Palestine: les égarements de la France Reportage

A Paris, l'impossible manifestation de soutien aux Palestiniens

Une impressionnante mobilisation policière a empêché, samedi 15 mai, toute véritable manifestation parisienne en soutien aux Palestiniens, à la suite de l'interdiction des rassemblements à la demande du ministre de l'intérieur Gérald Darmanin. À Marseille, l'ambiance était calme. 

Justine Brabant et Lucie Delaporte

15 mai 2021 à 19h21

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Dans l’arrière-salle du local de la CGT du 18e arrondissement de Paris, Walid Atallah attend l’heure fatidique. Ses amis tentent de le convaincre : « Walid, tu es sûr que tu veux y aller ? » Le responsable de l’Association des Palestiniens en Île-de-France en est sûr. Il ira bien manifester avec les responsables de la trentaine d’organisations ayant annoncé leur présence, samedi 15 mai, dans les rues à Paris pour manifester leur soutien au peuple palestinien.

Walid Atallah risque pourtant plus gros que les autres. C’est en son nom que la manifestation a été déclarée à la préfecture de police. Puisqu’elle a depuis été interdite sur demande expresse du ministre de l’intérieur, c’est lui qui, potentiellement, pourrait être arrêté pour « organisation d’une manifestation interdite »comme ce fut le cas pour le président de l’Association France Palestine Solidarité, Bertrand Heilbronn, quelques jours plus tôt.

Forte présence policière, à Paris, qui a empêché toute manifestation de soutien aux Palestiniens, samedi 15 mai. © JB/Mediapart

« Ça ne serait pas la première fois. En 1995, j’avais été arrêté pour manif interdite, les Renseignements généraux avaient témoigné en ma faveur », s’esclaffe le co-organisateur. Il noue un tissu blanc – signe de paix – autour de son bras avant de s’élancer dans la rue de Clignancourt en compagnie d’une trentaine de militants du NPA, de la CGT locale et de collectifs des quartiers.

Les organisateurs se passent les dernières consignes : « On ferme le local, mais s’il y a des attaques de fascistes ou de sionistes, on se tient prêts à rouvrir le rideau. » À peine 100 mètres plus loin, rue Custine, le petit groupe est stoppé net. Un dense cordon policier barre la route. Quelques « Palestine vivra, Palestine vaincra » sont à peine entonnés que les premières grenades lacrymogènes pleuvent. Les militants refluent. Un homme renverse deux poubelles qui se trouvent sur le trottoir. Il se fait fermement rappeler à l’ordre par les autres manifestants.

La scène est à l’image de cet après-midi de (non-) manifestation à Paris : un dispositif policier très dense, lourdement équipé – les canons à eau seront utilisés sur le boulevard Barbès dès 14 h 45 – et déterminé à ce qu’aucun rassemblement, même pacifique, ne puisse se tenir. En face, des manifestants nombreux, souvent jeunes, n’appartenant à aucune organisation politique traditionnelle, dispersés au gré des charges policières, mais réussissant à se reformer régulièrement pour entonner leurs mots d’ordre : « Palestine vivra, Palestine vaincra » et « Israël assassin, Macron complice ».

« Si on est là, c’est juste une question d’humanité. Aujourd’hui on est là pour la Palestine, mais ça aurait pu être la Colombie ou le Yémen », expliquent Lisa (20 ans), Mayssa (18 ans) et Ines (16 ans), étudiantes en pharmacie, drapeaux palestiniens sur les épaules. « On a vu les images sur les réseaux sociaux de gens tués, de familles expulsées. Ça nous a choquées. L’interdiction de la manifestation nous a encore plus poussées à venir. »

Deux d’entre elles manifestent pour la première fois de leur vie. Comme plusieurs autres personnes rencontrées dans le cortège, elles s’agacent des accusations d’antisémitisme utilisées, selon elles, pour décrédibiliser le mouvement. « Ça nous énerve qu’on assimile ce qui se passe à des affrontements entre musulmans et juifs. Ça n’est pas une question de religion, c’est la politique d’Israël que l’on est venues dénoncer. »

Dans le quartier parisien de Barbès, samedi 15 mai. © JB/Mediapart

Plus haut sur le boulevard Barbès, Mouss, 25 ans, observe le cordon policier qui semble s’apprêter à charger. « Je suis venu pour donner un peu de force », glisse-t-il. Lui a déjà manifesté avec le mouvement Black Lives Matters, mais c’est la première fois qu’il se mobilise pour la Palestine. Il cherche à rejoindre des amis – ils sont de l’autre côté, c’est peine perdue.

Pour suivre les mouvements rapides des petits groupes, nombre de manifestants sont suspendus à leurs téléphones : « Tu es où ? » ; « On a dû partir, on a été gazés »… D’autres le brandissent pour filmer en direct. Des inconnus s’apostrophent en mode selfie : « Tu peux nous raconter ce qui est en train de se passer ? » ou commentent à l’attention de leur public à distance : « Ça charge encore, c’est une honte ! »

Sarah et Houria, keffieh autour du cou, en font partie. Tout à leur « live », elles ne réalisent pas qu’elles se font encercler par un groupe de policiers. Elles sont contrôlées et verbalisées sans avoir le temps de réaliser ce qui se passe.

Une trombe d’eau vient calmer un peu les odeurs de lacrymogènes. Sous les auvents des cafés, on s’abrite, on reprend ses esprits. Des street-medics proposent sérum physiologique et spray à base de Maalox pour soulager les yeux irrités.

Camille, la trentaine, consultante, cheveux blonds sous son keffieh, est là parce que c’est « insupportable de voir un peuple opprimé depuis 70 ans ». Elle est en colère contre Emmanuel Macron et son soutien affiché au gouvernement israélien. Juste à côté d’elle, Hamid, 60 ans, « dont 40 ans de manifestations pour la Palestine », approuve. Pour ce contremaître dans la logistique, « la France accepte tout de la part d’Israël parce qu’elle se sent coupable d’avoir collaboré pendant la Seconde Guerre mondiale ».

Face à eux, un petit groupe a réussi à se reformer. Il crie – encore - « Palestine vivra, Palestine vaincra ». Un participant brandit une pancarte « Juif contre la colonisation ». Des jeunes hommes habillés de noir, l’air déterminé, font signe de redescendre vers le boulevard Barbès saturé de policiers. De jeunes femmes avec et sans voile, en manteau de ville et sac à main de cuir, leur emboîtent le pas. Deux d’entre eux ne suivent pas le mouvement : un jeune couple de manifestants qui, les yeux rougis par les lacrymogènes, s’embrasse sous un porche.

À Marseille, sur la place Bargemon qui jouxte l’hôtel de ville, plusieurs milliers de manifestants se sont rassemblés dans une ambiance plutôt bon enfant.

Une foule où se mêlent tous les âges – des groupes d’adolescents, des familles, de vieux militants de la cause palestinienne - est venue scander des slogans pour protester contre les attaques que subissent aujourd’hui les Palestiniens mais aussi pour dénoncer une occupation qui dure depuis 73 ans.

La préfecture a autorisé le rassemblement, prévu de longue date pour l’anniversaire de la Nakba, face au Vieux-Port mais n’a pas autorisé de parcours de manifestation.

Laika, 25 ans, venue avec deux amies, explique ne pas comprendre l’interdiction de la manifestation parisienne en raison des « risques de troubles à l’ordre public ». « Manifester est un droit fondamental. Des débordements, il y en a dans presque chaque grande manifestation, donc pourquoi interdire justement celle-là ? C’est interdit de soutenir les Palestiniens ? », interroge-t-elle.

« Grâce aux réseaux sociaux on a vu ce qui se passe là-bas et que les médias ici ne montrent pas, on a vu les enfants de Gaza se faire tuer par l’armée israélienne », abonde son amie Assina, très remontée contre le gouvernement français qui, à ses yeux, soutient aveuglément le chef du gouvernement israélien, Benjamin Netanyahou.

Dans la manifestation pro-palestinienne à Marseille. © LD/Mediapart

« Il y a une surenchère de la part de l’État d’Israël comme du Hamas. L’un ayant besoin de l’autre. L’alternative aujourd’hui, c’est le respect du droit international et il est temps que le gouvernement français cesse de considérer Israël comme son allié évident », juge de son côté Bernard Eynaud, président de la LDH des Bouches-du-Rhône. Lui aussi se dit atterré par le soupçon d’antisémitisme porté sur ceux qui veulent défendre le droit des Palestiniens. « C’est une grosse manipulation. À la LDH personne n’est antisémite ! »

 « Il ne faut pas museler les colères », avance pour sa part Martin, la trentaine, militant de la “CGT précaires et sans emploi”. « L’extrême droite israélienne bombarde des civils palestiniens. L’occupation israélienne bafoue le droit international. Nous devrions pouvoir le dire », affirme-t-il sans vouloir se prononcer sur le choix de la CGT à Paris qui n’a pas appelé à braver l’interdiction de manifester. « À Paris, ils font ce qu’ils veulent, ici, on est à Marseille », répond-il.

Samia et Souad, deux sœurs, la cinquantaine un peu passée, reprennent un à un tous les slogans du rassemblement et se disent heureuses de voir autant de monde à Marseille pour soutenir des Palestiniens « que la communauté internationale a abandonnés ». « Nous, on est algériennes. On sait ce que c’est la colonisation, lance Samia qui dit ne pas avoir beaucoup d’espoir pour le sort des Palestiniens. Israël a toutes les grandes puissances avec elle. Qu’est-ce que ça pèse, la vie de quelques Palestiniens ? »

François, militant à LO et à la CGT Airbus, assure avoir été « très choqué » de son côté par les déclarations de Gérald Darmanin assimilant les manifestants pro-palestiniens à des antisémites. « Je me suis battu toute ma vie contre l’antisémitisme. Je pense qu’en Israël les juifs sont pris en otage par un gouvernement impérialiste », affirme-t-il. « Ce que Darmanin veut, c’est faire taire toute contestation et nous laisser le choix de choisir tous les cinq ans celui qui va nous taper dessus », ironise-t-il.

Justine Brabant et Lucie Delaporte


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