La perspective d’une sélection agite la rentrée universitaire

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La ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, entend instaurer un système de prérequis à l’entrée à l’université. La réforme reste encore floue et la concertation qui vient de débuter livrera ses conclusions à la fin octobre. D’ici là, la communauté éducative redoute l’instauration d’une sélection déguisée.

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Le suspense est largement éventé. Les modalités d’accès en licence à l’université vont être modifiées dès la rentrée 2018. La question est de savoir dans quel périmètre. Le terme de sélection reste tabou à l’université. Mais, peu à peu, ce totem se fissure. Ce qui est sûr, c’est que la ministre de l’enseignement supérieur, Frédérique Vidal, reprenant ce qui a été distillé tout au long de la campagne présidentielle par Emmanuel Macron, aimerait mettre en place des « prérequis » pour chaque filière.

Interrogée le 14 septembre sur ce dossier brûlant sur France Inter, la ministre a usé de toutes les acrobaties sémantiques pour éviter de dire que le gouvernement entend introduire une forme de sélection. « L’accès à l’enseignement supérieur reste un droit », a-t-elle plaidé, avant d’expliquer que « la sélection, c’est dire oui ou dire non. L’objectif, ce n’est pas de dire non, mais de dire oui, mais… » Tout tient dans ce « mais ».

Frédérique Vidal Frédérique Vidal
Sachant le dossier explosif, l’exécutif a lancé une concertation avec la communauté universitaire. Les réunions des onze groupes de travail ont débuté le 11 septembre. Leurs propositions sont attendues pour la fin octobre. L’un d’entre eux doit réfléchir à la réforme des modalités d’accès à l’enseignement supérieur. Pour le moment, le code de l’éducation interdit la sélection à l’entrée à l’université pour les filières dites « libres », c’est-à-dire non sélectives, accessibles sous réserve d’obtenir le bac, quelle que soit la série. L’autre élément mis en avant par l’exécutif est le taux d’échec en première année de licence. « 60 % des étudiants sont en échec », dit Frédérique Vidal. Le chiffre est vertigineux et permet de justifier une réforme d’ampleur, voire l’introduction d’une forme de sélection. La ministre reconnaît toutefois que la moitié d’entre eux sont des étudiants « fantômes », inscrits à l’université sans y aller.

Reste à trouver un moyen pour désengorger l’université, qui accueille 62 % des jeunes bacheliers. Sur France inter, la ministre a émis plusieurs pistes. D’abord les prérequis. Des stages de remise à niveaux ou une année de « remédiation », c’est-à-dire une année zéro, sont par exemple envisagés. Ou encore de travailler sur une meilleure orientation et un meilleur accompagnement des jeunes titulaires de bacs professionnels et technologiques. Une augmentation du nombre des places en BTS et IUT est prévue. Rien de plus précis n’a filtré. Le gouvernement met ainsi l’accent sur sa volonté de dialoguer et de prendre en compte les desiderata de toutes les parties en présence.

Pour le moment, la circonspection domine parmi les acteurs concernés. Hervé Christofol, du Snesup, craint que le nombre élevé de réunions, « 55 en un mois et demi », ne débouche sur rien et ne transforme le projet en usine à gaz. « On espère que ce n’est pas pour noyer le poisson et que cela ne va pas aboutir à imposer une solution, comme ce qui s’est passé avec les ordonnances. » Lilâ Le Bas, présidente de l’Unef, se dit elle aussi inquiète des débouchés de la concertation. « Rien n’est acté. Nous n’avons aucune information, résume-t-elle. Si on dénonce le tirage au sort, ce n’est pas pour avoir à la place une forme de sélection avec, de fait, des orientations par défaut. » Pour la deuxième organisation étudiante, il est hors de question d’accepter que les bacs technologique et professionnels soient empêchés d’accéder aux licences. Lilâ Le Bas considère que cela remettrait en cause la justice sociale. « Quand on trie, il y a toujours le haut de la pile et le bas. Ce serait accroître les inégalités sociales que d’introduire une différence entre les séries de baccalauréat. »

Jimmy Losfeld, président de la Fage, l’organisation désormais majoritaire (pour la première fois de l'histoire), se veut moins alarmiste et accorde le bénéfice du doute au gouvernement, mais il se veut ferme : « Les commissions viennent de débuter. Les premiers éléments de discours de la ministre nous assurent qu’il n’y aura pas de sélection. Sans vouloir nous livrer à un débat sémantique sur les prérequis, nous avons une ligne rouge : personne ne doit forcer la main aux bacheliers. » Le cas échéant, Jimmy Losfeld promet que son organisation ira dans la rue pour combattre toute instauration de prérequis coercitifs, générateurs d’inégalités sociales, dit-il.

Dans la communauté universitaire, quelques digues sautent. Dans une tribune publiée le 11 septembre dans Le Monde, le juriste Olivier Beaud et le sociologue François Vatin (revoir notre entretien vidéo avec lui ici) clament qu’il faut se résoudre à ne pas accueillir tous les étudiants, car « l’université n’est pas pour tout le monde ».

À leur sens, les jeunes sont pléthore à ne pas avoir le niveau pour poursuivre des études supérieures. Il faut donc leur offrir des alternatives pour juguler l’échec. Le titre de leur texte paraphrase Emmanuel Macron, qui a beaucoup moins de pudeur pour évoquer la future réforme. Dans un entretien au Point, le président de la République a réaffirmé sa volonté de modifier le système : « Voilà pourquoi nous allons entamer une révolution de l’éducation dès cette rentrée, puis lors de la suivante. Nous ferons en sorte que l’on arrête, par exemple, de faire croire à tout le monde que l’université est la solution pour tout le monde. Et on ne tirera plus les gens au sort ! Je vous recommande d’aller faire un tour sur la désormais célèbre plateforme APB [admission post-bac – ndlr]. Nous devons transformer l’orientation dès le début du lycée, rendre l’accès au supérieur plus transparent, clair et pratique. Aujourd’hui, quelqu’un qui vient d’une famille modeste, ou peu qualifiée, même avec un baccalauréat, n’a pas assez de chances de réussir. Voilà le drame que nous vivons ! »

La phrase sibylline du président instaure une rupture forte. En expliquant que tout le monde n’a pas vocation à aller à l’université, il amorce un coup d’arrêt à la démocratisation des études supérieures. C’est l’analyse qu’en fait Annabelle Allouch, maître de conférences à l’université de Picardie Jules-Verne et auteure de La société du concours, l’empire des classements scolaires (éditions du Seuil). Cette déclaration annonce « non seulement un retrait de l’État à l'égard de l'enseignement supérieur (et la fin d’un service public de l’université), mais plus généralement amorce un changement dans la conception du savoir et de la transmission de ce savoir à tous ». La chercheuse considère ainsi que « l’université n’est plus un bien commun, source de bien-être et de lien social, mais un bien privatisé, une ressource économique pour une minorité. Les réformes des frais d’inscription vont dans le même sens ». Elle craint que l’université française ne se transforme en suivant le modèle plus inégalitaire de l’université britannique, par exemple. 

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À la suite de la publication de l'article, François Vatin a souhaité apporter quelques précisions à lire dans l'onglet Prolonger.