France Enquête

En un an, le Parti socialiste a perdu 40% de ses adhérents

Les élections municipales et cantonales terminées, le Parti socialiste entame sa longue marche vers le congrès, ouvrant l’ère post-Hollande. Mais par rapport à la dernière consultation interne, les adhérents ont déserté le parti. Décryptage, vrais chiffres et explication.

Stéphane Alliès

17 mars 2008 à 12h31

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«Dire qu’il est compliqué d’avoir les chiffres du PS est faux. C’est juste que nous ne les connaissons pas encore précisément.» Le 12 mars, au premier étage du siège du parti socialiste, le responsable du bureau national des adhésions, Philippe-Xavier Bonnefoy, tente d’expliquer le plus clairement possible la difficulté du recensement des adhérents. «Nous ne connaîtrons l’effectif exact du PS au 31 décembre 2007 que début avril, le temps pour nous de finir de traiter les remontées des fédérations, à qui on laisse traditionnellement un délai jusqu’à mi-février. Actuellement, nous en sommes à un peu plus de 150.000. On devrait donc être autour de 160.000 membres en tout».
En revanche, connaître l’ampleur du nombre des adhérents qui n’ont pas renouvelé leur carte semble plus embarrassant. Jusqu’ici, le chiffre maximal admis par la direction du PS était celui de 220.000 membres, soit le nombre de votants lors du vote d'investiture de Ségolène Royal comme candidate du parti à la présidence de la République. Problème, le 26 novembre 2006, à la tribune du congrès extraordinaire d’investiture, avant de proclamer le résultat de la primaire socialiste, le n°2 du PS, François Rebsamen, lançait à la tribune: «Compter 220.000 adhérents est en soi un événement historique pour le Parti socialiste. Mais vous devez savoir que nous n’avons jamais cessé d’enregistrer de nouvelles demandes d’adhésions et que le Parti socialiste, mon cher François, tu le sais, notre parti est désormais fort de quelque 280.000 adhérents.»

Vincent Feltesse, secrétaire national du PS aux nouvelles technologies, le confirme: «Fin 2006, on a frôlé les 300.000 adhérents. Jack Lang (alors responsable de la campagne d’adhésion) et François Hollande s’attendaient à un afflux de 25.000 nouveaux adhérents, sensiblement autant qu’après le 21 avril 2002. Or, il y en a eu plus de 100.000. Et les trois quarts sont repartis depuis.» Dimanche 16 mars, Philippe-Xavier Bonnefoy communique à Mediapart le chiffre officiel du “maximum socialiste” : 276.500. Le PS a donc perdu autour de 40% de ses membres depuis la dernière présidentielle.

Les raisons de la fuite

Cause principale de l’hémorragie militante du PS, le passage éclair des fameux «militants Internet» à 20 euros. Venus en masse et sociologiquement plus «féminisés, rajeunis, urbains et diplômés» que les adhérents classiques (lire l’étude réalisée sur 8.500 d’entre eux par le parti), leur attachement au parti est moindre et leur inscription a été «pour une majeure partie d’entre eux un achat de droit de vote aux dernières primaires», ainsi que le résume le député strauss-kahnien Jean-Christophe Cambadélis.

Selon le politologue Rémi Lefebvre (chercheur au CERAPS de Lille II), «les nouveaux adhérents ont reçu le pire des accueils par les vieux militants. La tonalité générale des entretiens que je continue à mener sur le sujet, c’est: “Qu’est-ce qu’ils foutent là!” C’est le vieux conflit entre sympathisants et militants qui se joue une nouvelle fois. Sauf que là, cela a ressemblé à une stratégie consciente: un afflux d’adhérents faiblement politisés pour submerger la vieille école».

Or, poursuit Rémi Lefebvre, «le parti n’est pas à l’aise avec un trop grand nombre de militants, lui qui a toujours compté autour de 120.000 adhérents. Malgré un turnover incessant de ses membres, il n’a connu que deux “excroissances militantes” en trente ans, en 1981 et en 2005». Jean-Christophe Cambadélis rappelle d’ailleurs que «lors du congrès de Valence, en 1981, Lionel Jospin qualifiait déjà le PS non pas comme un parti de masse, mais comme un “gros parti d’avant-garde”. Cette logique d’un parti de cadres a prévalu jusqu’en 2006 et arrangeait tout le monde, car elle permet la maîtrise du périmètre électoral».

En spécialiste attentif du parti à la rose, Rémi Lefebvre (auteur avec Frédéric Sawicki de «La Société des socialistes») explique la complexité des rapports du PS avec ses adhérents: «En fait, le parti n’a jamais cherché à recruter. Deux logiques en tension permanente guident le comportement des élus locaux, qui varient entre un enracinement notabilier hors la section et la nécessité de “faire des cartes” pour assurer son investiture et peser lors d’un congrès.» En 2003, le fabiusien Henri Weber, longtemps responsable de la formation au parti, dressait déjà ce constat dans la Revue socialiste: «Beaucoup de sections, non seulement sont rétives à tout prosélytisme, mais encore pratiquent un vrai barrage à l’entrée. Le nouvel adhérent voilà l’ennemi! Il vient perturber de savants équilibres entre notables et entre courants établis au fil des ans, donc la répartition des responsabilités et des mandats. Le recrutement se fait au compte-gouttes pour remplacer les départs, en prenant toutes les garanties».

Ton temps de parole et ta cotisation

«C’est un vrai gâchis, confirme Vincent Feltesse, car la grande majorité de ces nouveaux adhérents venus en masse était composée de gens investis dans la vie citoyenne, associative ou syndicale. Si on était allé au bout du projet, on aurait dû fidéliser ces nouveaux membres dans des sections internet, sorte de communautés thématiques en fonction de leurs centres d’intérêt (culture, vie associative, recherche, etc.), en s’inspirant du modèle américain du Parti démocrate. Cela aurait permis de les laisser en dehors des sections souvent hostiles à leur égard. Mais la défaite à la présidentielle a brisé cet élan et le parti n’a pas renouvelé les contrats du chef de projet internet et du reste de l’équipe.»

Suscitée à l’époque pour contrer la communication de l’UMP basée sur le recrutement de masse, la campagne d’adhésion avait soulevé un vif débat en interne. Les adhérents «on-line» à tarif réduit (20 euros) ont été 68.049 à participer au vote (sur un corps électoral de 220.269 adhérents alors), influençant grandement la désignation du candidat à la présidentielle. Un poids vécu comme une dépossession du parti par les militants traditionnels. Cette fracture a laissé des stigmates ravageurs sitôt la présidentielle passée. Le député européen Benoît Hamon cite ainsi le cas du Finistère, «une fédé pourtant très “auto-régulée”, où j’ai vu en septembre dernier un climat détestable lors d’une fête de la Rose, avec une envie d’en découdre tout à fait inhabituelle: quand un représentant des nouveaux adhérents a voulu s’exprimer, on lui a balancé: “Ton temps de parole est proportionnel au montant de ta cotisation”!»

Ancien président du MJS et bon connaisseur des arcanes socialistes, David Lebon souligne un autre effet néfaste de cette «expansion mal maîtrisée»: «On a vu le départ de nombreux “anciens” déçus par la reconnaissance de ce néo-militantisme. Cela s’est concrétisé lors des dernières municipales, avec beaucoup de dissidences dans des villes où les votes d’investiture ont été bouleversés par l’arrivée de “nouveaux” qui sont restés et ont fait le choix de poursuivre leur engagement.» Rien n'interdit toutefois les adhérents déçus du PS d'intervenir à nouveau. En se mettant à jour de cotisation au moment du prochain congrès, ils auront la possibilité de pouvoir voter et de bouleverser à nouveau les équilibres figés de l'appareil.

Stéphane Alliès


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