Fini le storytelling, bienvenue dans l’ère du clash

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Depuis dix ans, les événements ne s’ordonnent plus en feuilletons mais sont gouvernés par l’imprévisibilité, l’irruption, la surprise. Ils relèvent davantage d’une sismographie politique que de la technique tant prisée du storytelling. Bienvenue dans l’ère du clash.

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Le dixième anniversaire de Mediapart est l’occasion de prendre du recul par rapport à l’actualité et de revenir sur nos propres analyses des transformations qui ont bouleversé la vie politique. De Nicolas Sarkozy à Emmanuel Macron, de Barack Obama à Donald Trump, le mode de gouvernance et les formes de la vie démocratique ont été remaniés en profondeur.

De la démission du ministre du budget, Jérôme Cahuzac, à la mise en examen de Nicolas Sarkozy dans l’affaire Bygmalion, des affaires Bettencourt, Karachi jusqu’à l’imbroglio libyen qui lie le soupçon de financement illégal de la campagne de Sarkozy en 2007 à l’opération militaire de 2011, Mediapart n’a pas seulement « porté la plume dans la plaie », selon les mots d’Albert Londres. Il a joué le rôle d’une sonde plongée dans la crise démocratique que traverse le pays.

Cette crise porte un nom : le discrédit. Elle est le produit d’un double phénomène : une gouvernance sans souveraineté ; une démocratie sans délibération.

  • Une gouvernance sans souveraineté

La souveraineté étatique s’exerce à travers un double processus. Elle confère à l’État un pouvoir effectif (celui de battre monnaie et de contrôler les frontières) et elle se manifeste à travers un dispositif représentatif, une certaine symbolique de l’État (son protocole, ses rituels, ses cérémonies) qui assure sa continuité spatiale et temporelle. À partir du moment où la souveraineté de l’État est battue en brèche, le dispositif de représentation du pouvoir apparaît comme une coquille vide, un simulacre aux mains des communicants.

Emmanuel Macron © Reuters Emmanuel Macron © Reuters

Du pouvoir réel, on ne perçoit plus que les effets déstabilisateurs. Du dispositif de représentation, débranché des sources de la souveraineté, ne subsistent que le rituel, la mise en scène, le décorum. Le couple que constituaient le pouvoir et son dispositif de représentation s’est brisé en deux : d’un côté, un pouvoir sans visage, une bureaucratie anonyme, de l’autre des hommes d’État désarmés, un roi nu. D’un côté, des pouvoirs sans visage (banques, marchés financiers, organisations transnationales), de l’autre des visages impuissants.

Résultat de cette dislocation : l’action politique est perçue comme illégitime et la parole politique a perdu toute crédibilité. La perte de souveraineté de l’État provoquée par la mondialisation néolibérale s’accompagne depuis 30 ans d’une surexposition médiatique. L’une a compensé l’autre. La condition politique telle que nous l’avons connue depuis deux siècles touche à sa fin. L’homo politicus est encore adossé à l’État, mais la souveraineté de l’État fuit de partout. La mondialisation l’a privé de ses pouvoirs et de ses attributs.

Les puissants n’apparaissent plus comme des souverains mais comme des sujets de conversation, des personnages de série TV sur lesquels nous projetons nos désirs contradictoires.

Pour combler ce déficit de crédibilité, les hommes politiques ont dû depuis les années 1980 recharger le dispositif de représentation en lui insufflant une intrigue sans cesse nouée et dénouée et qui constitue la narration du pouvoir. Le storytelling et ses artifices viennent combler la navrante désuétude des États en mal de souveraineté. Les communicants ont substitué le récit à l’action, la distraction à la délibération, le stage craft (l’art de la mise en scène) au state craft (l’art de gouverner).

La scène politique s’est déplacée, des lieux de la délibération et de la décision politique (forums, meetings des partis politiques, assemblées élues, ministères) vers les nouveaux espaces de légitimation (médias et réseaux sociaux). La fonction journalistique s’est déportée de ses missions originelles – l’enquête, le reportage, l’analyse – vers une fonction de décryptage visant à découvrir sous les apparences trompeuses de la vie politique la vérité d’un calcul, les ressorts d’une histoire, le secret d’un montage narratif.

D’affaire en affaire, de coup de tonnerre en coup de théâtre, le décryptage des récits politiques s’est substitué aux fameux « checks and balances » démocratiques et au journalisme d’investigation, accréditant, par là même, le soupçon et le discrédit. C’est ce processus de discrédit que l’on voit à l’œuvre partout, d’Obama à Trump, de Berlusconi à Beppe Grillo, de Sarkozy à Hollande…

  • De Nicolas Sarkozy à François Hollande

C’est Nicolas Sarkozy, élu en 2007, qui a fait un usage systématique des techniques du storytelling, en alimentant un feuilleton intrigant constitué d’épisodes propres à capter l’attention. Son mandat se sera résumé à une succession de saisons, comme dans n’importe quelle série TV, de manière à fidéliser l’électeur et au risque de la saturation. Car l’inflation narrative a les mêmes effets que l’inflation monétaire : l’une ruine la confiance dans la monnaie, l’autre ruine la crédibilité du narrateur.

À vouloir prendre le contre-pied de cette feuilletonisation, son successeur François Hollande s’est condamné à en subir le contrecoup : une succession de couacs, de décisions illisibles et sans lendemain, de tête-à-queue idéologiques, de télescopages entre la vie privée et la vie publique… Et enfin, en lieu et place de la narration du pouvoir, la chronique interminable des scandales d’État, à l’image de la ténébreuse affaire Cahuzac, révélée par Mediapart.

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