Dans les Alpes, des élus maraudent au secours des migrants et s’invitent à la PAF

Par

À la veille d’une maraude géante le 15 mars, des élus écologistes se sont invités dans les Hautes-Alpes pour « patrouiller » de nuit au secours des migrants. Et contrôler par surprise les pratiques de la police aux frontières.

Cet article est en accès libre. L’information nous protège ! Je m’abonne

Briançon (Hautes-Alpes), de notre envoyée spéciale.-  À l’heure de la raclette et des cocktails, tandis que des rires fusent des hôtels spas de Montgenèvre, plus vieille station de ski française, des maraudeurs prennent discrètement position, à la lumière de la lune, sur une piste en surplomb, à 1 900 mètres d’altitude.

D’ici, on distingue parfaitement, juste en bas, les locaux de la police aux frontières (PAF), avec ses motoneiges, ainsi que la route du col qui relie le dernier village italien de Claviere, à gauche, aux chalets de Montgenèvre, à droite. Sur le versant d’en face, on devine les pistes de ski de fond, en lisière de forêt. « Et là-haut, c’est le mont Janus, glisse Benoît, en attrapant ses jumelles. Le dieu romain des portes et du passage… »

Michèle Rivasi (eurodéputée) et Damien Carême (maire de Grande-Synthe) , candidats EELV aux élections européennes, devant la police aux frontières de Montgenèvre © MM Michèle Rivasi (eurodéputée) et Damien Carême (maire de Grande-Synthe) , candidats EELV aux élections européennes, devant la police aux frontières de Montgenèvre © MM

Grâce à une indiscrétion, le montagnard (condamné en décembre pour « aide à l’entrée » irrégulière) sait que 12 migrants sont arrivés tout à l’heure à Claviere par le dernier bus. Pour rallier Montgenèvre, ils ont trois kilomètres de sentiers à parcourir, dix-sept pour rejoindre Briançon dans la vallée, où un refuge militant les attend.

À cette heure avancée, le « jeu » du chat et de la souris avec les forces de l’ordre a forcément commencé.

Les silhouettes doivent déjà approcher par petits groupes, de piste en piste, de sapin en sapin, bibendums engoncés dans des anoraks et des bottes pas toujours à leur taille, prêtées par des bénévoles italiens.

Exceptionnellement, deux invités frigorifiés se repassent aussi les jumelles. Michèle Rivasi et Damien Carême, respectivement eurodéputée et maire de Grande-Synthe (près de Calais), candidats EELV aux élections européennes, sont venus constater de leurs yeux le ballet mortifère sur ce bout de frontière, à l’origine de quatre décès côté français depuis l’hiver dernier, dont Tamimou, un Togolais de 19 ans, mort d’hypothermie il y a un mois en attendant les secours (voir aussi notre article sur le cadavre de Blessing découvert dans la Durance).

Avec « Œil de Lynx », le surnom de Benoît, et une bénévole du collectif « Tous migrants », Agnès, ils guettent le moindre point mobile sur le versant d’en face. La mission : secourir les exilés (depuis le territoire français, sous peine de poursuites pénales) et les conduire jusqu’à Briançon en voiture pour leur éviter une descente à pied périlleuse (sachant que l’« aide à la circulation » en France dans un but « humanitaire » n’est plus condamnable depuis l’été dernier). Le tout, en esquivant policiers, gendarmes, CRS ou militaires de l'opération Sentinelle.

Car ici, les migrants interpellés sans titres sont réexpédiés illico en Italie, selon une procédure expresse dite de « non-admission », peu protectrice des droits et surtout pas du droit d’asile, encore durcie par la « loi Collomb » de septembre 2018 : ils sont réputés n’être jamais entrés en France et se voient remettre un « refus d’entrée », synonyme de retour à l’envoyeur.

Cette procédure est théoriquement réservée aux frontières extérieures de l’espace européen Schengen, régi par le principe de libre circulation. Mais par dérogation, Paris l’a réintroduite une première fois en 2015 à certains « points de passage » de l’Hexagone (dont Montgenèvre), au prétexte de sécuriser la Cop 21 (conférence sur le climat).

Et depuis, tous les six mois, la France signale à Bruxelles qu’elle reconduit ce régime d’exception (autorisé en cas de « menace grave pour l’ordre public ou la sécurité intérieure »), d’une simple lettre, arguant d’un risque « terroriste » sans jamais citer le contrôle des flux migratoires.

C’est pourtant bien le gros du travail à Montgenèvre. En 2018, la PAF a effectué 3 587 « non-admissions », et plus de 400 depuis janvier, alors que se multiplient les témoignages d’exilés, d’associations, de journalistes et même de policiers italiens faisant état de pratiques irrégulières et de courses-poursuites à haut risque, au point que la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a publié, en juin dernier, cet avis tranchant : « La République bafoue les droits fondamentaux, renonce au principe d’humanité et se rend complice de parcours mortels. »

Originaire de Côte d'Ivoire, Doumbia attend au milieu des skieurs la tombée de la nuit à Claviere (station côté italien) avant de tenter de franchir la frontière et d'atteindre Briançon © MM Originaire de Côte d'Ivoire, Doumbia attend au milieu des skieurs la tombée de la nuit à Claviere (station côté italien) avant de tenter de franchir la frontière et d'atteindre Briançon © MM

Cette nuit, cependant, rien ne semble bouger à la PAF. « Les forces de l’ordre sont beaucoup mobilisées par les “gilets jaunes”, souffle Benoît, ancien pisteur-secouriste devenu menuisier. Les samedis soir, d’ailleurs, on a de grosses arrivées au refuge… »

« C’est pareil à Calais ! » se marre Damien Carême sous son bonnet à pompon, lui qui a ouvert son gymnase de Grande-Synthe à la barbe du préfet et préside une Association des villes et territoires accueillants, constituée en septembre.

Toujours pas de silhouette en vue, cela dit. Alors les élus se rencardent sur le profil des arrivants récents, à l’heure où l’Italie interdit ses ports aux navires humanitaires et où le nombre de débarquements sur ses côtes a chuté de 80 % (471 personnes en 2019).

Pourquoi le flux ne tarit-il pas à Montgenèvre ? « Ce ne sont pas les mêmes qu’avant, précise le montagnard. Depuis un mois et demi, on a des gens qui ont séjourné plus longtemps en Italie et n’ont plus aucun espoir là-bas à cause de la loi Salvini [du nom du ministre de l’intérieur d’extrême droite – ndlr]. »

Récemment entrée en vigueur, celle-ci durcit l’accès aux permis « humanitaires » (moins protecteurs que le statut de réfugié mais bénéficiant à des migrants « vulnérables »), accordés désormais pour un an au lieu de deux. Des centres d’hébergement se retrouvent aussi contraints de mettre la clef sous la porte.

Alors que des vacanciers noctambules se lancent dans une partie de luge 20 mètres plus bas, Benoît poursuit : « Sur les pistes de ski bien damées, comme ils n’ont pas de chaussures crantées, certains se mettent en chaussettes pour éviter de glisser. » Par −10 °C, parfois −20 °C. Sur le versant d’en face, « ils ont tendance à passer au niveau des pistes de ski de fond, en lisière de la forêt, à leur première tentative. La deuxième fois, ils pénètrent dans les bois et prennent de plus en plus de risques ».

Justement, en voici deux au bout des jumelles. Benoît n’est pas le seul à les avoir repérés. Sur place, des bénévoles s’enfoncent déjà dans la poudreuse jusqu’aux genoux pour les rejoindre. « [Certains migrants] ont peur quand on approche, s’inquiète le militant. Parce que les forces de l’ordre agissent de plus en plus en civil… »

En septembre, des journalistes de Bastamag sont même tombés sur deux fonctionnaires en tenue de « randonneurs », dont l’un a « surgi » avec « une perche en plastique » à la main, hurlant à l’adresse de migrants : « Arrête-toi ou je te tue ! »

« La nuit où Tamimou est mort de froid, son groupe était parti en courant à la vue des maraudeurs », enrage Agnès, qui fait réciter à Benoît deux ou trois mots de peul, langue courante d’Afrique de l’Ouest.

Cette fois, il s’agit de deux Sénégalais. Et c’est Victoire, fonctionnaire de l’Éducation nationale venue sur ses vacances, qui les rassure et les emmène aux voitures. Où s'engouffrent quelques minutes plus tard cinq Africains et leur « saint-bernard », Patrick, fermier bio du Lot-et-Garonne faucheur d’OGM, en pleine « convergence des luttes ».

Patrick dans le vestiaire du "refuge solidaire" de Briançon. Ce paysan bio fait partie du réseau Semences paysannes, dont plusieurs membres ont déjà participé à des maraudes solidaires, au nom de la "convergence des luttes". © MM Patrick dans le vestiaire du "refuge solidaire" de Briançon. Ce paysan bio fait partie du réseau Semences paysannes, dont plusieurs membres ont déjà participé à des maraudes solidaires, au nom de la "convergence des luttes". © MM

Une fois tout ce monde descendu au refuge de Briançon (mis à disposition par le maire socialiste), les maraudeurs font toutefois le calcul : soit le tuyau de Benoît était percé, soit il manque cinq visages autour de la table.

Modibo*, lui, confirme. Ils étaient bien 12 au départ. « J’avais la trouille, confie ce Malien, dans son jean grunge troué. On a attaqué la neige à Claviere, j’avais jamais marché dedans, je me suis enfoncé jusqu’aux genoux. Je sais que rien de grave ne pouvait m’arriver avec les policiers, qu’ils m’auraient juste relâché en Italie, mais j’avais peur de la neige. Tu peux avoir une jambe amputée, un doigt gelé. » Ou les deux, comme un jeune qui dort à l’étage.

En face de lui, Enerst, un Nigérian de 24 ans, confie avoir passé une semaine à Oulx, petite ville italienne en arrière de Claviere, pour prendre le temps de se renseigner, récupérer un anorak, un bonnet – qui seront remontés par les bénévoles dans une noria bien rodée. L’Italie ? « J’y ai passé trois ans, je dormais dehors, sans argent, parfois je mendiais. » Et la Libye ? Pas question d’en parler ce soir.

« Tu regardes la télé ? balaye Modibo. Alors tu sais. Tu sais aussi pour les zodiacs. C’est pas facile, entre la vie et la mort. »

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
Soutenez-nous

Je me suis rendue à Briançon début mars après avoir été informée de l’opération par l’équipe de Michèle Rivasi. Les prénoms suivis d’un astérisque * ont été modifiés à la demande des personnes citées.