Acte XIV des «gilets jaunes»: le face-à-face continue avec l’exécutif

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Pour la quatorzième semaine consécutive, des « gilets jaunes » ont défilé dans des dizaines de villes en France. La journée a été marquée par moins de heurts. Pourtant, après trois mois de contestation, aucune porte de sortie ne s’entrouvre.

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Trois mois de manifestations sans interruption. Les « gilets jaunes » sont repartis à la conquête des villes le 16 février. Paris bien sûr, mais aussi Bordeaux et Toulouse, où les défilés ont régulièrement rassemblés des milliers de personnes, ainsi que Rouen, Marseille, Le Mans, Valence, Lille, Bourg-en-Bresse… Ces manifestations continuent de pulluler sur l’ensemble du territoire comme autant de confettis jaunes sur une carte de France. Le gouvernement se trouve dans l’impasse pour faire retomber la pression.

Le comptage demeure toujours aussi difficile à opérer. L’absence d’organisateur unique rend impossible une estimation du côté des manifestants. Pour cet acte XIV, les chiffres du ministère de l’intérieur sont donc les seuls à être diffusés. À 14 heures, il indiquait la participation de 10 000 personnes aux différents défilés organisés en France (contre 12 000 la semaine précédente), dont 3 000 dans la capitale (contre 4 000 comptabilisées le 9 février). Selon le ministère de l’intérieur, 41 000 personnes ont manifesté dans toute la France ce 16 février. Des chiffres que contestent les gilets jaunes. « On est 15 000 [à Paris – ndlr], ça veut dire que le mouvement redouble », affirmait à l’AFP Jérôme Rodrigues, une des figures de mouvement, présent dans le défilé parisien.

Manifestation des gilets jaunes à Paris le 16 février 2019. © REUTERS/Benoit Tessier Manifestation des gilets jaunes à Paris le 16 février 2019. © REUTERS/Benoit Tessier

Globalement, les différents défilés se sont déroulés dans le calme. À Toulouse, le site du quotidien La Dépêche du Midi a indiqué, images à l’appui, que des heurts ont éclaté à la fin de la manifestation aux alentours de 16 h 30. À Bordeaux, selon le site de Sud-Ouest, le défilé s’est déroulé dans le calme. Quelques dégradations ont été contrastées à Nantes et à La Rochelle par France Bleu. Quatre gilets jaunes ont été renversés par un automobiliste bloqué dans la manifestation rouennaise.

À Paris, où le tracé avait été validé par la préfecture de police entre la place de l’Étoile et les Invalides, en passant par le Quartier latin et Montparnasse, le cortège était encadré par des unités mobiles qui se sont affrontées, çà et là, avec les manifestants de tête. Alors qu’il avait critiqué le mouvement des gilets jaunes dans un entretien au Figaro, Alain Finkielkraut, qui se trouvait boulevard Montparnasse lors du passage du défilé, a été pris à partie par des manifestants et a été la cible de violentes attaques antisémites (la vidéo est ici). Dans la soirée, Emmanuel Macron a condamné cette agression. « Les attaques antisémites dont il a fait l’objet sont la négation de ce que nous sommes et de ce qui fait de nous une grande nation. Nous ne le tolèrerons pas », a indiqué le chef de l’État dans un tweet. Le parquet de Paris a annoncé dimanche 17 février l'ouverture d'une enquête du chef d'« injure publique en raison de l'origine, l'ethnie, la nation, la race ou la religion, par parole, écrit, image, ou moyen de communication au public par voie électronique ».

En fin de journée samedi, avec les gilets jaunes parqués sur l’immense esplanade des Invalides, la dispersion a pris un tour plus tendu, voire violent, mais aussi plus classique, entre les plus radicaux et les forces de l’ordre, qui avaient annoncé la fin de la manifestation dès 16 heures. Vers 18 heures, quelques groupes se sont engouffrés dans les rues adjacentes, en particulier la rue Marbeuf, afin de rejoindre les Champs-Élysées à nouveau.

Lors de la dispersion de la manifestation des gilets jaunes aux Invalides le 16 février 2019. © Karl Laske Lors de la dispersion de la manifestation des gilets jaunes aux Invalides le 16 février 2019. © Karl Laske

Cet acte XIV se déroule dans un contexte judiciaire particulier. Deux procès emblématiques se sont tenus cette semaine. D’abord celui de Christophe Dettinger, cet ex-boxeur professionnel, accusé d’avoir frappé des gendarmes sur la passerelle Solferino, à Paris, le 5 janvier. Le 14 février, il a été condamné à un an de prison ferme et 18 mois avec sursis, accompagnés d’une mise à l’épreuve. Il bénéficiera en outre d’un aménagement de peine avec un régime de semi-liberté.

Le 15 février, c’était au tour d’Éric Drouet, l’une des figures médiatiques des gilets jaunes, d’être jugé pour avoir appelé à des manifestations les 22 décembre et 2 janvier et omis de les déclarer auprès de la préfecture. Le procureur a requis un mois de prison avec sursis et 500 euros d’amende. « Ce procès est clairement politique », a déclaré son avocat. Depuis le début du mouvement des gilets jaunes, selon le ministère de l’intérieur, on dénombre 8 000 arrestations, 1 800 condamnations et 1 500 dossiers encore en attente de jugement.

Selon un décompte des violences policières effectué par le journaliste David Dufresnes depuis le début du mouvement, et dont Mediapart rend compte sur sa page « Allô Place Beauvau ? C’est pour un bilan provisoire », on déplore un décès, 5 mains arrachées (dont une lors de l’acte XIII devant l’Assemblée nationale), 20 personnes éborgnées et 189 blessées à la tête. Aucun procès d’agent des forces de l’ordre n’a encore eu lieu à ce jour pour ces événements.

Fait nouveau concernant les violences en cours depuis trois mois : le gouvernement est désormais placé sous observation internationale. Trois rapporteurs des Nations unies s’inquiètent de la répression policière et judiciaire dont fait l’objet le mouvement des gilets jaunes. Ils appellent « la France à repenser ses politiques en matière de maintien de l’ordre ». Les eurodéputés, de leur côté, ont voté le 14 février une résolution condamnant « le recours à des interventions violentes et disproportionnées par les autorités publiques » (lire l’article complet ici).

Cette journée du 16 février est donc un test pour le gouvernement plus que pour les gilets jaunes, qui, rien qu’à Paris, ont déclaré trois manifestations et trois rassemblements, dont l’un à République. Une nouvelle « Nuit jaune » est prévue sur la place à partir de 17 heures et sera consacrée au référendum d’initiative citoyenne (RIC) et à l’antisémitisme. Les organisateurs veulent « sensibiliser » sur la question après les « derniers actes de dégradation indignes et contraires à nos valeurs », en référence notamment au tronçonnage de l’arbre planté en hommage à Ilan Halimi et aux tags sur un portrait de Simone Veil. En fin d’après-midi, peu de personnes avaient répondu à cet appel d’un genre nouveau. Tout comme reste inconnue la mobilisation qui s’opérera dimanche pour célébrer les trois mois de manifestations des gilets jaunes.

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En province, certains manifestants renouent avec leurs actions originelles : barrages filtrants, occupations de ronds-points ou de péages. Signe d’un regain du mouvement ? Trop tôt pour le dire, mais en tout cas signe d’une énergie à revendiquer toujours présente en province. Exemples : au péage de Saint-Arnoult, sur l’A10 au sud-ouest de Paris, une opération « péage gratuit » a été organisée ; à Nîmes (Gard), deux sorties d’autoroute ont dû être fermées ; autour de Toulouse (Haute-Garonne), des appels à des blocages ont été lancés sous l’intitulé « Retour aux sources », un entrepôt d’Amazon a été bloqué.

Des défilés joyeux et bon enfant ont aussi pris le pas sur les manifestations parfois tendues : à Beaugency (Loiret), des personnes ont défilé au son d’une fanfare ; à Tarbes, ce sont près de 700 personnes qui se sont rassemblées, souvent déguisées ; au Mans (Sarthe), les gilets jaunes ont organisé 24 heures de mobilisation avec une course de caisses à savons, suivie d’une nuit à la belle étoile (des heurts ont néanmoins éclatés en fin d’après-midi). Même en Île-de-France, où les gilets jaunes ont eu des difficultés à exister cet automne, des tentatives de coordination et d’actions concertées se font jour, comme le blocage de Rungis ou d’entrepôts des géants de la logistique, et le mouvement se densifie.

La stratégie d’étouffement du mouvement par l’exécutif, mobilisant comme jamais la force publique et la justice – et envoyant un signal répressif en adoptant en première lecture à l’Assemblée la loi « anticasseurs » – montre ses limites. Tout comme le Grand débat qui, permettant au président de la République de s’exprimer durant des heures sur les chaînes d’information en continu, ne respecte pas les règles de neutralité et de transparence propres à un débat national et pose encore de nombreuses questions sur les synthèses qui en seront faites.

Comme pour mieux attiser le ressentiment, le gouvernement continue de fermer une à une les portes de réformes demandées depuis le début du mouvement. Sur le référendum d’initiative citoyenne (RIC) ? « Le RIC, ça me hérisse », a déclaré le premier ministre Édouard Philippe lors d’un débat organisé dans les Yvelines le 26 janvier. Sur le retour de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), l’une des premières revendications des gilets jaunes après l’abandon de l’augmentation de la taxe carbone ? Les atermoiements du pouvoir sont autant de fausses pistes qui ne permettent pas d’apaiser la colère. À un mois de la fin du Grand débat, Emmanuel Macron le réduit toujours à ses propres choix politiques.

Dernière provocation : alors que la justice sociale est l’une des pierres angulaires des revendications, Édouard Philippe a cru bon d’évoquer la possible mise en place de « contreparties » aux allocations sociales. La question des aides sociales ne fait pourtant pas polémique au sein des gilets jaunes, comme cela a été documenté par Mediapart, reportage après reportage.

En revanche, que ce soit sur les ronds-points ou lors des réunions du Grand débat, celle des contreparties au CICE – cette baisse massive de cotisations sociales au bénéfice des entreprises – a souvent émergé et fait partie des propositions qui circulent à l’attention du gouvernement. Celui-ci reste sourd à cette demande et continue d’exonérer les entreprises en ces temps de crise sociale.

Tout semble donc en place pour que le mouvement des gilets jaunes continue. Ses requêtes en termes de justice sociale et fiscale, ainsi que d’avancées démocratiques, demeurent inaudibles aux oreilles de l’exécutif. L’acte XV est déjà dans les têtes. Ainsi que la date du 15 mars, qui marquera la fin officielle du Grand débat. La CGT et Force ouvrière ont appelé à une journée de grève nationale ce jour-là. L’appel est d’ores et déjà soutenu par nombre de gilets jaunes.

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Cet article a été actualisé afin d’intégrer les attaques antisémites dont Alain Finkielkraut a été la cible, la réaction d’Emmanuel Macron ainsi que l'annonce de l'ouverture d'une enquête préliminaire par le parquet de Paris.