Notre-Dame-des-Landes: l’exécutif tranche, les critiques pleuvent

Édouard Philippe a annoncé mercredi l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes et l’évacuation de la ZAD au printemps prochain. L’exécutif peut s’enorgueillir de trancher une question à laquelle se sont heurtés tous les gouvernements. Déjà, les pro-aéroport dénoncent un « déni de démocratie ».

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C’est décidé. Après des années de controverses et de tergiversations, auxquelles plusieurs gouvernements sont venus se heurter, Édouard Philippe a annoncé mercredi 17 janvier l’abandon du projet d’aéroport du Grand Ouest, qui devait être implanté à Notre-Dame-des-Landes. Une décision qui met un terme à dix ans de lutte obstinée des opposants au projet, qui en étaient venus à occuper le territoire réservé par l’État pour y construire la nouvelle aérogare, la zone d’aménagement différé devenue au fil du temps la « zone à défendre ».

Depuis 2008, ces 1 650 hectares dans le bocage nantais, remplis de forêts, de mares, de sentiers, de champs de pâturage, et habités par 250 à 300 personnes venues d’horizons politiques et géographiques divers, s’étaient transformés en symbole d’une nouvelle forme de politique, alliant le discours au geste, l’idéal à sa mise en œuvre concrète : construire son lieu de vie, cultiver et élever pour soi et pour nourrir les autres luttes, apprendre à vivre au rythme de la nature. Mais ce n’est pas la raison pour laquelle l’exécutif a choisi de mettre fin au projet.

« Instruit du dossier autant qu’il peut l’être et en étroite association avec le président de la République, le gouvernement a pris sa décision. Je constate aujourd’hui que les conditions ne sont pas réunies pour mener à bien le projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes. Un tel projet d’aménagement qui structure un territoire pour un siècle ne peut se faire dans un contexte d’opposition exacerbée entre deux parties presque égales de la population », a expliqué le chef du gouvernement, mercredi, à l’issue du conseil des ministres. Avant d’indiquer : « Cette décision, que nous prenons aujourd’hui est une décision de raison et d’apaisement dans un contexte local tendu. Une décision exceptionnelle pour une situation locale exceptionnelle. »

Afin de prévenir d’emblée les critiques qui n’ont pas manqué de pleuvoir sitôt son allocution terminée, Édouard Philippe a rappelé que « la situation était totalement bloquée » au moment de son entrée à Matignon, il y a huit mois. « Elle était non seulement bloquée, mais elle était dangereuse pour la sécurité des personnes et contraire au respect de l’État de droit », a-t-il précisé. Pour y remédier, son premier réflexe, « celui d’un républicain convaincu, celui de maire, d’ancien maire d’une ville, aurait été d’autoriser sans délai ce projet » déclaré d’utilité publique en 2008, a-t-il également reconnu.

Tous les recours des opposants ayant été, selon ses propres mots, « purgés » et la consultation du 26 juin 2016 ayant tourné en faveur de l’approbation du projet à 55,17 %, « le débat aurait dû être clos depuis longtemps ». L’ancien maire LR du Havre, comme Emmanuel Macron du reste, s’était d’ailleurs prononcé en faveur du projet avant d’être aux commandes, comme le rappelle ce montage vidéo de L’Opinion. Mais, comme l’a noté le premier ministre mercredi, « les choses paraissent toujours plus simples quand elles sont vues de loin ». Et « si la décision avait été facile, elle aurait été prise depuis longtemps ».

« Durant cinquante ans à coups de décision, de reculade, de déni, de non-décision, l’État s’est placé face à un dilemme impossible, a encore regretté Édouard Philippe. Durant toutes ces décennies, alors que partout ailleurs le pays réalisait de grands projets d’aménagement, l’indécision des gouvernements successifs a laissé les partisans du projet et ses opposants s’affronter, se dresser les uns contre les autres. On a parfois instrumentalisé ces oppositions à des fins politiciennes. » Au nom de « l’apaisement » et de la volonté de « construire différemment, intelligemment » un autre projet pour le Grand Ouest, l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes est donc purement et simplement abandonné.

Pour le chef du gouvernement, « cette décision est logique au regard de l’impasse dans laquelle se trouve ce dossier » : « Cinquante années d’hésitation n’ont jamais fait une évidence. Cette décision est sans ambiguïté. Les terres retrouveront leur vocation agricole. Contrairement à ce que propose le rapport, elles ne seront pas conservées pour réaliser ultérieurement le projet », a-t-il insisté. Pas un moment, le premier ministre n’a parlé d’écologie, de climat, de biodiversité, d’agriculture paysanne, ni de relocalisation des activités. À ses yeux, les terres de la ZAD doivent aujourd’hui retrouver leur vocation agricole.

Les agriculteurs expropriés qui le souhaitent pourront retrouver leurs terres. Et de nouveaux projets agricoles pourront être proposés à partir du mois d’avril. « L’État engagera une session progressive du foncier de Notre-Dame-des-Landes, dès maintenant, les forces de l’ordre sont mobilisées pour que ce processus se déroule dans le respect de la loi et que les squatteurs libèrent progressivement les terres qui ne leur appartiennent pas », a précisé Édouard Philippe, soulignant sa volonté de mettre fin à « une zone de non-droit qui prospère depuis près de dix ans sur cette zone. »

En contrepartie, l’État s’engage à optimiser l’actuel aéroport de Nantes Atlantique, mais aussi à améliorer la mise en réseau des aéroports régionaux et à appuyer les dessertes par lignes à grande vitesse vers les plateformes aéroportuaires parisiennes. C’est le minimum de ce que réclamaient les collectivités locales. L’exécutif promet surtout l’évacuation de la ZAD, mais pas avant le printemps, attendant ainsi l’expiration de la trêve hivernale sur les expulsions (le 30 mars). D’ici là, la route départementale D281, couverte de quelques cabanes et restes de barricades devra être libérée, comme le réclament depuis plusieurs mois paysans et riverains.

Dans un communiqué, le mouvement anti-aéroport a promis de rouvrir les accès, tout en refusant les expulsions. « Dans le futur, ce territoire doit pouvoir rester un espace d’expérimentation sociale, environnementale et agricole », ont écrit les opposants à l’aéroport, laissant comprendre que le sujet est loin d’être complètement réglé. Le premier ministre, lui, s’est voulu inflexible sur ce point : « Il est temps désormais que l’État soit clair dans ses choix et ferme dans leur mise en œuvre », a-t-il déclaré, avant de mettre l’accent sur la nécessité, « pour le futur », de « tirer les leçons de l’échec de Notre-Dame-Des-Landes en termes de débat public, de procédure, de présentation et de discussion des alternatives ».

« C’est un scandale démocratique »

L’exécutif peut s’enorgueillir d’avoir tranché une question vieille de cinquante ans. Et il ne s’en prive d’ailleurs pas. « Nous aurions pu faire comme les autres, comme ceux qui aujourd’hui ne manqueront pas de nous interpeller, c’est-à-dire au fond, laisser le soin à nos successeurs de trancher le nœud gordien, a affirmé le chef du gouvernement, mercredi. Après tout qu’auraient représenté cinq années de plus alors que, quelle que soit la décision prise, aucune infrastructure ne verra le jour en matière aéroportuaire sur place dans ce quinquennat. » Une façon de répondre à ses prédécesseurs, François Fillon, Manuel Valls et Jean-Marc Ayrault en tête, tous trois très attachés, pour des raisons diverses, au projet d’aéroport du Grand Ouest, mais n’ayant jamais réussi à le concrétiser.

Le premier, ancien président des Pays-de-la-Loire de 1998 à 2002, en faisait un outil de développement économique. Le deuxième y voyait un moyen de marquer son autorité en faisant respecter l’ordre – il a d’ailleurs encore indiqué, dimanche 14 janvier, que l’abandon serait une « erreur », assurant n’avoir « toujours pas compris pourquoi » François Hollande et Jean-Marc Ayrault lui avaient demandé d’arrêter l’opération « César » d’évacuation de la ZAD à l’automne 2012.

Sur la ZAD, le 17 janvier. © Reuters Sur la ZAD, le 17 janvier. © Reuters

C’est surtout le troisième, Jean-Marc Ayrault justement, qui fut pendant des années un farouche défenseur du projet. « Renoncer à Notre-Dame-des-Landes serait opportuniste et tactique », déclarait-il encore il y a quelques jours dans les colonnes du Monde. Sitôt l’allocution d’Édouard Philippe terminée, l’ancien maire PS de Nantes a réagi de la façon suivante sur Twitter : « Je prends acte de la décision du gouvernement et je la regrette, c’est un déni de démocratie et une faille dans le développement du Grand Ouest, je prends date. »

Les réactions se sont multipliées depuis le début de l’après-midi. Bruno Retailleau, un proche de François Fillon, conseiller régional des Pays-de-Loire et chef du groupe LR au Sénat, a notamment perçu derrière cette décision une « capitulation ». « Les zadistes ont gagné, a-t-il écrit dans un communiqué. L’État vient de donner raison aux voyous et de désavouer le vote des citoyens. C’est un scandale démocratique qui nous emplit de colère et d’amertume. » Pour le sénateur, Emmanuel Macron s’est rendu coupable, avec cette décision, d’une « triple trahison » : celle de sa parole personnelle, celle de la parole de l’État, et celle du Grand Ouest.

Le président PS du département de Loire-Atlantique, Philippe Grosvalet, est allé dans le même sens. Selon lui, le chef de l’État « piétine les habitants de mon département qui sont allés voter. Il piétine le suffrage universel qui est le socle de notre République et de notre démocratie ». « Il n’y aura que des mauvaises conséquences au travers de cette décision, a-t-il regretté. Il y aura des conséquences désastreuses pour notre démocratie. Les habitants de Loire-Atlantique m’ont fait savoir en nombre que plus jamais ils n’iront voter, plus jamais ils n’iront déposer un bulletin dans l’urne. C’est [le] premier grand reniement [du président]. Il nous fait croire qu’il fait un choix alors que c’est un non-choix. Ils ont cédé au désordre. Le seul recul que le président de la République et le premier ministre font, c’est devant une petite bande de zadistes. »

À gauche, en revanche, c’est évidemment la satisfaction qui a dominé. Surtout chez les écologistes qui ont parlé de « victoire historique ». Europe Écologie-Les Verts (EELV) s’est néanmoins inquiété de l’avenir de la ZAD, demandant « une période de gel de la redistribution institutionnelle des terres, afin qu’elles continuent à être prises en charge collectivement par celles et ceux qui s’étaient battus pour elles ».

« Enfin, le gouvernement abandonne le projet d’aéroport de NDDL, absurdité écologique et économique. Les zadistes ont contribué à cette prise de conscience au service de l’intérêt général. Ils doivent être remercié.e.s et non brutalisé.e.s. », a de son côté posté sur Twitter le député insoumis de Seine-Saint-Denis, Bastien Lachaud, dont le mouvement insiste officiellement sur la nécessaire voie de la concertation qui doit s’ouvrir sur l’avenir de la zone : « Nous demandons au gouvernement de faire preuve de calme et de mesure pour une sortie positive sur tous les plans. Une expulsion de la ZAD serait incompréhensible ! »

Le Parti communiste, qui était jusqu’alors pour le projet, s’est inscrit dans la même veine, en mettant toutefois en garde « contre toute mise en œuvre autoritaire de cette solution ». Dans un communiqué, il a insisté sur la nécessité de « mettre au cœur » des futurs choix du gouvernement « l’intérêt des habitant.e.s par la réduction au maximum des nuisances, notamment sonores, polluantes et environnementales pour la métropole nantaise et les risques liés à son implantation en milieu urbain ». Une façon de ne pas valider l’extension de l’actuel aéroport de Nantes Atlantique, choix retenu par l’exécutif et dont les premières mesures pourront être mises en œuvre dans « des délais rapides », comme l’a indiqué Édouard Philippe.

Du côté la majorité, chacun a sans surprise applaudi la décision « difficile à prendre », selon les mots du président de l’Assemblée nationale, François de Rugy. « Cette décision claire est une sage décision, a-t-il souligné. Elle démontre qu’il est possible de concilier la croissance du trafic aérien et le respect des grands enjeux écologiques et la protection de la biodiversité. » Le député LREM du Maine-et-Loire, Matthieu Orphelin, un proche du ministre de la transition écologique et solidaire Nicolas Hulot, qui n’a jamais caché son opposition au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes, se félicite lui aussi de la « décision difficile mais responsable » de l’exécutif.

« Il n’y avait pas de décision simple, tant le projet s’était enlisé depuis des années, vicié par l’absence d’étude des alternatives », a-t-il encore assuré. Même le patron des députés LREM Richard Ferrand, qui s’était pourtant toujours prononcé en faveur du projet, s’est enthousiasmé dans un communiqué : « Enfin, une décision est prise ! s’est félicité l’élu du Finistère. Le choix porté par le gouvernement a été pris en pleine conscience des nombreux et complexes paramètres de ce dossier. Enfin, après cinquante ans de tergiversations, nous sortons de l’impasse, grâce à une méthode ouverte et claire? »

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