En Bourgogne, l'extrême droite en embuscade

Par

Peu évoquée par les médias, la région Bourgogne-Franche-Comté pourrait être remportée par le Front national. Au premier tour, la frontiste Sophie Montel a distancé le PS et la droite, avec 31,5% des voix. Avec les trois blocs politiques au coude-à-coude, l'élection va se jouer dans un mouchoir.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Monsieur le commissaire est inquiet. Depuis le premier tour, l’ancien ministre Pierre Moscovici, nommé à la Commission européenne l’an dernier par François Hollande, ne cesse de le répéter à ses interlocuteurs : la Bourgogne-Franche-Comté, la région dont il a été l’élu pendant quinze ans, va peut-être basculer ce dimanche dans l’escarcelle du Front national. 

Sur place, à Montbéliard ou Dijon, l’oracle Moscovici agace les socialistes qui battent la campagne. Pourtant, les chiffres lui donnent raison. Aux régionales de 2010, le FN émargeait à 12,5 %. Dimanche dernier, sa candidate, l’eurodéputée frontiste Sophie Montel, apparatchik du parti et clone efficace de Marine Le Pen, a fait un bond de dix-neuf points (31,5 %). Le saut n’est pas que relatif : en valeur absolue, elle a triplé son nombre de voix. Aux départementales, avec une abstention moins élevée, la carte des partis arrivés en tête au premier tour était très rose – six départements sur huit. Quelques mois plus tard, seul un département, la Côte-d’Or, n’a pas mis le FN en tête.

Le PS et la droite, eux, ont perdu des dizaines de milliers de voix. Le député centriste François Sauvadet, tête de la liste UDI-LR (ex-UMP) n’a réalisé qu’un modeste 24 %, bien en deçà de ses attentes. Quant à la présidente sortante de la région Franche-Comté, la socialiste Marie-Guite Dufay, elle n’atteint même pas 23 % des suffrages exprimés. Les écologistes, avec qui elle pensait gouverner, n’arrivent qu’à 3,9 %, leur pire score national. Comme eux, la liste constituée du PC, du MRC (l’ancien parti de Jean-Pierre Chevènement) et de certains membres du Parti de gauche (4,6 %) n’aura aucun élu parmi les cent membres de la nouvelle assemblée régionale. La gauche de la gauche est effacée. « L’effet vote utile », déplorent ses candidats.

Mercredi 9 décembre, débat régional entre M.-G. Dufay, S. Montel et F. Sauvadet © France Télévisions

« Ça va se jouer à rien », prédit Jérôme Durain, sénateur PS de Saône-et-Loire, département jadis présidé par Arnaud Montebourg, et par la droite depuis le début de l’année. Sans doute à quelques milliers de voix. « Nous sommes la seule région de France où les trois blocs sont autant au coude-à-coude », s’inquiète un collaborateur de Marie-Guite Dufay. Encore assommée par ses résultats, l’écologiste Cécile Prudhomme a « peur, très peur que cette région ne soit finalement la seule de France à devenir frontiste ». Dimanche, elle glissera sans hésiter un bulletin PS dans l’urne. La tête de liste communiste Nathalie Valmorel fera de même. « 52 élus lepénistes déballant leurs cochonneries pendant six ans dans l’assemblée régionale ? Je ne peux pas me faire à cette idée. » Jusqu’ici présidente du groupe communiste en Bourgogne, cette assistante sociale de profession rêvait de lancer un « observatoire régional des violences faites aux femmes ». Ce n’est pas elle qui le créera. Et il ne verra peut-être pas le jour. « Qu’est-ce qu’elle en a à faire, Montel, elle dont le parti veut liquider les plannings familiaux ? »

Dimanche soir, alors que les scores insolents du FN tombaient les uns après les autres et que le PS, depuis le siège parisien de la rue de Solférino, tentait de débrancher un à un ses candidats arrivés en troisième position pour « barrer la route au FN », Marie-Guite Dufay a elle aussi pensé à se retirer. Un instant, la socialiste s’est crue distancée. Elle a finalement décidé de se maintenir, espérant l’emporter au poteau en mobilisant les abstentionnistes de gauche contre le Front national. La décision a été validée en haut lieu, par François Hollande et Manuel Valls en personne.

Au téléphone avec le chef de l’État et le premier ministre, Dufay en a profité pour passer un message : les projecteurs médiatiques sont braqués à Lille, à Strasbourg et à Marseille, où le FN est très bien placé, mais il faut aussi parler de nous. Jeudi sur BFM-TV, vendredi sur France Inter, Manuel Valls a donc alerté sur cette région où « le total gauche est à touche-touche avec le Front national ». En appelant là aussi au « rassemblement de la gauche et des écologistes pour l'emporter » – ce qui ne manque pas de sel, tant Manuel Valls, plutôt porté vers le centre, ne goûte guère la bonne vieille "gauche plurielle".

Sophie Montel, la frontiste qui pourrait l’emporter, est bien moins connue que les Le Pen ou Florian Philippot. Elle n’en est pas moins « assez redoutable » selon Sylvain Mathieu, candidat PS aux régionales et premier fédéral du parti dans la Nièvre. « Elle a adhéré au FN à ses 18 ans », en 1987, rappelle l’historienne Valérie Igounet, auteure d’une histoire du FN. Puis elle a siégé au conseil municipal de Besançon dès 1995, a travaillé pour le parti, a été élue au conseil régional de Franche-Comté depuis 17 ans, députée européenne l’an dernier.

En 1996, elle évoque « l’évidente inégalité des races » lors d’un conseil municipal à Besançon : elle dit aujourd'hui avoir « repris l’argumentaire du FN par loyauté pour le président » d’alors, Jean-Marie Le Pen. Désormais proche de Florian Philippot, le numéro deux du parti, elle est passée à travers les gouttes des déchirements familiaux et stratégiques récents, se fondant sans difficulté dans la ligne de Marine Le Pen. « Elle est le profil type de la "dédiabolisation" que le FN tente d’incarner », assure Valérie Igounet.

En janvier 2015, juste après la première série d’attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes, elle avait raté de 800 voix l’élection dans la circonscription délaissée par Pierre Moscovici pour cause de départ à Bruxelles. Avec la même recette qu’aujourd’hui : dénonciation de l’« islamisme » et de l’« insécurité », exaltation des « frontières », haro sur l’« UMPS », nom frontiste du "front républicain" qui, en janvier déjà, l'a empêchée d’être élue députée. Son mari, Robert Sennerich, est conseiller régional FN. Elle est en politique depuis plusieurs décennies, candidate à la région alors qu’elle est déjà députée européenne. Dans son cas, ces pratiques politiques que les citoyens reprochent tant à leurs élus n’ont pas l’air de dissuader les électeurs. « Quoi qu’ils fassent, ils lavent plus blanc que blanc », se désole l’écologiste Cécile Prudhomme.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale