En Languedoc, le FN mise sur l'abstention à gauche

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Comme dans la quasi-totalité des régions en triangulaire, le PS a accepté une fusion sans ambition programmatique avec les écologistes et le Front de gauche. Si les socialistes sont confiants, l’hypothèse de mauvais reports de voix qui profiteraient au FN inquiète.

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Panser les plaies pour, peut-être, penser l’avenir. Dans la région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées (LRMP), longtemps l’une des seules promises aux socialistes (emmenés par Carole Delga, qui a fait 24,5 % au premier tour), les 31,8 % du FN au premier tour ont agi comme une forte prise de conscience à gauche. En l’espace d’une semaine, dans la seule région qui a vu une “autre gauche” que le PS passer la barre des 10 % (la liste “Nouveau Monde”, regroupant EELV et le Front de gauche derrière l’écolo Gérard Onesta), une ambiance “gauche plurielle traumatisée” plane sur l’entre-deux tours.

Carole Delga, éphémère ministre à l’économie sociale et solidaire et fidèle “hollandaise”, a choisi de ne pas tergiverser et d’amorcer un virage si ce n’est à gauche, au moins soucieux de l’unité. Dès le soir du premier tour, dimanche dernier, elle a proposé à Gérard Onesta une “fusion technique”, c’est-à-dire d’octroyer un nombre de places à la proportionnelle des résultats (selon la fameuse règle d’Hondt, culte chez les écolos). La seule assurance qu’elle a demandée est celle de son élection au “troisième tour” (une fois le nouvel hémicycle régional élu), ceci pour désamorcer une tentative de “putsch interne” menée par les radicaux avec certains socialistes anciens proches de Georges Frêche. Une garantie obtenue sans ciller de la part des nouveaux partenaires, qui apprécient le volontarisme unitaire de Delga, mais qui n’en pensent pas moins sur les désaccords nationaux.

« Le PS a été extrêmement correct, ils ont refusé les approches de certains communistes qui ont voulu négocier de leur côté, et ont compris que c’était plus malin de ne pas parler de la participation à l’exécutif, ni de tenter d’avoir une discussion sur le programme, explique un pilier de la liste “Nouveau Monde”. Ils n’ont pas cherché non plus à nous imposer quoi que ce soit, ni à mettre des oukases sur tel ou tel de nos candidats. Du coup, on n’a pas fait d’exclusive non plus, et on ne s’est pas battu sur leur candidate issu du Medef. »

« Ça va se jouer à touche-touche, dit de son côté l’ancien socialiste Liem Hoang-Ngoc. C’est pour ça que personne ne joue au con ou ne fanfaronne. On est obligé de jouer à la gauche plurielle… » « Le PS a parfois des tendances hégémoniques, mais je ne fais pas partie de cette génération-là, explique Delga à Mediapart. Je compte bien faire de cette région un aiguillon de la rénovation des pratiques politiques. En étant respectueuse des divergences et dans la dynamique de débat, pas dans les débats d’apparatchiks ou les stratégies nationales personnelles dommageables pour les relations à gauche. »

Si cette « fusion » réalisée à peu près sans heurts (malgré quelques coups de gueule, habituels, parmi les évincés, comme des proches de José Bové ou encore l’un des anciens fondateurs du Front de gauche, Christian Picquet) a rassuré tout le monde dans les états-majors, elle n’implique pas forcément de dynamique forte pour le second tour. Tout en se respectant, les deux camps ont convenu de ne pas organiser de meeting commun. « Personne n’a envie d’être hypocrite, explique la communiste Marie-Pierre Vieu. On ne va pas faire semblant de réconcilier la gauche en se mettant en tribune à côté de Jean-Michel Baylet ! Vu le danger du FN, on n’a pas d’états d’âme à fusionner avec le PS, mais on veut rester digne et cohérent avec notre ligne, ne pas mentir sur la marchandise. »

La mobilisation se fait chacun de son côté, chacun distribuant la profession de foi commune, ou un appel d’intellectuels et d’artistes à battre l’extrême droite. Quant à la mise en scène unitaire, elle s’est résumée à une tournée de 24 heures, de Toulouse à Montpellier, avec deux conférences de presse et deux visites (l’une d’une entreprise, l’autre du planning familial), où seul Gérard Onesta mouille un peu la chemise. « On me balade et je me laisse faire », sourit Onesta, qui était comme Delga vice-président sortant de la région Midi-Pyrénées.

Carole Delga, lors de sa conférence de presse à Montpellier,  le 10 décembre 2015 © SA Carole Delga, lors de sa conférence de presse à Montpellier, le 10 décembre 2015 © SA

À Montpellier, dans un café proche de la gare, Delga et Onesta ont entendu les prises de parole d’artistes, chefs d’entreprise ou responsables LGBT, sur le danger du FN, avant de tenir des discours assez généraux contre la « peste brune » et la nécessité « d’irriguer les territoires pour arrêter de se contenter de faire barrage à la “bête immonde”, car ça ne suffit pas et elle nous submergera sinon » (Onesta), ou le « besoin d’apaisement et surtout pas de stigmatisation, dans un moment où notre République a été attaquée » (Delga). Dans la salle, quelques responsables locaux d’EELV, du PCF ou du PG sont présents, mais aucun n’intervient. Leur présence est déjà en soi un événement remarquable, tant les conflits ont miné la gauche locale, en ruines depuis les dernières années au pouvoir de Georges Frêche, ou ce qu’il en reste. Mais cela peut-il suffire à mobiliser victorieusement ?

Comme pour les autres régions en situation de triangulaires serrées et indécises, la question des reports des voix de gauche vers le PS du premier au second tour déterminera le succès, par rapport à deux concurrents déjà mobilisés et unis. Par rapport aux régions où la gagne se joue entre gauche et droite (Pays de la Loire, Île-de-France, Aquitaine, Rhône-Alpes) ou carrément à trois avec le FN (Centre-Val de Loire, Normandie, Bourgogne-Franche-Comté), le contexte local est ici plus favorable, car elle est la seule où le PS n'a comme concurrent sérieux que le FN, alors que le candidat LR Dominique Reynié n’a plus aucune chance après ses maigres 18 % au premier tour. Mais le scénario idéal se heurte à quelques obstacles non négligeables.

Ainsi que l’explique ici le chercheur Emmanuel Négrier (du Cepel, le laboratoire de sciences politiques de l’université de Montpellier), plusieurs éléments peuvent laisser croire à une progression du FN au second tour. Selon lui, le résultat va dépendre de « la qualité de la coalition de gauche, de la consistance du maintien de la droite et de l’intensité et l’orientation du sursaut de participation ».

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