Enseignement à distance: des déconvenues pour familles et enseignants

Au premier jour de fermeture des établissements scolaires, lundi, il a été difficile de se connecter à plusieurs serveurs, sur toutes les plateformes disponibles. Certains s’inquiètent aussi de la fracture numérique.

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«Je vais devoir avoir quatre bras pendant toute cette période de confinement », prophétise Imen. Responsable projet et relation clients dans une PME en région parisienne, elle est mère de deux enfants, âgés de 11 et 3 ans. Comme tous les parents, depuis l’annonce de la fermeture des écoles, elle a dû les garder à domicile dès lundi 16 mars. Son conjoint gère une dizaine d’agences d’assurance et autant de personnes. N’étant pas encore au chômage technique, il continue de travailler jusqu’à nouvel ordre.

Mais la mère de famille n’a pas le choix pour le moment. Elle doit s’occuper des petits en continuant à faire du télétravail, même si elle pressent une baisse prochaine d’activité due à la situation. Elle ne ressent pas d’appréhension à travailler de chez elle. En effet, elle le fait déjà une fois toutes les deux semaines. Seulement là, la configuration est différente : deux enfants se trouvent dans les parages. Certes ses beaux-parents « vivent à cinq minutes », mais il est hors de question de les solliciter par crainte de les exposer à un virus dangereux, alors que les enfants sont un puissant vecteur de contamination.

Une école fermée à Caen le 16 mars 2020. © Sameer Al-Doumy/AFP

Son fils aîné va pouvoir suivre des cours à distance par le truchement de l’application École directe qui permet en temps normal de voir les devoirs demandés, les notes et les échanges entre élèves. « On a déjà l’habitude de travailler avec. Là, il va devoir suivre son emploi du temps habituel. Mais ils ne vont pas apprendre de nouvelles notions, car les parents ne sont pas forcément capables d’être pédagogues. Heureusement, il peut toujours interagir avec les profs. »

Toutes les plateformes d’enseignement à distance, du Cned à Pronote en passant par les ENT – les espaces numériques de travail –, ont été sollicitées pour contribuer à la mise en place de ce dispositif inédit.

Ce lundi est une « journée pilote, on est dans l’inconnu », explique Imen qui reste toutefois confiante. Elle se demande cependant comment distraire son deuxième enfant : « Son frère va être occupé, moi je vais devoir prendre des calls ou faire des réunions en ligne. Même s’il est assez calme, je ne peux pas le laisser de côté. J’ai préparé des dessins, des puzzles, mais on ne va pas se mentir il va regarder quelques dessins animés. » Quelques heures plus tard, elle confie que « rien ne se passe comme prévu ». « Le site du collège a planté. »

Yacine, 17 ans, est élève en classe de première dans les Pyrénées-Orientales. Il a vécu la même déconvenue et a le sentiment de vivre une année scolaire maudite. Après les péripéties générées par les contestés E3C, les nouvelles épreuves communes de contrôle continu, et la grève, voilà le coronavirus. « Cela fait beaucoup de changements et nous fait prendre du retard. Les programmes énormes, ce n’est pas bon pour nos parcours scolaires. Et depuis ce matin, impossible de se connecter à l’ENT qui affichait “erreur” tout le temps. »

Un peu partout en France, les applications n’ont pas fonctionné en raison d’un trop grand nombre de connexions simultanées, impossibles à absorber pour les serveurs même s’ils ont été renforcés. De nombreux parents et professeurs s’en sont émus alors même que Jean-Michel Blanquer assurait que tout était prêt. Certains ont toutefois réussi à se connecter à Pronote. D’autres ont dû se rabattre sur Discord, un logiciel propriétaire gratuit de discussions écrites ou orales, conçu initialement pour les communautés de joueurs, afin de tenter d’assurer un cours tant bien que mal, bien que la procédure ne soit pas homologuée par l’Éducation nationale.

Le ministère explique qu’« il est normal que des phénomènes de saturation, des difficultés de connexion surviennent en ce premier jour de mise en place de continuité pédagogique. En ce qui concerne les ENT, des permanences existent dans les établissements et les recherches de solutions se font au niveau local ».

En revanche, le fonctionnement du Cned n’a pas été perturbé sur la longue durée. « En ce qui concerne les plateformes du Cned, celui-ci assure la montée en puissance de son système et n’a constaté aucun incident majeur. Des microcoupures de quelques minutes peuvent se produire, elles sont dues à des opérations de maintenance permettant le fonctionnement optimal du service », souligne le ministère. Durant le week-end, les inscriptions au dispositif Ma classe à la maison étaient encore limitées. Seuls 220 000 élèves s’y sont inscrits en 24 heures. De son côté, l’association des éditeurs d’éducation a annoncé mettre à disposition des élèves leurs manuels scolaires numériques.

Yacine, le lycéen, a choisi trois spécialités scientifiques : maths, physique-chimie et sciences de l’ingénieur. Des disciplines difficiles à étudier sans enseignant. L’adolescent craint de prendre du retard, car sans accès à l’ENT, impossible de joindre les professeurs. Très peu ont donné à leurs élèves un mail direct, explique Yacine. « On est tous dans une galère. Je suis inquiet par rapport au bac de français. »

La situation sanitaire est inédite, exceptionnelle et incertaine. Mais la décision de fermer tous les établissements scolaires, après plusieurs jours de discours gouvernementaux prônant le contraire, a pris de court la plupart des enseignants et les parents.

Difficile pour les premiers de s’organiser au mieux pour assurer la continuité pédagogique appelée de ses vœux par le ministre de l’éducation nationale pour 12 millions d'élèves. Celle-ci ayant été annoncée jeudi soir, les enseignants n’ont eu que la journée de vendredi pour prévenir les parents et les élèves par courrier électronique, bricoler autant que possible des devoirs à faire pour au moins la première semaine de confinement à domicile, maintenir un contact et vérifier que les espaces numériques de travail fonctionnaient correctement.

Antoine*, un principal de collège dans l’Ouest parisien, a anticipé. Dès la semaine dernière, avant même l’intervention présidentielle, il a préparé ses équipes à la possibilité d’assurer des cours à distance. « Je leur ai dit un mot, car, logiquement, je pressentais que cela arriverait, comme on suit à peu près la courbe de l’Italie, même si je ne suis pas épidémiologiste. J’ai expliqué aux enseignants que si ça nous arrivait, voilà comment on pourrait faire. Personne n’est en panique. »

La direction académique a mis en place une cellule de crise, facilement joignable, ajoute encore ce principal. Après avoir écrit dès le jeudi soir à tous les enseignants, il est passé dans chacune des classes pour rassurer les élèves et leur expliquer les raisons de ce confinement. « J’ai insisté en disant aux élèves qu’ils ne devaient pas faire un foot sur le parvis du collège pour protéger leurs familles. »

Et surtout très vite le principal de collège a donné consigne à tous les enseignants de ne pas venir dans l’établissement ce lundi. Contrairement à Jean-Michel Blanquer qui a passé son week-end à expliquer tout et son contraire, brouillant un peu plus le message et donnant ainsi le sentiment qu’il naviguait à vue dans un moment aussi grave. Des enseignants se sont émus ce week-end d’avoir reçu des courriers du rectorat ou de leur chef d’établissement pour leur demander de venir travailler le 16 mars, sauf fragilités physiques ou obligation de s’occuper de leurs propres enfants. Cela alors même que le premier ministre a martelé la nécessité de ne pas maintenir de réunions non essentielles.

Une fracture numérique

Le ministre a défendu la nécessité d’avoir « une permanence » dans les écoles et établissements pour assurer « un service minimum ». Et le besoin d’accueillir les enfants des soignants, en petits groupes, de dix maximum. « Les instructions données localement aux enseignants sont trop souvent contradictoires avec le discours gouvernemental », a expliqué le Snuipp-FSU, le premier syndicat du primaire dans un communiqué.

Dans le collège d’Antoine, les enseignants ont été priés d’utiliser l’ENT, fourni par le conseil départemental et de donner du travail pour toute cette semaine dans le cahier de textes. Certains ont donné leur adresse mail personnelle aux élèves et un enseignant a été désigné responsable numérique pour gérer les problèmes de connexion.

« Les élèves sérieux ou en tout cas suivis par leur famille ont une trame. Les enseignants vont aussi donner des devoirs, qu’ils devront corriger et rendre notés. C’est évident que les élèves vont prendre du retard sur les programmes, on va être en mode dégradé […]. J’assume que l’enseignement dispensé sera dégradé. C’est comme l’éducation à la maison en primaire. Ceux qui passent par là arrivent au collège avec des lacunes », philosophe encore Antoine.

Laurence*, maîtresse de conférences à Nanterre, est soulagée par la fermeture de son université. Depuis plusieurs jours, des bruits couraient au sujet d’enseignants infectés par le coronavirus dans tel ou tel bâtiment. Elle va devoir s’occuper de ses enfants. L’un est en CM1, l’autre en maternelle. Elle ne sait pas comment elle va pouvoir également gérer les étudiants en même temps. « Nanterre met en place un site qui s’appelle Cours en ligne dans lequel tu peux mettre des cours et des exercices. C’est un gros boulot supplémentaire. Je refuse de le faire mais on n’a pas le choix. Un cours à l’écrit n’est pas du tout la même chose qu’un cours en présentiel. Cela va me prendre des heures et clairement je ne pourrai pas le faire si mon enfant de cinq ans me demande sans cesse de venir jouer avec lui. Il y a aussi la préparation aux concours, agrégation et CAPES. On doit mettre en place des entraînements oraux aux concours. Je dois écrire à mes deux cents étudiants pour voir comment s’organiser. »

Laurence ne sait pas encore si elle va se mettre en arrêt maladie ou réussir à alterner avec son conjoint travailleur indépendant les temps de travail pour gérer les enfants. « Je dois les garder, les faire travailler et bosser pour moi. Dans la conception du travail, les enfants ne sont pas pris en compte. »

Émilie*, enseignante dans un lycée de région parisienne, membre de la Délégation académique au numérique éducatif (Dane), qui accompagne la prise en main des plateformes pour enseigner à distance, explique que cela fait deux semaines que les équipes se préparent. Elle a décidé pour sa part de faire cours à distance, en partageant des documents dans l’ENT et pourquoi pas essayer la classe virtuelle, en vidéoconférence ou audioconférence. « Ce n’est pas prévu pour tous les élèves, cela reste confidentiel dans le milieu de l’éducation. On doit encore former les enseignants. On doit déjà s’approprier l’outil pour le présenter aux enseignants ensuite. »

Elle s’inquiète aussi de certaines disciplines, comme l’EPS ou la chimie, difficile à enseigner virtuellement. Un autre problème surgit. Cette obligation de l’enseignement à distance pourrait pénaliser les élèves des familles les plus pauvres. Yacine a la chance d’avoir un ordinateur offert par le lycée. Son frère et sa sœur, en primaire et au collège, vont devoir, eux, s’en partager un. Pour les 5 % d’élèves qui n’en ont pas, les collectivités locales pourront prêter des tablettes ou les écoles fournir des exercices sur papier, a promis Jean-Michel Blanquer. Dans le collège d’Antoine, au public assez mixte, tous les élèves possèdent un ordinateur, selon lui. Mais une famille assez fragile l’inquiète.

Pour sa part, Émilie se préoccupe pour ses élèves qui n’ont pas de bonne connexion internet ou pas d’ordinateur. La région a bien fourni quelques tablettes mais elles ne sont pas assez efficaces pour du travail numérique, regrette l’enseignante. « Je pense que les inégalités vont se révéler très fortes entre les élèves. Certains vont avoir de l’encadrement à domicile, d’autres non. »

Marie*, enseignante en CE1 dans une école REP + de Pantin (Seine-Saint-Denis), partage la même préoccupation. Elle utilise deux applications, Klassroom et Lalilo (pour la lecture). Elle a passé son après-midi du vendredi à former ses quatorze élèves, dédoublement oblige, à leur utilisation en autonomie. Elle a aussi contacté les parents mais deux d’entre eux ne possèdent pas d’adresse mail, d’autres ne sont pas francophones. Elle va chercher à les joindre par téléphone. Il a donc fallu s’adapter : « Seuls cinq ou six ont un ordinateur. J’ai préparé quelque chose de didactique. Dans chaque cahier, tout est prêt pour moi pour une semaine. Je vais voir s’ils vont se connecter durant toute la période. » De toute façon, il est délicat pour elle de laisser des enfants sans surveillance tout seuls derrière des ordinateurs, sans contrôle parental. Elle se dit qu’elle va essayer d’anticiper en préparant des pochettes d’exercices photocopiés pour chaque élève. Ils devront venir les chercher à l’école et remettre leurs copies en échange.

Marion Décavé, enseignante de français, histoire et géographie dans un lycée professionnel de Cayenne en Guyane et syndiquée à SUD-Éducation, se sent encore oubliée. « Rien n’est adapté à la réalité de nos élèves qui vivent pour certains dans le dénuement. Ils n’ont pas d’ordinateur, pas d’accès à Internet. Ils sont dans un désert numérique. Dans ma classe de CAP de deuxième année que je prépare à l’examen, il y en a trois qui ont un ordinateur sur vingt-deux à venir en cours. On va faire du bricolage comme d’habitude. »

Les consignes officielles sur la fermeture des établissements ont tardé. « Mes élèves de terminale sont partis à la maison avec un livre de français et d’histoire-géographie que j’ai pris dans les armoires sans demander l’autorisation. Je leur ai donné des consignes précises, on a un groupe WhatsApp qui fonctionne bien avec cette classe. » Mais pour elle, le risque c’est que certains s’évanouissent dans la nature. L’enseignante s’interroge pour la suite et la préparation aux examens qui va forcément pâtir de ce temps mort.

Antoine, le principal de collège, ne se berce pas d’illusions sur le sérieux des élèves qui vont sûrement relâcher leurs efforts la dernière semaine de cours avant les vacances. Même s’il est sûr que « là où l’ambition scolaire est forte, ça va être bien ». Pour le reste, il pense que la communauté éducative va faire comme d’habitude. Faire au mieux.

Faïza Zerouala

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