Affaire des ristournes: l’erreur de la commission des comptes de campagne

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Emmanuel Macron espérait être sorti d’affaire : la semaine dernière, la commission des comptes de campagne assurait que des remises avaient également profité à François Fillon. Mediapart s’est procuré des documents qui démontrent que cela est faux.

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La célébration aura été de courte durée. Lundi 7 mai, le vice-président LREM de l’Assemblée nationale Hugues Renson a rassuré ses troupes sur l’évolution de l’affaire des ristournes accordées par GL Events au candidat Macron. « La suspicion est un poison pour la démocratie. À ceux qui voulaient l’instiller et faire croire qu’il y avait un problème : passez votre tour ! Le débat est clos », a décrété le député de Paris, ancien collaborateur de Jacques Chirac, sur son compte Twitter.

Le 27 septembre 2017, au Palais de l’Élysée, Emmanuel Macron avec Olivier Ginon, patron de GL Events. © Reuters Le 27 septembre 2017, au Palais de l’Élysée, Emmanuel Macron avec Olivier Ginon, patron de GL Events. © Reuters

L’origine de ce cri du cœur ? La diffusion, quelques heures plus tôt, d'un communiqué de presse de la Commission nationale des comptes de campagne (CNCCFP). L'autorité administrative indépendante est d'ordinaire peu diserte quand il s'agit de commenter l'actualité. Mais cette fois, son président François Logerot, magistrat honoraire à la Cour des comptes, a jugé bon de rappeler, dix jours après nos premières révélations sur les remises exceptionnelles dont a bénéficié la campagne d'En Marche!, que la situation était sous contrôle. « Après examen des justifications produites, les rapporteurs ont considéré que ces remises étaient acceptables et ne constituaient donc pas des participations illicites au financement de la campagne. Ils n’ont pas proposé de réformations du compte », a rappelé la CNCCFP. Quitte à se prendre les pieds dans le tapis dans sa démonstration.

  • La campagne de Fillon n’a pas bénéficié de remise pour la Mutualité

La Commission des comptes de campagne a en effet trébuché sur un point crucial de notre enquête. Selon son communiqué, les remises de la société GL Events, fondée et dirigée par Olivier Ginon, un très proche du ministre de l'intérieur Gérard Collomb et nouvel « ami » du président de la République, n’ont pas bénéficié qu’à la campagne d’Emmanuel Macron. « Par exemple, a écrit la CNCCFP, alors que beaucoup de commentaires ont concerné le meeting du parti “En Marche!” du 12 juillet 2016 à la maison de la Mutualité qui a donné lieu à une remise de 26,8 % par rapport au montant avant remise, la commission constate que l’équipe de M. Fillon a bénéficié également d’une remise de 24 % sur le montant de la facture concernant la réunion, le 14 janvier 2017, du conseil national du parti “Les Républicains” dans les mêmes lieux, consacré notamment à la promotion du candidat et inscrit partiellement au compte de campagne. »

Le problème de cette affirmation est qu'elle est fausse.

En effet, ainsi que Mediapart l’a retracé, la refacturation de la location de la Mutualité dans les comptes du candidat Fillon n’a donné droit à aucune remise.

À l’origine, le conseil national du 14 janvier a été organisé et payé par « Les Républicains », avant que ces frais engagés par le parti soient partiellement intégrés au compte du candidat de la droite. Après plusieurs échanges avec l’équipe de François Fillon, les rapporteurs de la CNCCFP ont en effet estimé que la moitié du conseil national, ponctué par des prises de parole du candidat et de ses proches, revêtait un caractère électoral. Ils ont donc procédé à l’intégration de 50 % de la facture globale de l’événement (129 351 euros comportant location de la salle à GL Events, mais aussi sonorisation, vidéo, etc.) dans le volet « dépenses » du compte de campagne de François Fillon.

La facture initiale – transmise par GL Events au parti et consultée par Mediapart – comportait bien une « remise exceptionnelle sur le locatif » de 13 235 euros HT. Sauf que – là réside toute la différence – Les Républicains n’ont pas intégré cette offre commerciale lorsqu’ils ont calculé la part de 50 % à intégrer dans le compte de campagne. La ristourne n’a donc pas profité à François Fillon. 

La «remise exceptionnelle» du Conseil national LR n'a pas été repercutée dans le compte de campagne de F. Fillon. © Document Mediapart La «remise exceptionnelle» du Conseil national LR n'a pas été repercutée dans le compte de campagne de F. Fillon. © Document Mediapart

Le trésorier LR Daniel Fasquelle confirme et explique : « Le parti a bénéficié d’une remise car, depuis plusieurs années, nous avions pris l’habitude d’organiser nos conseils nationaux à la Mutualité. En revanche, nous n’avons pas intégré cette offre commerciale dans le compte du candidat pour ne pas qu’elle puisse être assimilée à un avantage fourni par une entreprise. » Ce qui est formellement interdit par la loi.

Comme nous l'avions écrit le 30 avril, et contrairement à ce que dit la CNCCFP, les deux concurrents d'Emmanuel Macron ayant également loué la Mutualité – François Fillon ainsi que le candidat socialiste Benoît Hamon, locataire à deux reprises de la salle –, n'ont donc pas bénéficié, à l'inverse du candidat En Marche!, des rabais de GL Events. 

  • Un client de la campagne Macron a rappelé le principe d’égalité entre les candidats

Cette situation bouscule le principe d'égalité censé guider un scrutin. Pour éviter tout soutien déguisé d'une campagne électorale par une entreprise – ce qui est strictement proscrit –, la CNCCFP « interdit » en effet les rabais consentis par les fournisseurs dès lors qu'ils « n’entrent pas dans le cadre d’une pratique commerciale habituelle ».

Pour se couvrir, de nombreux candidats ont adopté des règles de fonctionnement strictes en la matière : ils refusent les remises par principe ou, alors, réclament de leurs fournisseurs des attestations confirmant que les mêmes prix sont pratiqués à tous. « Nous nous assurons dès l'origine qu'il s'agit bien de tarif en conformité avec les tarifs appliqués à toutes les formations politiques, mais aussi à des clients hors de la sphère politique », confirme le cadre administratif d'un grand parti. À l'évidence, En Marche! n'a pas pris de telles précautions.

Extrait de la facture de la Mutualité pour Emmanuel Macron. © Document Mediapart Extrait de la facture de la Mutualité pour Emmanuel Macron. © Document Mediapart

Le mouvement d'Emmanuel Macron, qui n'a pas répondu à nos sollicitations, a même visiblement découvert, en pleine campagne, qu'être candidat à l'élection présidentielle implique une grande prudence sur le sujet. Des mails issus des « Macron Leaks » montrent que le 5 décembre 2016, cinq jours à peine avant la tenue du meeting Porte de Versailles à Paris, le bailleur du Parc des expositions a dû rappeler les règles de base d'une campagne à l'équipe d'Emmanuel Macron. Alors qu'un membre de la campagne lui écrit : « Nous vous serions reconnaissant de bien vouloir établir votre meilleure proposition commerciale », le bailleur du Parc des expositions lui répond sèchement que « le cadre de notre politique tarifaire pour les meetings politiques doit être strictement identique pour tous ».

Si candidats et entreprises prennent souvent tant de pincettes, c'est qu'ils savent le sujet brûlant. En effet, les remises de GL Events à la campagne de Macron ne peuvent aujourd'hui qu'alimenter les questions sur les éventuelles contreparties dont pourrait bénéficier le champion de l'événementiel. Par exemple, comment comprendre, dans ce contexte, l'implication du directeur des relations institutionnelles de la société dans la campagne macroniste ? Comment interpréter, aussi, la promotion de l'entreprise d'Olivier Ginon ou de sa marque des « Bocuse d'Or » par Emmanuel Macron depuis que celui-ci a accédé à la fonction suprême ? Et que dire du marché accordé, en novembre, à GL Events par l'Élysée pour la fourniture de mobilier, comme l'a révélé Le Canard enchaîné dans son édition du 9 mai ?

  • Un agent commercial qui travaille aussi pour l’équipe de campagne

Les remises offertes à Emmanuel Macron mettent en lumière un autre mélange des genres au sein de l'équipe d'En Marche!

En plus des offres exceptionnelles de GL Events, L’Obs et Le Monde ont évoqué les importants rabais accordés par l’entreprise Eurydice. Chargée de la scénographie ou de la diffusion vidéo des meetings, la société basée dans le Val-d'Oise a fait baisser la note. La facture de l'organisation du meeting d'Arras, avant le second tour, est passée de 86 409,25 euros à 73 825,76 euros (– 14,56 %).

Surtout, Mediapart a depuis découvert que le directeur de la stratégie de cette société, Arnaud Jolens, qui a suivi Emmanuel Macron à l'Élysée pour occuper le poste de « Directeur du pôle Image et événements », avait travaillé simultanément pour Eurydice et pour… l’équipe de campagne d'Emmanuel Macron.

Cadre de la société d'événementiel depuis plusieurs années, Arnaud Jolens a d'abord été chargé, pour cette entreprise, du suivi commercial des événements d'En Marche! dès l'été 2016. Son ancien patron chez Eurydice, Hugues de Lastic, confirme qu'Arnaud Jolens avait un rôle de « commercial » auprès du parti et a appliqué des remises « d'un montant qu’il nous arrive de faire pour d’autres sociétés ou d’autres clients ».

Mais la proximité de Jolens avec l'équipe de campagne est au fil des mois devenue telle qu'il lui a été proposé, en novembre 2016, d'intégrer le mouvement pour coordonner l'organisation de ses meetings. La discussion porte alors sur une rémunération de 6 000 euros mensuels HT à travers un « contrat cadre entre En Marche et Yamm, ma structure à monter une fois les choses décidées (cela prend quelques jours) », précise Jolens dans un document issu des Macron Leaks. En décembre, il annonce à son employeur sa démission à compter du mois de février, date de la création de sa société Yamm.

Seulement, le 22 novembre, l'agent commercial figure déjà dans un organigramme prévisionnel du parti sous l'intitulé « responsable pôle événement. Proposition Arnaud Jolens ». Ce qui ne l'empêche pas de poursuivre sans ciller sa mission pour Eurydice, le fournisseur préféré du candidat. Le 29 novembre, il transmet par exemple à Cédric O, trésorier de la campagne, un devis de 11 895 euros TTC pour une prestation dans le cadre du meeting de Marseille, qui s'est tenue onze jours plus tôt. Le devis ne laisse apparaître aucune « remise » mais le trésorier ne semble pas mécontent de l'opération, dans un mail adressé à Jean-Marie Girier, le directeur de campagne : « Bcp moins cher qu'évoqué. »

Le 5 décembre, Jolens annonce à plusieurs dirigeants de la campagne la création de son adresse mail « En Marche » : « Bonsoir à tous, merci de bien vouloir prendre note que l’adresse mail event@en-marche.fr est effective. Cette adresse est donc mon adresse officielle dorénavant :) », écrit-il, en joignant son numéro de portable.

Cette intégration officielle ne l'empêche pas, là encore, de continuer à gérer directement les prestations de la campagne pour Eurydice. Le 7 décembre, Jolens transmet une nouvelle facture pour le grand meeting de la Porte de Versailles. Montant : 143 756 euros HT, avec 19 884,95 euros de remises (– 12,13 %).

Sollicité par Mediapart, Hugues de Lastic, le patron de la société, semble tout ignorer de la collusion de son employé pendant ces quelques semaines : « Il ne m’en avait pas fait part. Il était encore salarié d’Eurydice. »

Quant à Arnaud Jolens, il nous a renvoyés vers l'Élysée, qui nous a dirigés vers En Marche!, lequel parti nous a préconisé de contacter directement la CNCCFP, qui ne nous a pas répondu.

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

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