Violences sexuelles: le système Tariq Ramadan

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Les témoignages s'accumulent contre Tariq Ramadan. Certaines femmes l'accusent de viols et de harcèlement, d'autres d'avoir profité de son statut pour exercer sur elles une « emprise » mentale. Comment le silence a-t-il perduré pendant des années ? Grâce à une mécanique de contrôle et de menaces, d'après des éléments et témoignages recueillis par Mediapart. De son côté, l'islamologue dénonce une « campagne de calomnie ».

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C'est la chute d'un prédicateur médiatique, mondialement connu et longtemps influent dans une partie de la communauté musulmane. Depuis la première plainte pour viol à son encontre, il y a un mois, Tariq Ramadan est visé par plusieurs témoignages accablants de femmes. Les unes l'accusent de viols et de harcèlement – des faits pénalement répréhensibles –, d'autres évoquent des relations extraconjugales consenties, à mille lieues de son discours rigoriste. Mais toutes racontent « l’emprise » mentale qu’aurait exercée l’islamologue suisse sur elles, profitant de son statut d'intellectuel célèbre.

Comment le silence a-t-il perduré pendant des années ? Selon des éléments et des témoignages de femmes, et d'anciens proches, recueillis par Mediapart, Tariq Ramadan a longtemps profité d'une mécanique de contrôle et de menaces. De son côté, le prédicateur musulman, qui n'a pas répondu à nos nombreuses sollicitations, dément et dénonce « une campagne de calomnie » (lire notre Boîte noire).

C'est l'onde de choc mondiale déclenchée par l'affaire Weinstein aux États-Unis, et une libération de la parole sans précédent sur les réseaux sociaux, qui ont suscité le premier témoignage à l'encontre de Tariq Ramadan, le 20 octobre. Les deux affaires présentent un point commun : elles interviennent à un moment où ces personnalités médiatiques sont en déclin et en perte de pouvoir, après avoir été longtemps influentes – le premier dans le monde du cinéma, le second dans la communauté musulmane.

Professeur universitaire, directeur de centres de recherche, auteur d'une trentaine d'ouvrages, conférencier hyperactif, et figure médiatique internationale bénéficiant du label « vu à la télé », Tariq Ramadan affiche, à 55 ans, un CV bien rempli. Durant son ascension, dans les années 1990, il a formé toute une génération de militants et acquis une large audience dans le monde musulman. Tout en essuyant de vives critiques de la part de ceux qui le soupçonnent de communautarisme et d'islamisme radical, et jugent ses positions « ambiguës » et « dangereuses ».

Ces dernières années, le blason de l'intellectuel musulman s'est toutefois terni (lire l'enquête de Mathieu Magnaudeix). Tariq Ramadan ne joue plus le rôle de leader structurant dans le champ religieux qui était le sien. Certains soutiens l'ont lâché. Plusieurs de ses conférences ont fait l'objet de tentatives d'interdiction – comme en 2016 par Alain Juppé à Bordeaux – et sa demande de nationalité française s'est heurtée à une levée de boucliers, ses détracteurs estimant ses valeurs « contradictoires » avec celles de la France.

C'est dans ce contexte de perte de vitesse, et en pleine vague de témoignages sous les hashtags #Balancetonporc et #Metoo, que la première plaignante s'est exprimée. Ancienne salafiste devenue militante féministe et laïque, Henda Ayari a déposé plainte pour viol à l'encontre de l'islamologue le 20 octobre. « Je vais vraiment avoir besoin de soutiens, mes ami(e)s, car en balançant le nom de mon agresseur, qui n'est autre que Tariq Ramadan, je sais les risques que j'encours... », a écrit la quadragénaire sur Facebook (lire son témoignage dans Le Parisien).

Une semaine plus tard, une deuxième plainte pour viol est déposée par Christelle, une Française convertie à l'islam. Elle aussi accuse le prédicateur de l'avoir violée dans une chambre d'hôtel, en 2009. Selon son récit, l’islamologue lui aurait administré des gifles au visage, aux bras, aux seins et des coups de poing dans le ventre, puis lui aurait imposé une fellation et une sodomie, puis à nouveau des coups et un viol. « Je ne comprenais rien, j’avais les larmes aux yeux. […] J’ai hurlé de douleur en criant stop ! », a-t-elle relaté dans un témoignage adossé à sa plainte, et révélé par Le Monde et Le ParisienTariq Ramadan l’aurait ensuite violée avec un objet, toujours selon son récit.

Leurs deux témoignages, précis et présentant de nombreuses similitudes, sont d’une grande violence (lire notre article du 28 octobre). Les deux femmes ont été entendues par la police judiciaire dans le cadre de l'enquête préliminaire ouverte par le parquet de Paris. Dans Le Parisien, le même jour, une troisième femme, Yasmina, témoigne de « harcèlement sexuel » et « menaces » que lui aurait fait subir l’islamologue suisse.

Six jours plus tard, de nouveaux témoignages arrivent, de Suisse cette fois-ci. Dans la Tribune de Genève, trois anciennes élèves du « professeur Ramadan », âgées alors de 15 à 18 ans, affirment avoir eu des relations sexuelles avec lui. Elles dénoncent son « emprise » psychologique. L'une d'elles décrit des rapports « consentis mais très violents ». « La confusion s'est installée dans ma tête. (...) Il disait que c’était notre secret », témoigne une autre. Une quatrième, à l'époque âgée de 14 ans, dit s'être attiré les foudres de l'islamologue après avoir refusé ses avances. Elle dépeint un « homme tordu, intimidant », « possessif et jaloux », « qui usait de stratagèmes relationnels et pervers et abusait de la confiance de ses élèves ».

Tariq Ramadan a fermement démenti toutes ces accusations et contre-attaqué à Paris et Genève avec quatre plaintes – deux pour « dénonciation calomnieuse », une pour « diffamation » et une pour « subornation de témoin ». Il a dénoncé, dans plusieurs communiqués, des « allégations anonymes » et une « campagne de calomnie » déclenchée par ses « ennemis de toujours »« Le droit doit maintenant parler [...], nous nous attendons à un long et âpre combat », indiquait-il le 28 octobre. Le 11 novembre, il est à nouveau sorti du silence pour dénoncer, dans un message Facebook diffusé en français, anglais et arabe, des « excès médiatiques » et « un climat délétère » : « De tous les bords, de façon anonyme ou pas, on lit des commentaires excessifs, racistes, antisémites, islamophobes, irrespectueux à l'endroit des femmes. Depuis plus de trente ans, j'appelle à la mesure, à l'écoute. »

Depuis, d'autres témoignages émergent. Les uns dénoncent une « emprise » mentale du prédicateur, parfois difficile à qualifier juridiquement mais que les victimes vivent comme une grande violence. Les autres font état de relations extraconjugales – tantôt épistolaires-érotiques, tantôt sexuelles – qu'aurait entretenues Tariq Ramadan. Si celles-ci sont en contradiction totale avec son discours moral et conservateur, elles ne semblent pas pénalement répréhensibles.

Depuis un an, une équipe d’une dizaine d’avocats accompagne bénévolement une demi-douzaine de femmes qui dénoncent le comportement de l'islamologue suisse. « Ce sont des femmes musulmanes, en déshérence sociale et spirituelle, qu'il a alpaguées sur Facebook, explique Calvin Job, l'un des avocats pénalistes de ce “pool”. Elles ont été sous emprise et s’estiment victimes de prédation sexuelle. À certaines, il a proposé un mariage, en mentant sur sa situation matrimoniale réelle, à d’autres il a parlé de sexualité et a plus ou moins franchi les étapes assez vite. Il n’y a pas, a priori, matière à des plaintes pénales, mais il peut y avoir une dimension d’abus de vulnérabilité. »

Cette petite équipe travaille avec « la certitude que l’affaire Ramadan est un dossier à tiroirs » et qu’il faut « encourager et accompagner la libération de la parole, être à l’écoute, résume Me Job. Il y a une grosse prudence de leur part, parce qu’elles redoutent la capacité de nuisance de Tariq Ramadan et ses proches, mais aussi parce que c’est très compliqué d’apporter la preuve d’un harcèlement ». Leur travail consiste, depuis un an, à recueillir témoignages et éléments, « si jamais elles franchissent le cap de la crainte et décident de parler ouvertement ». « La justice est un monde de riches, de Blancs, qu’elles ne connaissent pas. Notre message a été de leur dire qu’on était accessibles, que nous n’étions pas les avocats des puissants, mais celui des justes », ajoute Calvin Job.

Ce noyau d'avocats s'est adjoint les services de MThomas de Gueltzl, spécialisé en cyber-harcèlement. « Si ces femmes décident de parler publiquement, un flot de haine peut se décharger, avec du harcèlement, des commentaires, des menaces, qui ne seraient pas forcément liés directement à l’équipe de Tariq Ramadan. Notre rôle est de les protéger », explique Me de Gueltzl. Henda Ayari en a fait l’expérience : après avoir déposé plainte, elle a reçu un flot d’insultes et de menaces de mort.

Des menaces judiciaires d'un avocat introuvable

Comment expliquer que ces témoignages, nombreux et détaillés, n'aient pas filtré avant ? Plusieurs personnes interrogées disent avoir entendu parler d'une « réputation de coureur », voire d'« obsédé », mais « pas de viols ». Certaines femmes ont tenté de sonner l'alarme. Des bribes de témoignages ont été postées sur des forums ou sur les réseaux sociaux, des vidéos et des messages vocaux attribués à l'islamologue ont été mis en ligne sur YouTube et Facebook, puis rapidement signalés et supprimés.

Majda Bernoussi fait partie de ces femmes qui disent avoir frappé à de nombreuses portes sans être entendues. En 2014, cette trentenaire belge, d'origine marocaine, a relaté être tombée malade après une relation « chaotique, destructrice » de quatre années avec l'islamologue. Elle a posté des vidéos sur Internet, retirées depuis, et a raconté son histoire dans un manuscrit de 81 pages intitulé Un voyage en eaux troubles avec Tariq Ramadan, qui n’a finalement jamais été publié.

Des journalistes ont été contactés par des victimes présumées – c'est le cas de Ian Hamel et Caroline Fourest, tous deux auteurs de biographies sur l'islamologue, ou de confrères du Parisien et du Monde. Mais en l'absence de dépôts de plainte et de témoignages à visage découvert, ils ont jugé les éléments trop faibles pour les publier sans s'exposer à des poursuites judiciaires. « Je savais depuis 2009, a écrit sur son blog l'essayiste Caroline Fourest, le 28 octobre. Juste avant mon duel annoncé face à lui sur France 3, des victimes ont commencé à me contacter. Je les ai rencontrées. Elles m’ont montré des photos explicites et raconté des horreurs, mais les agressions subies restaient impossibles à révéler sans plaintes. »

De son côté, l'ancien « Monsieur islam » du ministère de l'intérieur et des cultes, Bernard Godard, a expliqué à L’Obs avoir été informé du fait que Tariq Ramadan « avait beaucoup de maîtresses, [qu']il consultait des sites, [que] des filles étaient amenées à l'hôtel à la fin de ses conférences, [qu']il en invitait certaines à se déshabiller, [que] certaines résistaient et [qu']il pouvait devenir violent et agressif ». À Mediapart, il précise avoir simplement recueilli, « en 2009-2010 », « deux témoignages indirects de gens qui l'avaient connu » : « Ils m'ont dit : “Ces derniers temps on a des rumeurs disant qu'il est devenu un peu plus violent.” Il lui arrivait de demander à des filles de monter dans sa chambre et il pouvait être insistant, très pressant, voire même violent si la fille résistait – des violences verbales, il les insultait. Mais je n’ai jamais entendu parler de viols, insiste le spécialiste de l'islam. C'était du “j’ai entendu dire que...”, et dans le contexte d’il y a six ou sept ans, où le harcèlement, à tort, n’était peut-être pas pris en considération. On disait – et c'est triste : “C’est pas normal”, point barre. »

Plusieurs femmes expliquent ce long silence par des « menaces » et des « intimidations » dont elles auraient fait l'objet, ainsi qu'une forme de « chantage » avec des photos ou vidéos « compromettantes ». C'est le cas de Sara, 36 ans, résidant dans l'Hérault. Si elle n'a jamais rencontré Tariq Ramadan, elle a eu de nombreux échanges épistolaires sexuels avec lui, en 2013. Après l'avoir interrogé sur ses intentions et contradictions par rapport à ses « valeurs religieuses », puis avoir décidé de révéler sur les réseaux sociaux son histoire – et celles d'autres femmes avec lesquelles elle était en contact –, elle dit s'être attiré ses foudres.

« J’ai compris qu’il se servait de son image pour attirer les filles. Il m’a bloquée sur toutes les applications et réseaux, relate-t-elle. J’ai créé un faux compte Facebook, et j'ai laissé un commentaire sous une publication où il parlait de respect, en l'interrogeant sur son respect des femmes. Le message a été effacé », assure-t-elle. Quelques minutes après, une femme la contacte en message privé. « Elle essayait de me soutirer des informations. Le lendemain, Tariq Ramadan m’a envoyé les copies d’écran de la conversation que j’avais eue avec cette dame, en me disant de faire attention à qui je parlais. »

L'islamologue affirme ensuite ne pas la connaître et menace de la « signaler pour harcèlement ». Puis viennent les menaces judiciaires. En novembre 2013, Sara reçoit deux mails d'un certain « Me Jean-Pierre Allaman », qui se présente comme « avocat au barreau de Paris et Genève » et conseil de l'islamologue.

Mail reçu par Sara, signé Jean-Pierre Allaman. © Document Mediapart Mail reçu par Sara, signé Jean-Pierre Allaman. © Document Mediapart
Dans ces courriels, qui ne respectent pas les formules juridiques consacrées, aucune coordonnée ne figure. Mais surtout, l’avocat est introuvable sur Internet, tout comme dans les registres des barreaux de Paris et de Genève, d’après nos vérifications. Tariq Ramadan a-t-il envoyé lui-même ces mails dans le but de mettre la pression sur la jeune femme – une pratique punie par le code pénal (lire ici et ? Questionné par Mediapart, il n'a pas répondu.

D’autres courriers suivront, cette fois-ci de cabinets d’avocats bruxellois et genevois bien réels, dénonçant du « harcèlement » et une « atteinte à la vie privée ». Dans l’un d'eux, l’avocate dit prendre la suite de son « confrère » Jean-Pierre Allaman. Contactée par le journal suisse 24 heures, elle a affirmé ne pas le connaître. Joint par Mediapart, aucun d'eux n’a souhaité s’exprimer, invoquant le « secret professionnel ».

Sara a ensuite reçu un mail d’intimidation d’une personne se présentant comme Ahmed Mawlawi, un ancien « proche de Tariq ». L'homme lui explique que si elle poursuit ses publications sur les réseaux sociaux, il divulguera des éléments personnels la concernant :

Mail reçu par Sara et signé Ahmed Mawlawi. © Document Mediapart Mail reçu par Sara et signé Ahmed Mawlawi. © Document Mediapart

Tariq Ramadan se cache-t-il derrière ces courriels “Gmail” ? Nos messages envoyés à ces adresses sont tous restés sans réponse, et l'intéressé n'a pas souhaité nous répondre. Parallèlement, Sara dit avoir vu fleurir plusieurs profils Facebook à son nom et y voit la main du prédicateur. Une autre femme mettant en cause les agissements présumés de Tariq Ramadan a d’ailleurs reçu des mails d’intimidation d’une adresse “Gmail” au nom de... Sara (voir ci-dessous).

Cette autre femme, c’est Lucia Canovi, une Française convertie domiciliée en Algérie, qui a publié le 12 octobre un livre intitulé Le Double Discours. Tariq Ramadan le jour, Tariq Ramadan la nuit. Vivement critiquée pour ses vidéos – dans lesquelles elle explique tour à tour que la « Terre est plate » ou que Tariq Ramadan serait « sataniste » –, Lucia Canovi a été en contact ces dernières années avec plusieurs « maîtresses » de l'islamologue. Dans son manuscrit, elle relate ses « aventures sordides » supposées. Cet ouvrage, et plusieurs publications sur Internet, lui ont valu une série de mises en demeure de Tariq Ramadan et de son avocate, mais aussi des mails anonymes la menaçant explicitement, elle et sa famille. « Vous en subirez les conséquences avec vos familles et vos enfants. On ne laissera pas faire et on est prêt à tout », peut-on notamment lire (cliquez sur les mails pour agrandir).

Mail adressé à Lucia Canovi. © Document Mediapart

Mails reçus par Lucia Canovi. (Nous avons masqué les noms de plusieurs femmes). © Documents Mediapart

« Sois présente ! Lâche-toi et sois en confiance »

Pour Sara, qui dit être en contact avec plusieurs autres femmes, Tariq Ramadan imposerait le silence grâce à ce type de « chantage ». « Au début, il vous pose plein de questions sur la famille, les voyages, etc. Il essaye de cerner la personne, ses fragilités. Il demande aussi aux femmes des photos, des vidéos, à caractère un peu sexuel et il tente de vous intimider », affirme-t-elle. Elle évoque par exemple le cas de cette femme, mariée, mère de famille, qui aurait eu une relation avec l’islamologue : « Il avait une vidéo d’elle en train de lui faire une fellation, donc il la faisait chanter avec ça », assure-t-elle.

C’est aussi ce qu’a relaté Yasmina : « Il disait qu'il avait des choses compromettantes sur moi. Il s'est servi de son aura dans la communauté et a abusé de mes faiblesses. » Quant à Henda Ayari, elle assure que lorsqu'elle a fait part à Tariq Ramadan de sa volonté de porter plainte, il l’aurait « menacée de représailles » et de « s’en prendre à [ses] enfants ». Il aurait également agité la menace de divulguer des « photos compromettantes ».

« Il y avait des menaces à chaque fois que ces femmes voulaient parler », témoigne Ian Hamel, qui a été en contact avec plusieurs d’entre elles. « Elles m’ont assuré qu’il intervenait lui-même sur les réseaux sociaux pour insulter ses détracteurs, sous divers pseudonymes. Il pouvait aussi appeler leur frère aîné ou leur père. » Majda Bernoussi a ainsi reçu « des menaces » à coups de « messages vocaux » et « courriers d’avocats dont on ne trouve aucune trace dans les annuaires professionnels », atteste le journaliste.

Lui-même explique avoir essuyé « insultes » et « menaces » de la part de l’islamologue dans le cadre de la biographie qu’il réalisait : « En interview, il peut changer d’attitude en deux secondes si vous dites quelque chose qui ne lui plaît pas, il commence à insulter : “ordure”, “salopard”. » Après l'enquête en cinq volets de Mediapart, en 2016, l'islamologue avait répliqué dans une vidéo de près de trente minutes.

Au fil des années, certaines femmes sont rentrées en contact. Et d’après Sara, Tariq Ramadan aurait tenté de « semer la zizanie » entre elles. Exemple avec ce mail du 27 novembre 2013, dans lequel l’islamologue explique à Sara que Majda Bernoussi « a un vrai problème psychologique » et multiplie les « crises » et « délires jaloux ». « À Majda, il a dit que j’étais frustrée parce qu’il m’avait rejetée, relate Sara. À moi, il a raconté qu’elle était folle. »

Un autre élément expliquerait la spirale du silence, selon plusieurs témoignages : l'« emprise » psychologique et morale qu'aurait exercée Tariq Ramadan sur ces femmes, grâce à son statut d'homme « savant », « religieux », « respectable ». « Emprise », le mot revient d'ailleurs dans la bouche de plusieurs témoins. Le prédicateur joue de l’influence et de la grande admiration qu’il suscite chez ses fidèles, notamment celles qui se tournent vers lui en quête de conseils religieux ou spirituels. « C'est un gourou, ses fans, notamment les jeunes femmes, se précipitent à ses conférences, c'est un peu le bon Dieu », analyse le journaliste Ian Hamel, auteur d’une biographie fouillée en 2007.

En 2014, Majda Bernoussi a détaillé au journaliste cette « emprise » mentale. C'est à son retour de La Mecque, et sur les conseils de son entourage, qu'elle a sollicité l'islamologue. Elle lui a envoyé ses textes, dans lesquels elle relate sa vie, marquée par la violence. « Aie confiance, je vais te guider vers la lumière », lui a-t-il répondu.

Dans L’Obs, une autre jeune femme, Naïma, évoque une relation consentie mais « extrêmement toxique » avec Tariq Ramadan, qu’elle décrit comme un « prédateur » : « Après être passée entre les mains de Tariq, on n'est plus la même personne. Il prend possession de l'esprit de l'autre. » Amélie, 28 ans, abonde : « Parfois il dépassait les bornes dans le contrôle sur moi », dit-elle en citant des SMS reçus qu'elle a compilés : « Tu étais censée être soumise et obéissante » ; « Tu dois me répondre plus vite et tu dois m’obéir. Tu es vraiment contente qu’on se connaisse ? Avec l’intelligence, le corps et le cœur ? Tu sens un peu ? ».

« Une fois il m'a dit qu'il était mon sultan, poursuit-elle. Dès qu’il y avait le moindre désaccord, ou si je ne répondais pas à ses textos dans les dix minutes, il faisait des crises de colère, puis il m’envoyait un texto “je pense à toi…” au milieu de la nuit. J’avais l’impression d’avoir des disputes de couple avec quelqu’un que j’avais vu deux fois, et qui n’était pas du tout mon compagnon ! Il me faisait des déclarations passionnelles, lyriques, je ne savais pas si c’était de la manipulation ou si c’était sincère. »

Tariq Ramadan à l'Assemblée nationale, à Paris, le 2 décembre 2009. © Reuters Tariq Ramadan à l'Assemblée nationale, à Paris, le 2 décembre 2009. © Reuters
L'histoire d'Amélie, évoquée dans L'Obsa commencé, comme beaucoup d'autres, sur Facebook. En août 2011, un message est arrivé dans sa boîte privée, selon son récit. Cette étudiante, alors âgée de 22 ans, n'avait jamais rencontré Tariq Ramadan, qu'elle avait simplement « vu à la télé, avec [sa] maman ». « C’était quelqu’un que j’admirais beaucoup même si je n’étais pas musulmane à l'époque [elle s'est convertie plus tard – ndlr] », raconte-t-elle à Mediapart. En découvrant le message, elle pense d’abord à « un faux profil ». « Ça me paraissait impossible que ce soit lui, il n’y avait pas de raison qu’il m’envoie un message, je ne suis personne. »

Elle ne prête pas attention, puis un second message arrive quelques jours plus tard, s’étonnant de son absence de réponse. L’islamologue a lu une interview d’elle sur la cause palestinienne et veut lui proposer « un projet »« Je ne suis pas une militante très impliquée, donc j’étais sceptique. Je lui ai dit de m'appeler si c'était bien lui. » Trois semaines plus tard, elle a la surprise de recevoir un coup de fil du quinquagénaire, qui lui propose de se rencontrer, « dans un lieu discret », un restaurant, près de la gare de l’Est, à Paris. Elle accepte, « pour savoir ce qu’il y avait derrière tout ça ».

Selon son récit, Tariq Ramadan se serait rapidement montré « familier ». « Sur le chemin, je lui envoie un texto pour lui dire que je serai un peu en retard. Il me répond : “Dis donc, ne commencez pas!” ; “Eh oh, la petite en retard, autoritaire, qui ne répond pas ! Il y a des punitions qui se perdent là”, j’ai trouvé cela bizarre. Puis il est carrément passé au tutoiement », affirme-t-elle. Au restaurant, la jeune femme lui demande ce qu’il veut. « Il m’a répondu qu’il était là pour ce qui pouvait m’intéresser : des discussions, des projets, des relations. Il m’a dit que ma personnalité l’avait touché dans l’interview, et que je lui plaisais. »

Très vite, l'islamologue se serait mis « à parler de sexe ». Après le rendez-vous, « des textos très explicites sexuellement » auraient suivi, « dans lesquels il parlait beaucoup de rapports de domination sexuelle. Il disait qu’il voulait que je me donne à lui entièrement, corps et âme, il me parlait de fellation, puis de sodomie. J’étais très choquée, on ne s’était encore jamais touchés, je ne l’avais vu qu'une fois. Je lui disais que je voulais aller plus lentement. Il me reprochait de ne pas donner assez, d'être trop froide, trop distante ». La jeune femme accepte un deuxième rendez-vous, dans un café. « D’abord il m’a fait du pied. Après, il m’a demandé d’aller aux toilettes et de l’attendre là-bas. J’ai dit non, c’était hors de question », assure Amélie.

Sara a été contactée d’une manière similaire, en mai 2013. Après avoir laissé un message ironique (« Beau gosse Tarik t’as pas un fils ou un cousin à présenter ? ») sur la page Facebook officielle de Tariq Ramadan – « pour moquer les messages de ses fans »  –, elle raconte avoir été sollicitée par un compte au nom de l’islamologue. Elle aussi pense d'abord à un profil « fake ». « Il m’a dit :“Connecte-toi sur Skype si tu veux en avoir le cœur net” », relate-t-elle. Elle refuse. Méfiante, elle alerte son compte officiel Facebook, sans obtenir de réponse.

Leur correspondance se poursuit, jusqu’à un message vocal, que Mediapart a pu écouter : « Voilà, comme ça tu entends ma voix, et puis à toi de savoir. C’est bien moi, donc je vais pas commencer à insister pendant trente ans », s'impatiente-t-il. Il lui propose un café à Paris, elle décline. Dans leurs échanges sur l'application Viber, que Mediapart a consultés, l'islamologue alterne propos sexuels et messages dans lesquels il lui reproche une « attitude froide » et lui demande de « donner plus », d’être « plus libre sans chichis ». « Sois présente ! Lâche-toi et sois en confiance » ; « J’ai besoin de plus », écrit-il.

« Je lui ai dit : “Je n’aime pas ça.” Il m’a dit : "Je sais, c’est pour ça que je le fais.” »

Au-delà d’échanges épistolaires crus, Tariq Ramadan pouvait se montrer brusque, voire violent, selon certaines femmes. Amélie raconte comment à deux reprises il l’a invitée dans sa chambre d’hôtel, tard le soir. Si elle décline la première invitation, elle accepte la seconde. « J’étais dans une phase très dépressive, je ne dormais pas, je ne m’alimentais pas, je me sentais très seule, et le jour de mon anniversaire, il a été la première personne à m’envoyer un message. J’ai été touchée, et c’est le seul moment où j’ai baissé la garde. Je me suis dit : “Finalement, il s’intéresse à moi, il est gentil.” »

À l’hôtel, l'intellectuel apparaît d’abord prévenant, selon son récit. « Il ne m’a pas sauté dessus, il m’a offert d’abord un cadeau, on a discuté. » Mais plus tard, alors qu'ils se déshabillent, il lui aurait « mordu les seins », assure-t-elle, au point d'avoir encore « des croûtes de sang quelques jours plus tard »« C’est une pratique que j’ai trouvée violente et que je n’ai pas désirée, explique-t-elle. Je lui ai dit : “Je n’aime pas ça.” Il m’a dit : "Je sais, c’est pour ça que je le fais.” J’ai trouvé ça très, très choquant, j’ai fondu en larmes. » 

La jeune femme dit avoir profité qu'il se rende aux toilettes pour « faire semblant de dormir, pendant quatre heures ». « J’étais terrorisée, j’ai gardé les jambes croisées, serrées. Il ne m’a pas touchée, il est resté éveillé toute la nuit, assis, la lumière allumée. Il ne faisait rien, il n’a pas fait sa prière du matin. Toutes les trente minutes, il me disait : “Ça va, tu dors ?” » Aujourd'hui, Amélie a pris contact avec un avocat et estime que son récit peut éclairer l'enquête en cours, mais elle n'envisage pas de plainte, jugeant leur relation « consentie ».

Selon les récits de ces femmes, le prédicateur semble évacuer assez rapidement la religion et la spiritualité dans les conversations. « Très vite », parler de l’islam « ça ne l'intéressait plus », a expliqué Majda Bernoussi. « Il me disait qu'il était tombé amoureux de la fille du manuscrit. Il exigeait ma confiance absolue. Il me disait qu'il était divorcé devant Dieu et les hommes. Je l'ai cru. Un homme de cette envergure ne ment pas, c'est bien connu. » Yasmina, qui a témoigné dans Le Parisien, indique avoir d’abord reçu « des conseils religieux » de la part de l'islamologue, qu’elle avait sollicité, puis « un jour il a réclamé [sa] photo ». « Il voulait savoir à quoi ressemblait celle avec laquelle il échangeait. Il m'a trouvée mignonne. À partir de là tout a dérapé, entre nous, c'est devenu pornographique. »

Amélie, de son côté, a « très vite compris que ce qui l’intéressait ce n’était pas le projet [sur la Palestine]. Il en parlait à peine et de manière très vague ». L'étudiante explique avoir été « intimidée » par son statut de « personnalité publique » et de « guide moral » « Je me disais : “Je suis en train de parler à Tariq Ramadan, c'est fou.” Je rougissais. Il m’a dit : “Vous me plaisez.” Je lui ai demandé s’il était marié, et comment ça lui paraissait compatible avec la religion musulmane. Il n'arrivait pas vraiment à me répondre. »

La plupart de ces femmes ont en commun d’avoir été en contact avec l’islamologue à un moment très difficile de leur vie. Majda Bernoussi lui avait raconté son parcours douloureux. Amélie sortait d’une relation avec un compagnon harceleur et traversait une dépression profonde. Naïma était « engloutie par les problèmes » et se disait : « Ce n'est pas n'importe qui, il faut lui faire confiance. » Henda Ayari vivait quant à elle une séparation très difficile avec son mari, un salafiste. « J’avais perdu la garde de mes trois enfants, j’étais seule, sans argent, sans logement, sans travail. Une assistante sociale m’a conseillé de retirer mon voile pour trouver du travail. J’ai suivi ses conseils. Mais je culpabilisais (...) Tariq Ramadan m’a apporté les réponses que je cherchais », a-t-elle témoigné. Ces femmes racontent toutes avoir été flattées de l’intérêt que leur portait le célèbre islamologue, qui les a mises en confiance.

Certaines affirment que le penseur musulman leur avait demandé de taire leur relation. Amélie précise qu'il a coupé tout contact en octobre 2012 après avoir appris qu'elle avait mentionné à un responsable associatif de la communauté musulmane l’avoir « rencontré quelques fois ». L’étudiante dit avoir reçu un message « qui disait, en substance : “Tu as trahi notre secret, tu devrais avoir honte.” ».

Le statut et l'influence de Tariq Ramadan dans la communauté musulmane auraient aussi joué un rôle, selon plusieurs de nos interlocuteurs. « Longtemps, Tariq Ramadan est apparu comme intouchable. C’est quelqu’un qui n’accepte pas du tout la critique et peut se montrer très menaçant à l’égard de ceux qui le contestent », souligne Saïd Branine, le directeur d'Oumma, principal site d'information musulman. « Certaines femmes ont pu avoir eu peur de témoigner, elles craignent certainement des menaces de lui ou de ses proches », estime-t-il. D'autant que le prédicateur « a réussi un tour de force », selon lui : « S’identifier comme le défenseur de l’islam et laisser penser que lorsqu’on l’attaquait, c’est systématiquement l’islam qui était attaqué. »

Ces dernières années, certains anciens soutiens de Ramadan, pourtant fâchés, ont eu du mal à le critiquer, par peur de contribuer à sa stigmatisation, de crainte aussi que cela ne se retourne en réalité contre les musulmans. 

Pour le sociologue Omero Marongiu-Perria, ancien membre de l'UOIF (Union des organisations islamiques de France), la célébrité et les réseaux importants de l'islamologue ne sont pas étrangers à cette omerta. « Il a acquis une notoriété importante, grâce à son charisme – il se présentait en homme charmant, maîtrisant parfaitement la langue française –, sa filiation – il est le petit-fils du fondateur des Frères musulmans égyptiens –, mais aussi à une infrastructure qu'il a construite », analyse le spécialiste de l'islam, qui rappelle que Tariq Ramadan « n'a jamais été un fils d'immigrés issu des quartiers, un self-made-man ou un homme isolé » mais qu'il est né « dans une famille bourgeoise et s'est constitué par la suite un réseau de militants et d'élites ». 

Durant son ascension, dans les années 1990, le prédicateur « a écarté une à une toutes les personnes critiques », poursuit Omero Marongiu. « Lorsque des militants critiquaient sa stratégie ou son discours, il rétorquait : “Ce sont des gens qui veulent prendre ma place” ou qui “sont inféodés au système”. C'est cette même stratégie de défense qui est utilisée aujourd'hui dans les affaires de violences sexuelles », estime le sociologue, qui a publié une tribune remarquée sur l'affaire. 

À cela s'ajoute la peur des réactions des proches et au sein de la communauté musulmane. « Le tabou de la sexualité est important », souligne Saïd Branine, qui insiste sur la « dimension psychologique et morale » : « Certaines femmes redoutent la honte vis-à-vis de leurs mari, père ou frère, des remarques comme “pourquoi tu t’es retrouvée avec un inconnu dans une chambre ?”. »

L'avocat Éric Morain – qui défend plusieurs femmes en France et en Suisse, dont Christelle – relate la difficulté pour ses clientes de témoigner. « Ces femmes avaient mis un “couvercle” sur ce qui s’était passé, et sont aujourd’hui logiquement dans un processus de maturation, mais avec un effet boomerang : tout cela étant devenu public et très médiatisé, elles se sentent exposées ; elles reçoivent par ailleurs un ensemble de menaces ou de pressions diverses. Elles ont une vie sociale, culturelle, religieuse, donc certains peuvent leur dire, y compris des membres de leurs familles d’ailleurs, qu’il serait mieux de ne pas témoigner. Et malgré cela, certaines le font. »

Y a-t-il eu des alertes auprès du premier cercle de Tariq Ramadan ? Durant notre enquête, plusieurs personnes nous ont affirmé que son frère Hani Ramadan avait été mis au courant – à l'oral et à l'écrit. L’islamologue helvète aurait balayé ces accusations, en estimant qu'elles relevaient de la vie privée, et en rejetant la faute sur les femmes. Contacté, il n'a pas répondu.

Depuis le début de l'affaire, le directeur du Centre islamique de Genève parle de « calomnies ». Après la plainte d'Henda Ayari, il a dénoncé, dans une vidéo, des « rumeurs » et « médisances », et prédit un « terrible châtiment » à ceux qui « accus[ent] un individu innocent d'avoir forniqué ou violé, relayant un récit qui est le fruit de [leur] imagination malveillante ». Le 29 octobre, sur son blog et sur les réseaux sociaux, il a demandé de relayer largement une publication qui laissait entendre que l'affaire Ramadan était le fruit d'un complot sioniste. Ce billet a depuis été supprimé.

Tariq Ramadan a redit, samedi, qu'il restait « serein », « patient » et « déterminé ». « Je fais confiance à la justice », a-t-il ajouté. « On s’inscrit dans un temps long, qui est le temps de l’enquête », commente de son côté Me Éric Morain, qui défend notamment Christelle. L'avocat n'exclut pas de faire témoigner d'autres femmes « de manière anonyme, dans le cadre prévu par le code de procédure pénale ».

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Sauf mention contraire, toutes les personnes citées ont été jointes par Mediapart ces deux dernières semaines. Amélie a été interviewée les 1er et 2 novembre, Sara le 7 novembre. Elles nous ont donné leur véritable identité mais ont souhaité se protéger en témoignant sous ces prénoms d'emprunt. D’autres femmes nous ont livré leur témoignage mais n'ont pas voulu qu'il apparaisse dans l'article. D'autres encore, que nous avons sollicitées, n’ont pas souhaité s’exprimer publiquement, mais sont en lien avec la petite équipe d'avocats citée dans l'article. S'agissant des mails de Jean-Pierre Allaman, nous avons notamment joint le Conseil national des barreaux, l'Ordre des avocats de Paris et la Commission de la réglementation de l’exercice du droit (CRED).

Depuis le 28 octobre, Mediapart a sollicité à de multiples reprises Tariq Ramadan et son avocat, Yassine Bouzrou, en vain. « Je ne souhaite pas communiquer », nous a répondu Me Bouzrou. Également sollicité, Hani Ramadan n'a pas répondu.