Retour de Jean-François Copé: un symptôme national

Par

Donc il revient, comme Bernard Tapie il y a trois semaines. Le « retour » de Jean-François Copé a peu de chances de survivre à l’hiver, mais il est un symptôme. Il raconte le déphasage aigu entre la France des politiques et la France des citoyens.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

C’est l’histoire d’un récit impossible, mais qui s’impose quand même. Il se répand sur tous les tons, critiques le plus souvent, et parfois complaisants. On le retrouve « en exclusivité » dans Valeurs actuelles, mais aussi dans Le Monde, Libération, Le Figaro, Le Parisien, Le Huffington Post, Mediapart ici même, L’Obs, Le Point, L’Express, les radios, les télés.

Partout, y compris la vénérable AFP qui n’a pas jugé utile de faire connaître aux Français les griefs précis, et très lourds, qui ont valu à Christine Lagarde, patronne du FMI, d'être déférée devant la Haute cour de justice dans le cadre de l’arbitrage Tapie (voir l’article de Laurent Mauduit), mais qui signe trois dépêches sur l’événement Copé. Deux le 13 janvier : « Copé fait son retour cette semaine après 18 mois de silence médiatique », puis « Copé signe son retour avec un livre Le Sursaut français ». Et une troisième analyse, le lendemain : « Copé revient avec une ambition intacte malgré une popularité en berne ».

Transposez cette histoire dans la vie quotidienne. Prenez, par exemple, un cadre supérieur dans une grande entreprise, ou simplement un chef de rayon. Comme Jean-François Copé à l’UMP, ce responsable ou cet exécutant aurait perdu la moitié de ses clients, laissé une ardoise faramineuse, tandis qu’une somme énorme aurait été détournée dans des conditions obscures. Rappelons que l’UMP est passée de 300 000 adhérents en octobre 2012, à moins de 150 000 au départ de Copé, que le déficit de son parti était alors de 74 millions d’euros, et que 18 millions de fausses factures ont été fabriquées pendant l’affaire Bygmalion.

En France, le cadre ou le chef de rayon auraient été virés, poursuivis par la justice, et auraient toutes les chances de ne plus parler qu’à leur avocat au parloir, ou au juge chargé du dossier.

Mais dans la France du domaine politique, c’est-à-dire celle des élus qui décident et de la presse qui rapporte, le cadre ou l’exécutant en déroute bénéficient d’un destin enviable. Fort d'un désastre, le haut responsable a le droit d’envisager de devenir chef suprême, et le caporal d’être nommé capitaine !

Dans la société civile, ces deux hommes seraient traités de « récidivistes », mais pas dans la vie politique. Dans ce milieu particulier, les deux font même partie d’une espèce recherchée et cotée : le « revenant ». L’homme ou la femme qui remonte des enfers, et qui, dit-on, « n’est jamais aussi fort que lorsqu’on le croit à terre ». Dans cet univers là, qui est censé représenter le monde normal et travailler pour lui, plus on est bas, et plus on a de chances de monter haut.

De telles « résurrections » seraient jugées scandaleuses dans le monde habituel : imagine-t-on un Raymond Domenech briguant en 2010 la présidence du foot français après le scandale de la coupe du monde ? Mais elles fascinent quand il s’agit des politiques. Les exemples sont légion.

Qu’Alain Carignon, condamné et incarcéré pour corruption, abus de biens sociaux, et subornation de témoins en 1996, devienne après 2007 conseiller du président Sarkozy, n’étonne pas outre mesure. On s’ébaudit au contraire. Quel homme ! Quel retournement ! Quelle résistance !   

Que Tapie, emprisonné dans les années 1990, puis condamné en 2015 à rembourser l’argent d’un arbitrage arrangé, décrète soudain sa renaissance politique ne scandalise pas davantage. Ce « come-back » fantasmatique lui vaut au contraire des invitations partout, notamment dans le 20 heures du service public, sur France 2.

Dans la même veine, que Jean-François Copé, qui n’a jamais disparu, annonce sa réapparition et son auto-rédemption ne rebute aucun programmateur. Peu importe qu’il soit devenu président de l’UMP après un épisode politique désastreux, tant pis s’il a multiplié les pains aux chocolats, s’il a fréquenté des personnages aussi transparents que Ziad Takieddine, aujourd’hui en prison, s’il a été antisarkozyste avant 2012, sarkozyste enfiévré jusqu’en 2013, puis antisarkozyste menaçant depuis le scandale Bygmalion...

L’annonce de ce retour est devenu un fait inévitable, et même un objet d’introspection collective avec le rendez-vous médiatique de ce mardi. Le ressuscité de Meaux, crucifié l’avant-veille, allongera ses stigmates sur un divan, en répondant aux questions de Marc-Olivier Fogiel, sur France 3. Un homme face à lui-même et à la France, dans un environnement où les politiques, inventeurs de la peine plancher, bénéficient d’un système de rattrapage unique : la peine tremplin, qui vous relance après un crash.

Vu sous cet angle, l’histoire du « retour » de Jean-François Copé est un symptôme collectif. Non pas parce que le personnage serait central, non pas qu’il ait des chances majeures de s’imposer, ou que son offensive sente le soufre en menaçant implicitement Nicolas Sarkozy dans le scandale Bygmalion, mais parce que ce récit-là, et l’accueil qui lui est réservé, renvoie la France à ses démons. Voilà un poids lourd et voici deux mesures. D’un côté le secteur politique et médiatique, qui supporte et répand un scénario cousu de fil blanc, et de l’autre le public, les millions d’anonymes qui comparent cette histoire à leur vie, à ses usages et ses règles, et sont en droit de s’indigner.

« J’ai changé », explique de long en large l’homme qui ne pensait qu’à l’Élysée et qui ramène son obsession ! « J’ai changé », soutient-il en racontant son vœu de silence devant une foule de micros.

Dans la vraie vie, un repentant aussi sincère que Jean-François Copé commencerait par présenter des excuses, puis se ferait oublier.

Copé : un symptôme national

 

 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale