Retour de Syrie (3/3). «Je suis allé là-bas pour aider des Syriens, pas pour tuer des Français»

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Troisième volet de notre enquête : que deviennent les djihadistes de retour de Syrie? Mediapart a rencontré l'un d'entre eux. Rentré en France il y a plus d'un an, il a d'abord échappé aux poursuites judiciaires, avant d'être appréhendé par la police. « Aux yeux de la société, nous sommes des monstres », dit-il.

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L’allure est sobre. Le style vestimentaire, tout ce qu’il y a de plus classique. Le visage, à la fois rond et juvénile. La barbe fournie mais courte. Seules les mains trahissent une certaine fébrilité. Sèches et tremblantes à l’idée de raconter un parcours hors du commun. Celui d’un djihadiste parti rejoindre les rangs de la rébellion syrienne contre Bachar al-Assad. Mediapart l’a rencontré un jour de mars 2016 dans un café, situé aux abords d’une petite gare de province. Pendant quatre heures d’affilée, pour la première fois, il a accepté de se confier sur les raisons de son départ, son quotidien en Syrie et les motivations de son retour.

Tout commence en 2013. Nicolas (le prénom a été modifié à sa demande), âgé de 22 ans, veut rompre avec la vie tranquille qu’il s’est construite. Prêt à abandonner un emploi fixe, un bon salaire et une vie conjugale apparemment épanouie pour un pays ensanglanté par la guerre. Élevé dans la religion catholique, il a 19 ans lorsqu’il se convertit à l’islam. « J’ai grandi dans un quartier où il y avait pas mal de musulmans. J’ai fait mon baptême et ma communion. Mais je ne me suis jamais mis de barrière. Je me posais des questions, par exemple : “Pourquoi eux ont-ils un prophète que moi je n’ai pas ?” C’est en quittant mon quartier que j’ai lu des livres et fait des recherches sur Internet. Je m’intéressais aux sites qui expliquaient les bases de l’islam, pas aux discours de prédicateurs », tient-il à préciser, tout en économisant ses mots.

« Pour mettre fin à la barrière de la langue arabe » et « mieux connaître » sa religion, Nicolas envisage d’abord de s’installer en Égypte. Mais le conflit syrien prend de l’ampleur, les médias français s’en font l’écho, le recours aux armes chimiques émeut le monde entier. Nicolas, qui se méfie des médias, visionne quelques vidéos sur YouTube et se forge une conviction. Il doit partir. « Les musulmans se font tuer tous les jours par un dictateur, mon devoir est d’aller les aider. Je me dis que si personne ne le fait, jusqu’à quand vont-ils rester comme ça ? Je voulais prendre de leur souffrance pour qu’ils puissent souffler un peu. Mais j’avais peur pour ma vie. » Car contrairement à d’autres djihadistes, Nicolas ne veut pas finir en martyr. « Un ami est parti, il m’a appelé quelques mois plus tard pour me dire que tout allait bien. Il m’a expliqué qu’il y avait la guerre mais aussi une vie à côté. Puis, j’ai fait la rencontre d’un type qui lui aussi était parti en Syrie et revenu en France. On a vite sympathisé et pris la décision de repartir ensemble. Ce qui m’a rassuré, c’est qu’il était parti là-bas et qu’il était revenu sain et sauf. »

Seule son épouse connaît son plan. « L’idée, c’était que je parte seul en éclaireur et qu’elle me rejoigne si ça se passait bien. » Certain de faire le bon choix, Nicolas quitte son emploi et rejoint le front syrien avec 5 000 euros en poche. Accompagné de son “nouvel ami”, il atterrit à Istanbul et traverse la frontière turco-syrienne, grâce à un passeur. De là, le duo gagne une région montagneuse du nord-ouest du pays, un coin de la « Syrie libérée », où ils rejoignent les rangs d’un groupe rebelle islamiste, composé d’étrangers et de Syriens. « Moi et mon ami étions les seuls Français », lance Nicolas, la mine presque satisfaite.

« Il n’y a pas tant d’affrontements que ça, chacun tient une montagne et on se regarde », raconte-t-il. Avant de poser le pied en Syrie, Nicolas n’avait « jamais touché une arme ». « Je n’ai pas pris immédiatement part au conflit armé car, au préalable, nous devions participer à un entraînement. Mais, pour ouvrir une session, il fallait attendre qu'il y ait assez de nouveaux. » Le Français patiente comme il peut. Il apprend à connaître ses “camarades” djihadistes, s’inscrit à des cours de religion, tente d’apprendre l’arabe et rénove quelques bâtiments publics délabrés par les années ou bombardés par l’aviation syrienne. « Là-bas, la zone est libérée, l’État n’existe plus. Il faut ouvrir des écoles, des tribunaux et bien sûr tout fonctionne selon les lois islamiques. »

Les semaines passent, Nicolas entend qu’une formation au maniement des armes est sur le point d’ouvrir. Mais, dans un autre groupe, celui du Jabat al-Nusra, la branche syrienne d’Al-Qaïda en Syrie. Pendant plusieurs semaines, l’apprenti djihadiste apprend à se servir d’une kalachnikov et suit un entraînement physique. Pompes, tractions, abdos, course à pied, sauts d’obstacle, agrémentés de quelques cours de jurisprudence islamique. La session terminée, Nicolas décide de rester au sein du Front al-Nusra. Le groupe « tenait quasiment tous les postes-frontières. Il fallait surveiller les positions pour que Bachar et son armée n’envahissent pas la zone libre. On pourrait croire que ça ne sert à rien mais c’est super important car nous sommes le dernier rempart entre le régime et les villes libérées, si vous abandonnez la surveillance, c’est une catastrophe. » Pendant plusieurs mois, Nicolas s’emploie à défendre les check-points tenus par la rébellion sans jamais combattre, dit-il.

Dans cette Syrie en guerre, le Français semble trouver un équilibre. Estimant pratiquer librement sa religion, il tisse aussi des liens d’amitié. Il est rejoint par son épouse et le couple emménage dans une maison. « On était heureux, on s’était fait une place, mais à l’époque je ne savais pas si j’allais rester. Dans le village où l’on habitait, il y avait quelques bombardements mais c’était occasionnel. Une fois, un obus est tombé à 200 mètres de la maison, j’ai eu peur mais c’est difficile de dire : “C’est trop difficile, je repars et je vous laisse dans votre galère.” Les gens pensent qu’on est des fous de la kalach, mais ce n’était pas du tout mon cas. » Pendant son séjour, alors que l’EI prend forme, Nicolas reste fidèle à Jabhat al-Nusra. « Ils ont tous rejoint Raqqa. J’aurais pu y aller mais ce n’était pas mon but », dit-il en dénonçant les « dérives » de l’organisation. 

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