Hôpitaux: la psychiatrie est-elle soluble dans la technocratie?

Par

Le 1er juillet, les 1 100 hôpitaux publics doivent être rassemblés en 150 groupements hospitaliers de territoire. La ministre de la santé présente cela comme une « révolution ». Les praticiens hospitaliers sont attentistes, à l’exception des psychiatres, qui dénoncent une réforme technocratique et autoritaire.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Il pleut des cordes sur la manifestation contre les groupements hospitaliers de territoire, qui a réuni 1 000 manifestants à Paris, le 31 mai dernier. Les parapluies dansent, vifs ou sombres. Aux côtés des slogans habituels – « Retrait du GHT, sinon ça va péter » –, il y en a de plus poétiques, de plus politiques : « Plus d’humanité, moins de technocratie », « Touraine, novlangue et négation tranquille, pour t’accueillir dans un monde de fous », « Nous sommes tous des schizophrènes dangereux ». Nuit debout est passé par là : « Il faut renouveler les formes de mobilisation, déconstruire la novlangue. La loi de modernisation de notre système de santé est en réalité une loi régressive, qui fait évoluer l’hôpital dans un sens plus apte à la concurrence », assure Mathieu Bellahsen, psychiatre à l’hôpital de Moisselles (95), qui a livré un discours fantaisiste et engagé, affublé d’une perruque blonde.

Mathieu Bellahsen, psychiatre à l’hôpital de Moisselles (95), le 31 mai 2016 © CCC/MP Mathieu Bellahsen, psychiatre à l’hôpital de Moisselles (95), le 31 mai 2016 © CCC/MP

La plupart des manifestants viennent d’hôpitaux psychiatriques parisiens : Ville-Évrard (93), Saint-Maurice (94), Moisselles (95), Étampes (91), La Queue-en-Brie (94). Ils contestent les groupements hospitaliers de territoire (GHT) qui leur sont imposés. Passée jusqu’ici largement inaperçue, cette réforme technocratique, issue de la loi Santé, remodèle les hôpitaux publics, à l’avenir rassemblés au sein de groupements territoriaux. La ministre de la santé Marisol Touraine a qualifié, le 16 mai dernier, cette réforme de « révolution, sans doute mesurable à celle de la création des CHU [les centres hospitaliers universitaires sont nés en 1958 – ndlr] », devant le monde hospitalier réuni à la Paris Healthcare Week (anciennement Hôpital Expo).

Du point de vue des patients, la réforme reste abstraite. Elle doit assurer un « meilleur accès aux soins » en les « graduant ». Sur des bassins de population variables (de 140 000 à 1 million d’habitants), les établissements, petits et grands, doivent collaborer pour organiser une offre cohérente. À quelques exceptions près (par exemple à Brioude, en Haute-Loire), la plupart des hôpitaux généraux acceptent pour l’instant cette réforme.

« Nous n’avons pas d’opposition de principe à ce travail en réseau, en filières de soins. Tout le monde a bien compris que chaque hôpital doit être à sa place : dans les soins de proximité, les soins intermédiaires ou les soins de recours », explique Nicole Smolski, présidente de l’intersyndicale de médecins Action praticiens hôpital (APH). Elle donne l’exemple de l’urologie : « Des consultations doivent exister dans les hôpitaux locaux, pour éviter un déplacement de 60 kilomètres pour un toucher rectal. Mais les opérations doivent se dérouler dans les hôpitaux qui disposent de plateaux techniques sûrs. Et la chirurgie invasive doit avoir lieu au CHU. » Il y aura des suppressions de services, assume l’anesthésiste : « Les petits plateaux techniques, qui fonctionnent avec des intérimaires, doivent fermer, dans l’intérêt de la population. »

Des petits services, indispensables mais fragiles, pourront également être renforcés par des médecins qui partageront leur temps entre deux hôpitaux. Nicole Smolski, qui est anesthésiste à Lyon, est par exemple « prête à travailler quelques jours par mois à l’hôpital de Bourgoin-Jallieu. Cela peut être enthousiasmant si le projet est intéressant et si les conditions de travail sont bonnes ». L’intersyndicale insiste aussi sur la nécessité d’accorder des primes à ces médecins, en particulier aux plus jeunes. Et elle reste vigilante : « Dans certaines régions, les ARS [Agences régionales de santé – ndlr] passent en force, contre les acteurs, en particulier les hôpitaux psychiatriques, qui voient leur organisation démolie par les GHT. »

Dans la manifestation du 31 mai 2016 © CCC/MP Dans la manifestation du 31 mai 2016 © CCC/MP
Dans les plis de la loi et de ses décrets d’application, se nichent les « injonctions contradictoires » dénoncées par les manifestants du 31 mai. La ministre de la santé Marisol Touraine en a fait elle-même la démonstration lors de son discours devant le monde hospitalier : le 1er juillet au plus tard, les établissements doivent s’inscrire « obligatoirement dans une démarche de coopération territoriale » au sein des GHT, a-t-elle déclaré. Et ils doivent en prime y voir « une opportunité ». Et qu’ils se rassurent : il n’y aura au sein de ces groupements « pas de subordination, pas d’uniformisation : chaque GHT devra s’adapter aux réalités de son territoire, et le projet médical est au cœur de cette dynamique ».

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale