylviane Million-Mathieu.

Depuis, elle ne fait que cela. Contre MSD avec Me Joseph-Oudin, mais aussi contre l’inertie du monde des blouses blanches, étroitement liées à l’industrie pharmaceutique.

Sylviane Million-Mathieu est loin d’être la seule à avoir fait ce constat. En 2004, quand Marc, 47 ans, se fait prescrire du Propecia®, on lui indique que quoi qu’il arrive, tous les effets disparaîtront quand il stoppera le cachet octogonal orangé…

Cinq ans après son arrêt, il ne tient pourtant que « grâce à deux béquilles : un antidépresseur et un gel à base de testostérone ». Il fait partie des trois premiers plaignants en France à attaquer MSD. Pour ce Rhône-Alpin, l’abattement moral, physique et sexuel est apparu au bout de dix ans de traitement. Le commercial devient alors célibataire, il est arrêté six mois, reprend difficilement…

Selon lui, mettre un terme à la cure (2) provoque « une sorte de crash interne d’hormones ». C’est ce que les associations de victimes appellent le « syndrome post-finastéride » : le corps lutte pour retrouver un équilibre hormonal après avoir été abreuvé artificiellement. « Je m’inquiète surtout pour l’avenir, confie-t-il. Ces effets sont une bombe à retardement sociale. Et la situation hormonale ne va pas s’améliorant avec l’âge… »

Une soixantaine d’autres dossiers avec la mention « Finastéride » trônent dans les bureaux du cabinet Dante. Et de nombreux autres pourraient bien s’ajouter à la pile : le produit anti-boule à zéro est encore pris par 30 000 Français aujourd’hui. Encore un scandale sanitaire qui aurait pu être évité ?

Relayer les dangers face au lobbying pharmaceutique

Après des mises en garde en 1999 sur les troubles sexuels, puis en 2009 sur les dépressions (3), Prescrire, qui a prédit toutes les dernières affaires sanitaires, en est arrivé à la conclusion définitive qu’« en cas de chute de cheveux, il n’est pas raisonnable de prendre du finastéride ».

D’autant qu’une lotion alternative, à base de minoxidil, existe. Selon Prescrire, elle serait bien moins dangereuse. Et à peu près aussi (in)efficace.

Des résultats scientifiques inquiétants ont aussi été publiés en 2015 (4). Alors, pour ouvrir les yeux des médecins, Sylviane Million-Mathieu veille à ce que des docteurs influents relaient bien les dangers (5), de façon que n’augmente plus le compteur du site de la Post-Finasteride Syndrom Foundation, qui affiche déjà 59 suicides dans le monde, dont un en France : son fils.

La lanceuse d’alerte est ainsi partie à la chasse à la désinformation nourrie par le lobbying de l’industrie pharmaceutique, qui n’a pas intérêt à insister sur les effets secondaires.

Fin 2017, elle passe ainsi au crible la clinique du cheveu de référence en France, le centre de santé Sabouraud, dont le site internet propose des « études cliniques rémunérées ». Pour appâter les patients, la clinique met en avant la possibilité de se faire payer pour jouer les cobayes : les nouveaux produits et les consultations sont offerts par le fabricant.

Dès 1994, cinq ans avant son apparition en pharmacie, les patients du centre Sabouraud ont ainsi pu tester le Propecia® en avant première, dans le cadre d’« une des très nombreuses études (6) versées au dossier d’autorisation de mise sur le marché », admet Pascal Reygagne, directeur de l’établissement.

Pascal Reygagne refuse de nous indiquer combien le centre a perçu de la part de MSD pour évaluer l’efficacité du Propecia® en vue de l’obtention du précieux sésame. « Il est d’une grande naïveté de s’offenser que les études cliniques de nouveaux médicaments soient financées par les industriels. Elles sont ensuite vérifiées par les agences du médicament, justifie-t-il. Les essais cliniques (7) nous servent à équilibrer financièrement le centre Sabouraud. Ils représentent entre 10 et 20 % du budget. »

Ces liens d’intérêts avec MSD seraient-ils susceptibles, quelques années plus tard, de favoriser un manque d’information sur les dangers du médicament de la part de la clinique ?

Le 18 septembre 2018, la plupart des effets indésirables étaient encore absents de la page internet « traitements médicaux de la calvitie masculine » du centre Sabouraud. L’Avfin s’en est émue. Et deux jours plus tard, le document signé de Pascal Reygagne n’était plus accessible en ligne.

Il n’empêche. Historiquement, ses ordonnances ont été les toutes premières de France à comporter le finastéride comme traitement anti-chute de cheveux. Avant la mise en garde de l’Agence du médicament de l’automne 2017, il en prescrivait dix fois par jour. Plutôt cinq à six aujourd’hui : les patients sont plus méfiants.

Il est donc LE Monsieur finastéride de l’Hexagone, tout en étant l’expert et porte-parole de la très influente Société française de dermatologie (SFD) sur la question. Les laboratoires savent pertinemment que les spécialistes de la peau font entièrement confiance à la société savante. Ses communications dictent leurs ordonnances, ce qui en fait des cibles de choix du lobbying du Big pharma.

Les firmes pharmaceutiques ont versé 3,1 millions d’euros à la SFD depuis 2013. MSD, fabricant du Propecia®, est la deuxième plus généreuse, avec plus de 500 000 euros en tout, soit 100 000 euros par an. Des chiffres obtenus par Mediapart grâce à l’outil en ligne EurosForDocs, détecteur de liens d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique.

Le but de cet outil ? Donner une réelle transparence aux données de la base gouvernementale Transparence santé, difficilement exploitable en tant que telle. Les laboratoires sont censés répertorier tous les contrats et cadeaux faits aux acteurs de la santé depuis le scandale du Mediator, qui avait éclaté sur fond de sérieux conflits d’intérêts entre les décideurs et Servier.

Déjà, à l’époque, des médecins avaient détourné l’usage du médicament anti-diabétique pour le prescrire comme coupe-faim, sans réévaluer la fameuse balance bénéfice/risque et provoquant ainsi entre 500 et 1 500 morts. Ce procès-là se tiendra cet automne.

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(1) Le sperme remonte dans la vessie et s’échappe par l’urine.

(2) Une note d’information de l’agence du médicament allemande indique le 5 juillet 2018 que la dysfonction sexuelle peut persister pendant plus de dix ans.

(3) La revue Prescrire prévient aussi : « Le finastéride diffuse dans le liquide séminal : l’utilisation d’un préservatif est requise chez les hommes ayant une partenaire sexuelle enceinte ou qui pourrait le devenir, en raison d’un risque d’anomalies chez les fœtus de sexe masculin. »

(4) Ai Ak et coll. « Persistent sexual dysfunction and suicidal ideation in young men trated with low-dose finasteride : a pharmacovigilance study », Pharmacotherapy, 2015.

(5) Les professionnels de santé ont reçu un courrier de piqûre de rappel de l’ANSM le 1er février.

(6) Finasteride in the treatment of men with androgenetic alopecia. Finasteride Male Pattern Hair Loss Study Group. Kaufman KD, Olsen EA, Whiting D, Savin R, DeVillez R, Bergfeld W, Price VH, Van Neste D, Roberts JL, Hordinsky M, Shapiro J, Binkowitz B, Gormley GJ. J Am Acad Dermatol. 1998 Oct;39(4 Pt 1):578-89

(7) Ces essais cliniques sont financés par l’industrie pharmaceutique, des laboratoires cosmétiques, des sociétés savantes ou des fonds publics et régionaux.

Rozenn Le Saint


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