«C’est jouable»: la CFDT veut encore y croire

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Contestée en interne, violemment critiquée par les opposants au projet de loi toujours mobilisés, la stratégie de la CFDT sur la réforme des retraites est risquée. Frédéric Sève, chargé du dossier pour le syndicat, défend la négociation mordicus, « même quand le contexte n’est pas favorable ». Entretien.

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Tandis que la mobilisation se poursuit contre la réforme des retraites, la CFDT défend sa « victoire » sur l’âge pivot et sa stratégie : négocier tout ce qui est encore possible de l’être, notamment à l’occasion de la conférence de financement. Cette conférence, rassemblant les syndicats patronaux et les représentants des salariés, doit déterminer d’ici le mois d’avril le futur modèle de financement du régime, alors que des mois de discussions ont déjà eu lieu (lire à ce sujet l'analyse du possible « piège » tendu aux syndicats, selon Romaric Godin).

D’aucuns considèrent le terrain largement miné. Le retrait, « provisoire » selon Édouard Philippe, de l’âge pivot est conditionné à un accord entre les partenaires sociaux sur les moyens d’atteindre l’équilibre financier du système de retraites transformé au moment de son lancement en 2027. Dans l’hypothèse où un tel accord « ne pourrait intervenir », le gouvernement se réserve la possibilité de réintroduire l’âge pivot dès 2022 (lire le papier d’Ellen Salvi ici).

Par ailleurs, alors que la CFDT a toujours violemment critiqué la possibilité d'un âge d'équilibre (toujours dans le texte), elle semble aujourd'hui plutôt s'en accommoder, persuadée là encore de pouvoir faire pencher la balance dans l'intérêt des salariés d'ici 2037. « Le premier truc qui me surprend, c’est l’apparition des deux mesures d’âge dans le débat et le texte, l’âge pivot qui s’en va et l’âge d’équilibre qui reste. La confédération fait très bien la différence mais cette distinction date de samedi », ironisait récemment un adhérent CFDT interrogé par Mediapart.

Frédéric Sève, le secrétaire national CFDT chargé du dossier, n'en démord pas. « Je ne pense pas que la discussion sur les retraites soit si adverse que cela », estime cet acteur important des négociations actuelles. Mais alors que se déroulent en parallèle les discussions sur la prise en compte de la pénibilité, autre épine majeure du texte, le syndicaliste, ancien enseignant, met en garde : « Ne pas aboutir là-dessus serait un échec, et d’abord un échec collectif. »

Dans la manifestation du 17 décembre 2019, à Paris © Armel Baudet Dans la manifestation du 17 décembre 2019, à Paris © Armel Baudet

La CFDT a obtenu le retrait provisoire de l’âge pivot, une victoire que d’aucuns considèrent comme au mieux un tout petit pas, au pire, une entourloupe. Que leur répondez-vous ?

Frédéric Sève : Obtenir le retrait de l’âge pivot, c’est une première bataille et une première victoire. Est-ce qu’on a les moyens de remporter les batailles suivantes et notamment celle de la conférence de financement parce qu’on a obtenu ce premier succès ? Je crois qu’on a fait admettre du côté des décideurs qu’il faut se sortir de la tête que l’on règle les questions de financement avec une seule mesure, bien saignante, qu’on impose de force. Et c’est ce qui était le plus critiquable dans le projet gouvernemental.

Quel pourrait être le cocktail de mesures que la CFDT porterait dans cette conférence alors même que le cadre de discussion est très contraint ?

Si on examine les conditions posées par le premier ministre, elles ne sont pas si contraignantes que ça. On peut imaginer des décisions plus ciblées plutôt que de s’arc-bouter sur la même mesure pour tout le monde. Et puis plutôt que de se focaliser sur les déclarations sur le refus d’augmenter le coût du travail, regardons plutôt le but : moi non plus je ne veux pas dégrader la compétitivité française ! On peut imaginer une hausse étalée dans le temps de 1 % des cotisations patronales ; dans ce cas-là le choc est quasi nul.

L’exemple de la négociation pareillement contrainte l’an dernier sur l’assurance-chômage, qui a abouti à une reprise en main par le gouvernement, et à une révision du régime d’indemnisation qualifiée par Laurent Berger lui-même de « tuerie », ne vous incite pas au pessimisme ?

Dans le cas de l’assurance-chômage, le cadrage financier était extrêmement fort, ce n’est pas le cas cette fois-ci. J’ai en tête des négociations sur les retraites complémentaires, le Medef aussi voulait une mesure d’âge à tout prix. Le résultat, c’est que le coefficient de décote ne s’applique finalement que sur la moitié des gens qui liquident leur retraite et l’annulation de la hausse de certaines cotisations patronales en contrepartie est tombée aux oubliettes.

Cependant, le calendrier est un peu court, c’est un regret. Mais c’est jouable car le dossier est pas mal instruit. Le plus important, c’est d’arriver à un panel de mesures de faible ampleur pour éviter le choc de financement.

Cette conférence de financement, quelle que soit son issue, ne dit rien des autres « lignes rouges » que la CFDT avait fixées au début des discussions, comme la baisse des pensions, par exemple, et notamment pour les plus précaires ?

Les trous dans la carrière sont un problème dans le système actuel aussi. Aujourd’hui comme demain, si on est au chômage, l’assurance-chômage prend en charge le versement des cotisations retraites si on est indemnisé. De même pour les parents en congé parental, on cotise, même si c’est à un faible niveau. La réforme devrait être une opportunité d’avancer sur l’amélioration de la prise en charge des « trous » dans la carrière, notamment le chômage non indemnisé ! Mais malheureusement nous avons été trop accaparés par des bêtises comme l’âge pivot…

C’est pourtant l’une des justifications du gouvernement pour appliquer sa réforme, « plus juste » pour les salariés aux carrières hachées ? Il ment ?

On a parfois l’impression que les gens qui négocient en face de nous ne comprennent pas grand-chose à leur propre réforme… Mais c’est vrai qu’aujourd’hui il faut avoir travaillé 150 heures pour valider un trimestre. L’avantage dans le nouveau système, c’est que même une seule heure travaillée ouvre un droit. Donc les précaires peuvent y gagner. Mais il s’agit plutôt de la personne qui multiplie les toutes petites missions, les temps partiels très bas… Pour les autres, ceux qui n’ont pas ou ne trouvent pas de travail, il n’y a pas de changement.

Mais si on prend en compte toute la carrière, au lieu des 25 meilleures années (ou les six derniers mois pour les fonctionnaires), est-ce que les retraités futurs ne vont pas beaucoup y perdre ?

Seulement si on le faisait dans le système actuel ! Dans un régime en points, il n’y a ni annuités, ni trimestres, ni salaire de référence. On cotise et on accumule des points, et c’est ce nombre de points qui détermine la pension. La question est de savoir ce qui est plus juste ? Un indice : quand les partenaires sociaux ont créé eux-mêmes des régimes de retraites, comme dans la retraite complémentaire, ils ont choisi des régimes en points.

Sauf qu’encore une fois, l’assiette de calcul n’est plus la même. Tous les petits salaires éventuellement épisodiques de nos quinze premières années de travail vont désormais compter, et risquent de tirer la pension vers le bas (voir notre article à ce sujet ) ?

La générosité globale d’un système de retraite par répartition ne dépend que du niveau de cotisation : plus on prélève de cotisations, plus on peut verser de pensions. Le mode de calcul influence la répartition des droits : à qui est-ce que je donne la plus grande part des droits à pension ? Dans la fonction publique, par exemple, si je calcule la pension sur le dernier salaire, l’écart entre les catégories les plus basses et les plus élevées de pension sera de 1 à 2. Si on calcule les pensions sur les cotisations, comme dans un régime en points, cet écart sera seulement de 1 à 1,6.

Les fonctionnaires ont la même inquiétude que les salariés du privé. Ils craignent une baisse de leur pension, notamment ceux dont le salaire est faible depuis des années et qui n’ont pas de primes, comme les enseignants, les soignants, ou les agents de la fonction publique territoriale.

Le deuxième sujet dans la fonction publique, c’est effectivement celui des primes. Dans les années 1990, avec la réforme Balladur, on a choisi dans le privé de calculer la retraite sur les meilleures 25 années. La fonction publique a fait un choix inverse : on maintient le calcul sur les 6 derniers mois, mais on augmente la part de prime dans la rémunération, prime qui ne génère pas de droits à la retraite. Si on veut remettre tout le monde dans un seul et même système, cela oblige à réintégrer les primes. Mais certaines catégories de fonctionnaires (les enseignants, les agents de catégorie C de la territoriale) ont été mal rémunérées dans les dernières années : leurs primes sont restées modestes, voire inexistantes. Pour eux, le passage d’un système à l’autre doit marquer l’heure de la récupération : à niveau de recrutement identique, pension et salaire doivent être, enfin, les mêmes. La réforme des retraites révèle en fait les travers très inégalitaires de la politique salariale de l’employeur public.

Sauf que cela fait plusieurs années que l’on promet aux enseignants une revalorisation salariale et qu’elle n’est jamais venue. Pourquoi auraient-ils davantage confiance aujourd’hui ?

Sur ce genre de sujet, cela ne peut marcher qu’à la confiance, on sort d’un ministère avec une promesse, pas avec une valise contenant dix milliards d’euros. Mais la réforme des retraites permet de donner du poids à cet engagement. C’est un sujet transversal, brûlant, défendu par tout l’exécutif. Il ne s’agit pas du fait du prince d’un ministre.

Les soignants aussi n’ont que peu de primes, et ils ont dû faire des mois de grève pour obtenir récemment aux urgences quelques dizaines d’euros par mois. Cela non plus n’est pas un bon signal.

La confiance, c’est un peu comme le pétrole des années 1970, c’est rare et cher en ce moment. Mais on aura peut-être obtenu, à l’occasion de cette réforme des retraites, ce qu’on demande depuis des années pour les enseignants, pour les soignants, mais aussi pour les agents de catégorie C de la fonction publique territoriale. La revendication de la CFDT, c’est un même niveau de rémunération et un même niveau de retraite pour deux agents de niveau comparable.

Pas de mobilisation sans confiance
Pas de confiance sans vérité
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Cet entretien a été relu et amendé et Frédéric Sève.