L'ancien émir du Qatar est visé par une enquête pour blanchiment

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Le parquet de Paris a ouvert une enquête visant la société French Properties Management, qui gère la fortune de l'ancien émir du Qatar Hamad al-Thani. Selon nos informations, ce « family office » est soupçonné d'avoir validé une opération de fraude fiscale.

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Depuis que Hamad ben Khalifa al-Thani a été exempté d’impôts par le président Sarkozy, l'ancien émir du Qatar a multiplié les emplettes en France. Le problème, c’est qu’il collectionne aussi les procédures judiciaires. Il y avait déjà les affaires pour abus de biens sociaux et corruption liées aux rachats du Printemps et du Vista Palace. Selon des informations recueillies par Mediapart et Marianne, la principale collaboratrice de Hamad ben Khalifa al-Thani en France est désormais visée par une enquête préliminaire pour « blanchiment », ouverte à l'été 2015 par le parquet de Paris et confiée à la brigade financière. Il s'agit avant tout de blanchiment de fraude fiscale, même si l'intitulé de l'enquête n'exclut pas des vérifications plus larges.

L’affaire est à la fois croquignolesque et ultrasensible. Le décorateur vedette Alberto Pinto (décédé en 2012), chargé en 2006 d’aménager le dernier yacht de l'émir al-Thani, voulait manifestement échapper à l’impôt. Qu’à cela ne tienne, le bureau parisien de l’émir a accepté de le rémunérer sur un compte planqué en Suisse – un autre décorateur renommé, Jacques Garcia, aurait par la suite tenté de profiter de l’aubaine. Sauf qu’il s’agit aussi d’une affaire d’État. Parce que les virements offshore ont été réalisés « pour le compte et au nom de l’État du Qatar ». Et que les fonds sont partis du compte personnel de Hamad al-Thani, souverain en exercice au moment des faits – il a abdiqué en 2013 au profit de son fils Tamim.

Hamad ben Khalifa al-Thani, ancien émir du Qatar, a abdiqué en 2013 au profit de son fils Tamim. © Reuters Hamad ben Khalifa al-Thani, ancien émir du Qatar, a abdiqué en 2013 au profit de son fils Tamim. © Reuters

Cette fraude fiscale présumée a été dénoncée, documents à l’appui, dans un signalement envoyé en janvier 2015 au procureur de Paris par un ancien salarié de French Properties Management (FPM). Cette petite entreprise, installée dans les beaux quartiers de Paris, est un « family office » de la famille al-Thani, chargé notamment de ses biens immobiliers en France. Selon le signalement, auquel Mediapart a eu accès, la responsable des virements occultes serait la patronne de FPM en personne, Chadia Clot.

Déjà au cœur des informations judiciaires sur le rachat du Printemps et du Vista, cette femme d'affaires d'origine palestinienne de 68 ans gère d’une main de fer le business de l’ex-émir en France (lire son portrait dans L'Obs). Lorsqu'elle était galeriste à Paris, elle a eu la chance d’avoir pour cliente la Cheikha Mozah, deuxième épouse de Hamad al-Thani et mère de l’actuel souverain Tamim. C’est ainsi que Chadia Clot a gagné la confiance de la famille royale. Signe de son influence, elle est aussi depuis treize ans l’une des administratrices de la société néerlandaise Mayapan, la principale holding de Hamad al-Thani en Europe. Chadia Clot cultive le secret et fuit les journalistes comme la peste. Mais elle va, de toute évidence, devoir s’expliquer devant la justice.

Le Katara, palace flottant de 124 mètres avec piscine et héliport, a été livré à l'émir du Qatar en 2010. © DR Le Katara, palace flottant de 124 mètres avec piscine et héliport, a été livré à l'émir du Qatar en 2010. © DR

L’histoire commence au milieu des années 2000. L’émir Hamad al-Thani possède déjà plusieurs yachts, mais aucun n’est assez vaste à son goût. Il commande au chantier naval allemand Lurssen un somptueux palace flottant, le Katara, pour environ 300 millions d’euros. Livré en 2010, ce navire de 124 mètres est le quinzième plus grand yacht au monde. Selon plusieurs sites spécialisés, le Katara serait doté, outre son héliport, d’une piscine, d’un jacuzzi, et d’une salle de gym. Lorsqu’il accoste à Nice, au quai des milliardaires à Antibes, en Grèce ou dans les Caraïbes, c’est un événement, dûment immortalisé par la presse locale. Lors d’une escale en Croatie l’été dernier, des paparazzi ont même immortalisé le richissime retraité Hamad al-Thani en tee-shirt blanc et bob mou, se baladant incognito sur le port.

Lorsque le projet a démarré, le yacht avait pour nom de code « Crystal ». Pour l’aménager, l’émir fait appel à une star internationale de la décoration : l’architecte d’intérieur parisien Alberto Pinto. C’est sa sœur, Linda Pinto, gestionnaire de l’entreprise, qui négocie ce juteux contrat. Il y en a pour 4,3 millions d’euros d’honoraires, hors frais et coût du chantier. L’argent est viré par Mayapan, la holding personnelle de l’émir, depuis un compte ouvert à l’antenne de la Qatar National Bank à Paris.

Pour les premiers versements, l’entreprise Alberto Pinto se fait régler normalement, sur son compte au Crédit agricole. Mais selon le signalement adressé au procureur, Linda Pinto demande à partir de l’été 2007 que certains paiements soient effectués sur un compte de la banque Edmond de Rothschild à Genève, appartenant à une société écran nommée Kalika Assets Holdings, immatriculée, elle, aux îles Vierges britanniques. Une première facture de 500 000 euros de Kalika est adressée le 3 juillet 2007 au « family office » parisien de l’émir – voir document ci-dessous.

La première facture de 500 000 € émise pour le compte d'Alberto Pinto par la société écran Kalika, dotée d'un compte à Genève. © Mediapart

Cette coquille offshore est bien un faux nez du décorateur. C'est ce que montrent plusieurs documents internes à FPM joints au signalement, que Mediapart s’est procurés. L'un d'entre eux mentionne que les paiements à Kalika correspondent aux « honoraires » d’Alberto Pinto pour le « yacht Crystal »« Nous avons bien noté que la facture émise par Kalika Assets Holdings Inc. remplace la facture précédente émise par Alberto Pinto Design pour le montant de 500 000 euros », stipule un second document adressé au bureau de l'émir.

Le décorateur a émis quatre factures au nom de Kalika en 2007 et 2008. Il a ainsi touché au total 1,9 million d’euros en Suisse via sa coquille exotique, soit près de la moitié de ses 4,3 millions d’honoraires. Ce montage était visiblement destiné à éluder l’impôt. Contactée par Mediapart, Linda Pinto a répondu par courriel qu'elle ne souhaitait pas s'exprimer. Son avocat nous a précisé qu'elle réservait ses réponses à la justice. 

Selon le signalement au procureur, Chadia Clot, patronne de French Properties Management et représentante de l’émir, a personnellement validé l’opération. L’ordre de virement du 11 juillet 2007, que Mediapart s’est procuré, est en effet signé par Chadia Clot et Adel Sherbini, conseiller juridique de l’émir, « pour le compte et au nom de l’État du Qatar » – voir le document ci-dessous.

L'ordre de virement honorant la première facture offshore d'Alberto Pinto, adressé aux gestionnaires du compte personnel de l'émir al-Thani à l'agence parisienne de la Qatar National Bank © Mediapart

La patronne de French Properties Management semblait en tout cas mal à l’aise. Selon le signalement adressé au parquet de Paris, elle aurait donné en interne des consignes strictes de confidentialité au sujet de ces virements en Suisse, et aurait demandé que les documents mentionnant Kalika soient détruits. En 2009, la femme de confiance de l’émir aurait effacé les traces de l’opération dans les comptes-rendus au Diwan Amiri (« palais de l'émir »), l’Élysée qatari. Le relevé de dépenses envoyé à Doha mentionne un total de 2,4 millions en faveur de l’entreprise Alberto Pinto, au lieu des 4,3 millions effectivement payés. Le solde, versé via la coquille offshore, a malencontreusement disparu…

Si le bénéfice (fiscal) pour Alberto Pinto est évident, il l’est beaucoup moins pour l’émir du Qatar. Pourquoi Chadia Clot a-t-elle accepté d’accorder cette faveur à son fournisseur, malgré les risques encourus ? Y avait-il une contrepartie ? Contactée par Mediapart, la patronne de French Properties Management n’a pas donné suite.

Reste à savoir s'il s’agissait seulement d’un cas isolé. En tout cas, un autre décorateur vedette aurait tenté d’en profiter. Selon le signalement adressé au procureur de Paris, il s’agirait de Jacques Garcia, choisi en 2010 pour embellir l’une des propriétés de l’émir, située dans le très chic VIIe arrondissement de Paris. La première avance de 632 500 euros est effectuée sur le compte parisien de la société Décoration Jacques Garcia à la banque Neuflize OBC, le 18 février 2010.

Dans son signalement, l’ancien salarié du « family office » de l’émir assure que l'entreprise de Jacques Garcia, apparemment au courant des virements en Suisse dont a bénéficié son concurrent, aurait demandé de bénéficier d’un montage similaire. French Properties Management reçoit en tout cas en juillet 2010 une facture de 200 000 euros pour des travaux d’« architecte » dans la même résidence… au nom de la société The Notorious Architects and Decorators (« les architectes et décorateurs célèbres »), à verser sur un compte à la Citibank de New York.

S’agit-il d’une coquille créée par Jacques Garcia ? Il est impossible de l’établir avec certitude. Et pour cause. Selon nos informations, The Notorious Architects and Decorators est immatriculée dans l’État du Wyoming, un paradis fiscal interne aux États-Unis. Les sociétés y sont tout simplement dispensées de déclarer l’identité de leurs actionnaires ! Idéal quand on a quelque chose à cacher, au fisc par exemple.

Sur les documents déposés au registre du commerce, seul un homme de paille apparaît : l’avocat suisse Patrick Huguenin. La société est domiciliée à l'adresse de son cabinet, Budin & Associés. Lorsque nous lui avons téléphoné pour lui parler de son « client français […], le décorateur Jacques Garcia », l’homme de loi nous a d’abord répondu « ben oui, enfin..., parlez-moi ». « Peut-être que M. Garcia est un client, peut-être qu’il ne l’est pas », a ajouté par la suite Me Huguenin, refusant de nous confirmer l'information au nom du « secret professionnel ». Contacté via son directeur général, Jacques Garcia n'a pas donné suite.

On ignore si cette facture de 200 000 euros émise par la société écran The Notorious Architects and Decorators a été honorée par le family office de l'émir. Chadia Clot a-t-elle perpétué le système mis en place avec Alberto Pinto ? Ou bien a-t-elle finalement jugé que cette seconde opération était trop risquée ? C'est ce que l'enquête judiciaire devra établir. 

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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