«Gilets jaunes»: le gouvernement s’empêtre dans ses contradictions

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Le premier ministre a annoncé mercredi des mesures face à la fronde. Mais il manque un plan global : vouloir diminuer l’usage de la voiture sans développer les déplacements alternatifs ne sert à rien.

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Après plusieurs semaines d’hésitation et à quelques jours de la mobilisation des « gilets jaunes » contre la hausse des taxes sur les carburants, le premier ministre Édouard Philippe a fait mercredi matin sur RTL une série d’annonces favorables aux automobilistes. Expliquant qu’il était hors de question pour le gouvernement d’« annuler la taxe carbone », il a présenté un « plan de sortie » avec de « nombreuses mesures » pour « apporter des réponses aux préoccupations des Français ».

Carburants : les annonces d'Édouard Philippe sur RTL. © RTL - Toujours avec vous

La prime à la conversion pour des voitures plus propres sera élargie. Destinée aux 20 % des Français les plus modestes, elle va passer de 2 000 à 4 000 euros. Les gros rouleurs, ceux qui doivent faire plus de 30 km pour se rendre de leur domicile à leur travail, devraient également être concernés, selon François de Rugy, ministre de la transition énergétique.

De même, le système d’indemnités kilométriques va être élargi aux petites cylindrées, et le « chèque carburant » versé dans certaines régions, comme les Hauts-de-France, sera défiscalisé. 

Alain Grandjean, économiste, fondateur et associé de Carbone 4, cabinet de conseil et d'études sur le carbone, se félicite que le premier ministre n’ait pas « cédé sur la taxe carbone ». « Cet impôt est destiné à envoyer un signal, ajoute-t-il, il est fait pour inciter les gens avant d’être fait pour faire rentrer de l’argent dans les caisses de l’État. » Il faut en outre préciser que la TICPE (taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques) n'est que faiblement indexée sur le coût carbone, mais beaucoup plus sur le coût du baril de pétrole. 

L’économiste reste plus mesuré sur le détail des mesures concernant la voiture. « Il y manque un accompagnement social qui devrait passer prioritairement par la loi mobilité », estime-t-il.

En d’autres termes, il faudrait augmenter le nombre de bus, par exemple, ou bien ajuster le plan ferroviaire. Pour Alain Grandjean, « il ne faut pas dire que la SNCF a trop misé sur le TGV au détriment des petites lignes, il faudrait plutôt dire qu’on a fait assez de TGV mais pas assez d’investissement dans les petites lignes »

En outre, la prime à la conversion a d’ores et déjà un effet pervers révélé par Le Monde la semaine dernière : elle semble avant tout servir à acheter des véhicules diesels – pour 47 % – et des véhicules à essence – 46 % – et principalement d’occasion. Le basculement vers l'hybride ou l'électrique reste pour l'instant chimérique.

De fait, entre 1990 et 2017, le parc automobile français s’est largement développé, passant de 24 à 32 millions de véhicules. Des véhicules de plus en plus lourds, et dont 30 % sont des SUV – des sortes de 4×4 qui ne disent pas leur nom. 

Paris dans les embouteillages. © Reuters Paris dans les embouteillages. © Reuters

Pour la Fondation pour la nature et l’homme, « le gouvernement doit donner une suite à ces annonces et accélérer le développement des infrastructures de transports durables et annoncer un agenda clair de sortie du diesel pour ne pas pousser les Français à acheter des véhicules qui seront un problème dans quelques années »

Notons également que dans la communication du premier ministre, il n’y a pas eu un mot sur le plan de mobilité entreprise, obligatoire depuis le 1er janvier 2018 pour les entreprises de plus de 100 salariés. Ce plan consiste pourtant en un ensemble de mesures visant à optimiser et augmenter l'efficacité des déplacements des salariés d'une entreprise, pour diminuer les émissions polluantes et réduire le trafic routier.

Enfin, le gouvernement serait sans doute plus cohérent s'il n'avait pas durci les conditions d’obtention de la prime pour l’achat d'un vélo à assistance électrique début 2018...

Édouard Philippe a également annoncé deux autres mesures : l’augmentation du chèque énergie et la suppression, en dix ans, des chaudières au fioul – le premier ministre promet de prendre en charge « un tiers du coût global de transformation ».

Le chèque énergie devait déjà être augmenté de 50 euros (passant de 150 à 200 euros) au 1er janvier 2019, il voit en outre son public cible élargi, passant de 3,6 millions de Français à 5,6 millions. Alain Grandjean n’est pas « très fan » du système. D’abord parce que, d’après lui, c’est une mesure compliquée pour les utilisateurs.

Surtout, il juge « curieux de financer une dépense d’énergie ». L’économiste estime plus bénéfiques les aides directes au remplacement d’une chaudière ou bien même de faire un chèque global à portée sociale.

Le plan de suppression des chaudières au fioul – 4 millions de foyers sont concernés selon François de Rugy – est en revanche salué par l’ensemble des ONG. Pour la Fondation pour la nature et l’homme, « l'aide à la suppression du fioul sous 10 ans est un objectif ambitieux ». « Pour être efficace, il devra être accompagné d'un plan massif d'isolation des logements », tempère cependant l’ONG. 

Or, sur ce point, le gouvernement a pris beaucoup de retard. En 2017, selon les chiffres de l’Agence nationale de l’habitat, 52 266 logements ont été rénovés, alors que l’objectif était de 100 000, peut-on constater sur l’observatoire du climat lancé par les ONG Réseau action climat et CLER.

En avril dernier, Nicolas Hulot, alors ministre de la transition écologique, avait annoncé un grand plan de rénovation avec deux grands objectifs : l’éradication des passoires thermiques (7 millions de logements) d’ici 2025, et l’ensemble du parc immobilier rénové à la norme BBC (bâtiment basse consommation) d’ici 2050. Le plan devait également créer un observatoire de cette rénovation. Cet observatoire n’existe toujours pas et n’est pas davantage financé, constate un bon connaisseur du dossier. 

Cette rénovation des bâtiments présente en outre des limites. Une étude de l’Ademe publiée en octobre 2018, portant sur les travaux de rénovation énergétiques réalisés par les ménages pour des habituations individuelles entre 2014 et 2016, montre que sur ces 5,1 millions de rénovations réalisées sur la période, 25 % ont un impact énergétique significatif (saut de 1 classe énergétique) et seulement 5 % présentant un impact énergétique important (saut de 2 classes énergétiques ou plus).

La mise en place du réseau FAIRE, qui permet aux particuliers de faire appel à des experts indépendants pour examiner leur situation et les conseiller dans leurs travaux, n’a pas encore, semble-t-il, gagné les publics concernés, selon un bon connaisseur de ces dossiers. Celui-ci pointe également une autre difficulté : la politique du logement, gérée par le ministère du même nom, n’est pas encore totalement corrélée à celle de la transition énergétique. Par exemple, l’interdiction de la mise en location des passoires thermiques, pourtant au programme présidentiel d’Emmanuel Macron, n’est toujours pas mise en œuvre. 

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