La difficile traque des commanditaires du 13-Novembre

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Un doute plane encore sur la véritable identité des commanditaires des attentats de Paris. En revanche, le surnom d’« Abou Ahmed », utilisé par celui qui coordonnait depuis la Syrie les commandos du 13-Novembre, apparaît dans divers dossiers depuis deux ans, établissant un lien entre les principaux djihadistes français.

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« Je ne veux plus rien avoir à faire avec les gens dont je vais parler. Je souhaite dire la vérité sur tout. [Mais] j'ai besoin d'aide. Les gens à qui j'ai affaire sont dangereux. Abou Ahmed croit que je suis en route pour la France. » L’homme qui s’épanche ainsi devant la police régionale de Salzbourg, en Autriche, s’appelle Adel Haddadi. Nous sommes le 25 janvier 2016 et cet Algérien de 29 ans met un nom sur le commanditaire, depuis la Syrie, d’au moins une partie des commandos qui ont frappé Paris et fait 130 morts le 13 novembre 2015.

Avec un Pakistanais nommé Mohamed Usman, Haddadi a été interpellé dans un camp de réfugiés en Autriche. Déjà arrêtés et brièvement incarcérés sur l’île de Leros, en Grèce, entre le 3 et le 28 octobre 2015, pour détention de faux passeports, les deux hommes n’ont pas pu accompagner leurs deux compagnons de voyage, les futurs kamikazes irakiens du Stade de France. Sur le cadavre de l’un d’eux, qui s’est fait exploser devant le Stade de France, les enquêteurs ont retrouvé griffonné sur un papier retrouvé dans la poche un numéro de téléphone turc. Celui d’Abou Ahmed.

Alors, face aux policiers autrichiens, Adel Haddadi raconte que Mohamed Usman, les deux kamikazes de Saint-Denis et lui avaient été recrutés par cet Abou Ahmed à la mi-septembre, en Syrie, pour participer à une mission en France. Il décrit un terroriste d’« environ 180 cm, assez mince, barbe noire d'environ 10 cm, cheveux noirs plutôt clairsemés, yeux marron », habillé d’« un pantalon noir, une chemise noire jusqu'aux genoux et par-dessus une veste sans manches grise », un pistolet Glock dépassant de sa ceinture. Il donne à chacun entre 2 000 et 3 000 dollars pour leur voyage.

« Abou Ahmed me disait que je devrais me suicider en France, avouera Mohamed Usman. Il me racontait que la vie actuelle ne ressemble à rien. […] Il me disait qu'une vie paisible m'attend au paradis si je mets fin à ma vie. »

Au cours de leur périple européen, mêlés au flot des migrants, Adel Haddadi envoie des messages codés par l'intermédiaire de la messagerie Telegram à Abou Ahmed qui supervise leur logistique depuis Raqqa : « Bien mon oncle, je suis en chemin mon vieux », « Ma tante te transmet mille bises » ou encore « Le médicament n'est pas bien ici tu sais, et toi, comment vas-tu mon ami ? »

Au lendemain des attentats de Bruxelles du 22 mars 2016, les policiers belges découvrent un ordinateur abandonné dans une poubelle devant une des planques des terroristes, dans le quartier de Schaerbeek. Dans le disque dur, encore la trace d’Abou Ahmed.

Dans des enregistrements audio réalisés entre le 15 février et le 15 mars, les frères Ibrahim et Khalid el-Bakraoui, logisticiens, et Najim Laachraoui, artificier des attentats du 13-Novembre, qui s’apprêtent à se faire exploser dans la capitale belge, lui soumettent des idées de cibles et lui envoient leur testament. « Comment on travaille ? demande l’un des terroristes. Une grosse opération où on sort tous et c’est fini ? » Les enquêteurs belges présentent Abou Ahmed comme « un émir supposé de l'État islamique en Syrie ».

Mardi dernier, Le Monde révélait que, derrière la kounya (le surnom musulman) d’Abou Ahmed se cache un djihadiste belge, Oussama Atar. Les policiers belges ont découvert cet été, grâce à l’examen de l’ordinateur abandonné, des indices leur permettant d’identifier Atar. Une identification confirmée sur photo devant, cette fois, les policiers français, par Adel Haddadi, un des retardataires des attentats de Paris interpellés en Autriche. 

Oussama Atar, alias Abou Ahmed, l'un des organisateurs présumés des attentats de Paris et de Bruxelles. © DR Oussama Atar, alias Abou Ahmed, l'un des organisateurs présumés des attentats de Paris et de Bruxelles. © DR
Âgé de 32 ans, Oussama Atar est déjà un vieux client de l’antiterrorisme belge. En 2005, il avait été condamné à dix ans de prison par un tribunal irakien pour avoir pénétré illégalement dans le pays, et incarcéré dans plusieurs prisons gérées par l’armée américaine : Abou Ghraïb et Camp Bucca, comme l'atteste un câble publié par WikiLeaks. C’est dans cette dernière prison que transiteront à la même période une dizaine de futurs cadres de l’État islamique, dont son calife autoproclamé, Abou Bakr al-Baghdadi.

Pendant son incarcération, sa famille milite activement auprès des autorités belges pour qu'Oussama Atar soit libéré. Il serait atteint d’une tumeur au rein, et des rassemblements très médiatisés sont organisés pour qu'il puisse être hospitalisé en Belgique. Celle-ci parvient à le faire libérer en 2012, deux ans avant la fin de sa peine. Une fois libéré, ce cousin d'Ibrahim et Khalid el-Bakraoui, visiblement guéri de son cancer, ne s'éternise pas en Europe. Il rejoint l'État islamique à Raqqa, en Syrie.

Dans la foulée des révélations du Monde, une de ses sœurs, interrogée par Complément d’enquête, assure qu’Oussama Atar est « un bouc émissaire ». Et ce samedi, c’est le principal intéressé qui dénonce « les mensonges et la diffamation qui a été menée ces derniers temps dans les médias à [son] encontre » dans une lettre reproduite intégralement sur le site de la DH, non datée et adressée à sa mère qui réside en Belgique. Dans sa missive, Atar n’évoque toutefois pas les attaques du 13-Novembre à Paris. La presse belge lui ayant déjà imputé un rôle de cerveau des attentats de Bruxelles cet été, il est probable qu’il n’ait écrit qu’après la divulgation de cette seule accusation.

« Non, je ne suis pas le mentor ou le cerveau qui a mis en place les attaques de Bruxelles et je n'étais pas au courant de ce que Brahim et Khalid projetaient (qu'Allah leur fasse miséricorde), se défend-il. […] Non, je ne suis pas Oussama ben Laden, ni la main droite d’Abou Bakr Baghdadi, et ces chiens savent très bien qu’à aucun moment je ne l’ai rencontré, ni en prison, ni ailleurs. »

 

Lettre de démenti d'Oussama Atar © Capture d'écran du site de la DH Lettre de démenti d'Oussama Atar © Capture d'écran du site de la DH
Oussama Atar ou non, Abou Ahmed reste le seul terroriste établi en Syrie à avoir laissé des traces de son implication dans la vague d’attentats qui a endeuillé Paris et Bruxelles. Sans qu’on sache si c’est à lui que pensait Bernard Bajolet, le patron de la DGSE, lorsque, entendu le 25 mai par la commission d’enquête parlementaire, il lâchait : « Nous connaissons le commanditaire, mais je resterai discret sur ce point. Nous avons maintenant une bonne connaissance de l’organigramme et de la façon dont s’organise le soi-disant État islamique […]. Nous avons bien progressé sur ces sujets, nous avons donc une idée de l’identité du commanditaire. »

Du coup, l’un des juges d’instruction chargés du dossier du 13-Novembre a interrogé cet été le chef des services secrets extérieurs de la France, qui s’est retranché derrière la nécessaire protection des « sources sur le terrain ». Tout juste a-t-il concédé dans sa déposition tenant sur une demi-page : « Je ne peux pas donner le nom du commanditaire et de ses collaborateurs en raison de la sensibilité de nos sources. Je peux simplement indiquer qu'il s'agit d'un processus itératif dont les acteurs subordonnés peuvent changer d'un projet à l'autre. »

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