Le procès des attentats du 13-Novembre Chronique

Jessica : « Les douleurs neuropathiques sont les seules terroristes de ma vie »

Pendant toute la durée du procès, sept victimes des attentats du 13 novembre 2015 écrivent et décrivent leurs sentiments. Aujourd’hui, Jessica, grièvement blessée à La Belle Équipe, livre son témoignage à la barre de la cour d’assises spéciale et raconte tout ce qui a précédé. 

Jessica

17 octobre 2021 à 18h31

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Née un 13 novembre, Jessica fêtait ses 24 ans quand les balles des terroristes l’ont fauchée sur la terrasse de La Belle Équipe. Elle doit la vie aux secours mais aussi à ses amis et son compagnon Roman. Retrouvez ici la présentation des sept victimes des attentats qui tiendront un carnet de bord sur Mediapart tout au long du procès.

***

« En décembre 2015, lorsque deux enquêteurs sont venus dans ma chambre d’hôpital pour prendre ma déposition, j’ai refusé de regarder les photos des suspects qu’ils me présentaient. Je craignais que leurs images puissent me hanter. Pareil pour le procès, il me paraissait tellement loin et abstrait, que je n’ai pas voulu suivre l’évolution de l’enquête. C’est ainsi que je me suis retrouvée, la veille de ma venue au tribunal, à découvrir les vingt accusés et leurs implications respectives dans ces attentats.

Je n’attendais rien de ce procès, le seul protagoniste vivant des commandos terroristes était mutique depuis six ans et rien ne pourrait atténuer mes blessures physiques, morales et mon handicap. Rien ne pourrait rendre Victor Muñoz ou Lamia Mondeguer à leurs familles. 

Victor, mon ami assassiné ce soir-là, est toujours une motivation de plus pour affronter les moments difficiles : les commémorations du 13-Novembre, mon anniversaire qui tombe le même jour, et maintenant ce procès. Je dois y aller pour l’honorer. J’ai également choisi de témoigner, choix que j’ai regretté tous les jours pendant un mois, envahie par le stress. 

C’est pourquoi je comprends mes amis, d’autres victimes physiques qui ont choisi de ne pas le faire. L’impression de se mettre à nu devant des inconnus et les personnes responsables de notre malheur. 

J’ai eu le souffle coupé lorsque j’ai vu la salle d’audience au journal de 20 heures. Puis toutes ces couvertures de magazines et de journaux, ces reportages à propos de victimes, parlant tous du “Procès du siècle” ! Les propositions d’interviews venant du monde entier, la possibilité d’écrire un article dans Mediapart… 

Jessica à Paris, en octobre 2021. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Je ne comprenais pas l’ampleur de l’événement, car le 13-Novembre, c’est mon quotidien et jusqu’alors, peu de personnes semblaient s’y intéresser. 

C’est toute la bande présente à La Belle Équipe que je rejoins au tribunal le lundi 13 septembre. J’ai raté l’ouverture du procès, car j’avais un rendez-vous médical à Caen, comme un rappel que mon combat n’est pas fini. Ce fut préférable car c’est à distance que j’ai appris que S.A. [l’unique survivant du commando de terroristes que Jessica se refuse de nommer – ndlr] avait parlé : “On n’est pas des chiens.” J’ai d’abord ri puis hurlé. Cette phrase me préparait pour le reste du procès. 

Puis vint mon tour d’y assister. Passer la sécurité et sonner à tous les portiques. Des gendarmes, des policiers et des psychologues de l’association Paris Aide aux victimes partout. J’ai l’impression qu’ils me regardent tous avec un visage grave, je suis repérable à ma démarche et à mes béquilles. 

Quand je rentre dans la salle, j’ai l’impression d’être dans un film : le dessinateur d’audience et les traducteurs, les juges et les avocats en robe, les accusés à gauche de la salle. Seul un box en plexiglas me sépare d’eux. Assise sur un banc au fond, j’essaye d’apercevoir leurs visages. 

Un expert de la police arrive. Il affiche un plan détaillant l’emplacement des victimes décédées puis des photos montrant des corps sous des plaids colorés ou des draps blancs. Tandis qu’il énumère les victimes, j’attends, suspendue à ses lèvres, quel corps sera Victor et quelles blessures ont causé sa mort. Je lui dis au revoir à voix haute sans m’en rendre compte. Mon ami Marko me donne son chapelet, que je manipule durant toute cette audience pour me calmer. 

On nous montre une vidéo de quelques secondes où l’on voit les terroristes nous tirer dessus. S.A. se lève pour parler, après un “Bonjour à tous” presque respectueux, il dit “Ceux sur la vidéo sont frères” puis d’autres absurdités et propos insultants ! J’essaye de ne pas l’écouter en me baissant vers l’avant, sans y arriver. Mes amis et mon compagnon Roman se lèvent pour affirmer leur présence dans la salle. Pourquoi le laisse-t-on monologuer ?

À la fin de l’audience, sans y réfléchir, je me dirige vers le box des accusés, un gendarme me stoppe calmement. Je suis face à un homme aux cheveux longs et je le regarde droit dans les yeux, il détourne le regard. C’est Adel Haddadi [un terroriste n’ayant pas pu rejoindre le commando à Paris, il encourt vingt années de réclusion criminelle – ndlr], je pense. Cela n’a pas d’importance. 

Cette journée au tribunal m’a définitivement convaincue de témoigner. Je veux aller à la barre mais pas pour leur répondre directement. Ils ne le méritent pas. Je veux être fière de moi et que mes proches le soient également. Le vendredi 1er octobre sera une date clef dans mon combat pour la vie. 

Ce jour-là, je me dirige vers la barre sur mes béquilles, accompagnée par Roman, je m’assois sur une chaise, je règle le micro et respire un grand coup. 

“Bonjour monsieur le Président. 

Je m’appelle Jessica et je vais avoir 30 ans le 13 novembre prochain.
Je vous parle aujourd’hui car j’ai compris que témoigner n’était pas un appel à la pitié. Je témoigne aussi car les fanatiques ne sont pas capables de dire la vérité, je viens seulement pour exposer la mienne. 

Ce soir de 2015, je fêtais donc mes 24 ans. J’ai toujours aimé célébrer mon anniversaire car c’était une excuse de plus pour réunir mes proches. J’habitais à l’époque à côté de l’église Saint-Ambroise, à 700 mètres du Bataclan. Passionnée d’art, et plus particulièrement de photographie, mais aussi de design et de mode, j’avais toujours eu deux jobs étudiants et beaucoup d’ambition. J’avais obtenu un Master 2 en gestion de projets culturels et je venais de finir un stage très prenant, c’était donc l’occasion de revoir mes amis. J’ai grandi dans ce quartier mais je n’étais bizarrement jamais allée à La Belle Équipe, j’ai même fait l’erreur d’écrire La Belle Époque, dans mon message d’invitation. Erreur qui a peut-être sauvé cinq amis. 

Après une journée à la foire Paris Photo au Grand Palais, j’ai retrouvé ma meilleure amie Eva. Je l’ai rencontrée dans notre collège de quartier à 12 ans. Depuis ce jour, on ne s’est jamais séparées. La réservation était à 20 heures/20 h 30, nous étions situés en face de la vitrine, la table formait un L à gauche de l’entrée. L’ambiance était vraiment chaleureuse […]. Victor Muñoz est arrivé en premier, je me souviens lui avoir dit qu’il arrivait trop tôt car Eva et moi n’avions pas fini de parler potins. Huit autres invités sont ensuite arrivés : Ida, Méline, Julie, Roman, Nathan, Marko, Thomas et Sébastien. 

Vers 21 heures, les garçons sont sortis fumer. Dès leur retour, je suis sortie avec Eva, Ida et Méline. Julie est allée déplacer sa voiture. Nous étions à côté de l’arbre, j’étais dos à la rue. On discutait quand j’ai entendu un bruit sourd, que je n’ai pas reconnu tout de suite, mais j’ai bien senti mon corps se propulser d’une force incontrôlable et tomber au sol. Je ne voyais plus ni Méline ni Ida, mais je pouvais voir le visage d’Eva. Puis j’ai compris qu’on se faisait tirer dessus. 

La salle d’audience du procès des attentats du 13 novembre 2015. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

À ce moment, c’est peut-être parce que beaucoup de victimes étaient déjà mortes, mais lorsqu’ils ont arrêté de tirer pour recharger, j’ai su qu’il ne fallait pas appeler tout de suite à l’aide. Eva le savait aussi car elle m’a fait signe de me taire. Nous avons fait les morts. Je connais par cœur le visage d’Eva. Un visage serein et comment ses yeux se ferment entièrement quand elle rit. C’est la première fois que je voyais ce visage, et je ne l’oublierai jamais, la terreur dans ses yeux. Je n’ose pas imaginer le mien. 

Le temps de recharge a dû être de quelques secondes mais il m’a paru une éternité. Je ne sais pas combien ils étaient, mais j’ai senti qu’ils se rapprochaient pour nous achever. J’ai bien senti ces balles toucher mon genou et ma cuisse gauche. Une douleur inouïe mais je n’ai pas hurlé, je ne pouvais pas. J’ai attendu d’entendre les portes de la voiture se refermer et la voiture démarrer. 

Je ne les ai pas entendus crier ‘Dieu est grand’, et tant mieux. Mon esprit était déjà ailleurs : Roman, mon compagnon resté à l’intérieur. […] J’ai rassemblé mes forces pour crier Roman’ le plus fort possible, en levant un bras pour qu’il puisse me distinguer parmi le tas de corps où je me trouvais. Tout le monde a fait de même, c’était une cacophonie d’appels à l’aide et de cris de douleurs. J’ai pensé ‘c’est l’Apocalypse’ mais ce n’était pas le bon terme, c’était en réalité une scène de guerre. 

Je ne peux plus bouger mes jambes. Roman arrive et je comprends dans son regard que c’est grave. Mais ce n’était rien par rapport au visage horrifié de Léa et Tommy, deux autres amis qui venaient d’arriver sur la terrasse. J’ai eu l’impression que sa mâchoire allait se briser. Puis les cris de Julie ‘Ils sont tous morts’ en boucle. J’essaye de me concentrer sur le regard de Roman, puis de Nathan et Marko qui arrivent et me disent ‘ça va aller’ continuellement. Je ne me souviens plus que Roman déchire mes vêtements pour chercher les points d’impact, mais je me souviens du garrot qu’il a fait avec sa chemise sur ma cuisse gauche.

Les pompiers arrivent, j’entends les garçons hurler, faire des mouvements pour attirer les pompiers vers moi afin qu’ils me prennent en charge. Je me rassure ‘mes amis sont grands, leurs voix portent’. Mais un premier pompier m’enjambe, puis un second, marchant sur mon pied. Je ne peux pas trouver les mots pour expliquer la douleur. Il me regarde l’air ahuri, quand il m’entend crier, il a l’air totalement perdu. 

Puis une lumière blanche, vive, ce n’est pas un appel de l’au-delà, mais le flash d’une caméra, et j’entends mes amis, le supplier, l’insulter de venir nous aider, mais en vain. Je me permets d’arrêter un instant mon récit pour dire que le seul sentiment que j’ai par rapport à cette équipe de tournage, c’est le viol ! Avec le temps, j’ai fini par me dire que ces vidéos serviraient, ce ne sera pas le cas dans ce tribunal. C’est dommage. 

J’ai mal et je sens que je m’endors, je sens mon corps faiblir et je me dis ‘fais quelque chose’ et quand un pompier passe, j’essaye d’attraper sa botte, sans succès et en me faisant encore plus mal. Je vais mourir, je le sais, malgré l’effort de mes amis, je vais mourir devant Roman. On me déplace enfin, et cela me réveille. Je crois que c’est le Samu, je ne me souviens pas que l’on me pose une perfusion, mais que Marko appuie fort sur une poche et j’ai si mal au bras quand le produit passe dans ma veine. C’est de la morphine. 

Quelqu’un leur dit de ‘me garder éveillée’. Julie, Nathan, Roman et Marko ont bien compris, ils me parlent, me mettent des gifles énormes, puis m’embrassent. Mais je meurs, je dois leur dire au revoir.

Pas de vie qui défile, ceci n’est pas un film. Et à 24 ans, quelle vie peut être assez remplie pour défiler ? Je remercie Roman d’avoir été l’amour de ma vie. Je le charge de dire je t’aime à ma famille, surtout à ma nièce d’un an et demi. De féliciter mon frère qui sera bientôt papa pour la première fois. L’un d’entre eux me reparle de ma nièce, d’être courageuse pour elle. Ils savent à quel point je l’aime. C’est le soleil de ma vie. Je commence à compter 1, 2, 3 puis son prénom, dans ma tête, pour essayer de rester éveillée. 

On me déplace à nouveau, cette fois-ci pour aller à un endroit dont aucun expert n’a parlé. Pas Le Petit Baïona, mais un restaurant grec en face. Seule avec Roman, Marko et Nathan. C’est mon mouroir, je le sais. Je peux entendre BFM en fond et je leur demande d’éteindre. Roman fait exploser la télé et une vitre avec son bras droit. Et c’est peut-être la morphine mais je leur dis ‘Je ne peux pas mourir dans un restaurant grec, s’il vous plaît’ 

Les garçons font des allers-retours pour mettre la pression aux pompiers. Je sais que Méline est accompagnée par Seb, Tommy et Léa. Je demande à Marko de rester avec Eva. Je leur demande deux fois où est Ida, ils ne me répondent pas. J’en déduis qu’Ida, que je considère comme ma sœur, est morte. Nous sommes enfin dans le camion de pompiers mais quand, au premier virage, mon brancard se redresse car on ne l’avait pas attaché, la douleur est trop intense, je perds connaissance.

J’aurais aimé rester éveillée pour mon arrivée aux urgences, car je n’ai pas pu voir que le DLoncar, Yann, le grand frère d’Ida, [...] fera partie de l’équipe qui m’opérera. Il le fera toute la nuit, avec le reste des victimes qui arriveront à la Pitié-Salpêtrière, alors qu’il savait que sa sœur était forcément avec moi. C’est un véritable héros. 

Jessica et Roman à Paris, en octobre 2021. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

Je me réveille après treize jours de coma. Je découvre que nous n’étions pas les seuls visés et l’ampleur de ces attentats sans vraiment le conscientiser. C’est en voyant le visage joyeux de ma sœur, puis du reste de ma famille que je me rends compte que je suis en vie. Eva et Meline sont stabilisées et Ida est en vie mais dans un état très grave. La torture, c’est de ne pas pouvoir leur parler car je suis intubée. Après deux jours et un jour avant la date prévue, je me désintube seule. Je les ai au téléphone en parlant au ralenti, assommée par les antidouleurs, mais je pleure de joie. 

Après les retrouvailles arrivent les mauvaises nouvelles et ma dure nouvelle réalité. J’ai été blessée par dix balles, dont trois qui sont encore dans mon corps. Les deux jambes, le bassin, le ventre, la hanche droite détruite totalement, la cheville, le dos, le pied gauche. La liste de mes blessures fait plus de deux pages. Je suis sous le choc quand même les médecins parlent de miracle et qu’ils ne trouvent aucune explication à ma survie à part le fait d’avoir été debout. 

Sauf que le diagnostic est le suivant, syndrome de la queue de cheval : c’est une compression des racines nerveuses situées dans le bas du dos et, dans les cas les plus graves comme le mien, la paralysie du bassin et des jambes. Je ne remarcherai plus jamais, m’explique la chirurgienne orthopédique. J’essaye à tous mes réveils de les faire bouger, Yann me pousse aussi à le faire, il est encore trop tôt pour perdre espoir. 

Je passe mes journées à attendre qu’il soit 12 heures ou 13 heures, pour voir le visage de Roman dans le hublot, toujours à l’heure, toujours aussi beau. Et j’ai à chaque fois l’impression d’avoir 17 ans à nouveau, l’âge où je l’ai rencontré, au lycée Maurice-Ravel. Roman, c’est le sarcasme et l’humour noir, c’est celui qui prend du recul et analyse. Mais aussi la douceur et la sensation d’être aimée d’un amour inconditionnel, et le plus important, c’est rire, à n’importe quelle heure, même dans les pires situations. Roman s’étonnait au départ de mon rire franc et fort, puis a fini par l’adopter. 

Un peu plus tard dans la journée, ma sœur, puis ma famille et les amis arrivent. Tous les jours, sans exception. Ma chambre n’a jamais désempli, c’est une des raisons de ma force. Je ne sais pas si je l’ai fait pour éviter la vérité, mais lors des visites je compte mes amis et je confonds Victor avec Glendal. Deux jours avant son enterrement, ma sœur a la lourde charge de m’annoncer son assassinat et je hurle de colère et de tristesse. Je rate l’enterrement de mon ami, d’un membre de ma tribu. 

Je l’ai rencontré à 12, 13 ans par Thomas et Nathan, et on ne s’aimait pas au départ, il appréciait moyen l’arrivée d’une fille qui donne son avis sur tout. Notre lien s’est créé autour de l’amour de la musique, des séries, de la danse et de la fête. C’était celui qui venait toujours me chercher pour me faire danser en me disant ‘allez, je te suis’ qu’il y ait 2, 10 ou 100 personnes autour de nous. Il avait un sale caractère et nous poussait à débattre de tous les sujets, mais surtout de politique dès son plus jeune âge. Il était fou amoureux d’Alexandra. Il n’y avait pas deux Victor. 

Le palais de justice de Paris où se tient le procès des attentats du 13 novembre 2015. © Photo Sébastien Calvet / Mediapart

La sortie du service de réanimation vers le service d’orthopédie marque pour moi le début de l’après, et c’est là que vient le pire. Les douleurs neuropathiques, ce sont les seules et uniques terroristes de ma vie, et non ces hommes à ma gauche ni ceux qui sont morts. C’est une douleur aiguë, chez moi c’est la sensation d’un coup de jus, ou d’avoir le pied pris en étau, ou parfois sous forme de coups de poignard. Elles créent des spasmes de mon pied droit, bien que paralysé le reste du temps, un supplice. On ne s’y habitue jamais, on supporte mieux la douleur, mais on ne s’y habitue jamais. La douleur est évaluée entre 1 et 10 et pour moi ce sera 10, digne d’une douleur d’un grand brûlé par exemple, à chaque crise […]. Ce sont des nuits où l’on ne sait pas si on tiendra la prochaine, ce sont des cris qu’on ne peut parfois pas contenir, ce sont des nuits où l’on aimerait que ce soit la dernière. 

Le 28 décembre, j’arrive à l’hôpital des Invalides où je retrouve Eva et Ida, on ne se séparera plus. Nous sommes prises en charge par certaines personnes qui auront un rôle primordial dans ma rééducation car elles ont cru en mon mental et ma ténacité là où certains de leurs confrères diront qu’il n’y a plus rien à faire. Le DLe Guilloux et le DJouffroy, Laura, mon infirmière, mes kinésithérapeutes Silvia et Loles et toutes les aides-soignantes que je remercie infiniment. 

Les Invalides, c’est aussi synonyme d’amitié pour moi. Ma rencontre avec Djamel, blessé sur la même terrasse, et Iyad, à La Bonne Bière. Je n’oublierai jamais le vendredi 13 mai 2016, six mois après les attentats, où nous avons décidé de sortir tous ensemble, sur nos fauteuils roulants, manger en terrasse. Après quelques minutes de stress, nous avons réussi à finir le repas en riant. Ces deux hommes seront mes nouveaux frères. 

Je me souviens aussi de l’arrivée des victimes de l’attentat de Nice en juillet 2016, où j’ai eu l’impression de faire un relais de l’horreur et que c’était le prochain tour de piste. J’ai alors rencontré Mme Sebban, plus de 80 ans, amputée d’une jambe, qui s’est battue comme une force de la nature pour remarcher. Tout en nous donnant des cours de yoga et de sagesse. Elle disait que son cas n’était rien à côté du nôtre car elle avait eu le temps de faire sa vie. 

Ce sera comme un mantra pour moi : la peur au ventre mais on essaye, on y va ! Ida a toujours aimé les défis, elle décide d’organiser sa fête de sortie d’hôpital à La Belle Équipe. Le 10 décembre 2016, je me lève de mon fauteuil pour y rentrer debout et y faire une photo avec Eva, Méline et Ida. C’est aussi pour ces trois femmes courageuses que je parle aujourd’hui. 

Mon chemin sera encore plus long avant la sortie, mais celle-ci sera debout sur mes jambes et grâce à mes nouveaux compagnons de vie : mes béquilles et mon orthèse de pied droit. Le 7 juillet 2017, après plus de douze opérations, de l’acharnement et, j’ose enfin l’affirmer, du courage, je retrouve Roman chez nous. 

Je quitte la chambre 106, habitée par moi, Française d’origine congolaise, puis Ida, d’origine russe, Iyad, un Suisse d’origine syrienne qui deviendra aussi français un peu plus tard. Mais aussi Djamel d’origine algérienne, Eva Sénégalo-Armoricaine comme elle le dit et Bruce d’origine congolaise aussi. Le propos n’est pas de dire que nous méritions moins d’être des victimes pour notre couleur de peau ou notre origine. Mais que le drame qui a blessé ma chair ne doit pas servir à des fins politiques, ne doit pas être un argument pour diviser et stigmatiser. 

Ces terroristes ont voulu tirer sur une foule anonyme et sans défense. Aucun d’entre eux ne ressemble à tous les vrais militaires et les vrais rescapés de guerre que j’ai rencontrés aux Invalides. Alors vous allez nous voir et nous entendre ! 

Cet hôpital était à l’image de ma tribu, de mon Paris. On s’est connus au collège ou au lycée. Nous n’occupons pas les mêmes postes, n’avons pas eu les mêmes chances à la naissance. Certains sont croyants, d’autres non. Et même si, avec le temps, il nous arrivait de moins nous voir, comme une famille, nous avions la tradition de nous réunir au minimum pour les anniversaires, Noël, le Nouvel An et chaque été.

C’était le cas avec Victor et j’ai une pensée pour tous ses amis qu’ils voyaient au quotidien et l’aimaient autant que nous. Mais sans tomber dans le cliché Benetton. On faisait en sorte de s’aimer et d’apprendre de l’autre mais surtout de parler et de rire de tout. C’est aussi le cas dans mon couple. C’est ce qu’ils ont voulu attaquer sur ces terrasses. 

Le 13-Novembre a créé un raz-de-marée dans ma vie et celle de ma famille. Les aidants dont on parle si peu. J’ai culpabilisé d’avoir été la source d’autant de tristesse autour de moi. J’ai culpabilisé pour des monstres qui ne demandent pas pardon et ne le méritent pas. Pour des frustrés de la vie qui veulent jouer aux dieux. La culpabilité n’est plus là ! 

Finalement, je sors en faisant attention à tout, je sursaute parfois dans ma propre maison. On me répond souvent ‘non ce n’est pas possible’ avant même de m’avoir laissé essayer, y compris dans le monde du travail. Je dois me défendre face au système assurantiel qu’est le Fonds de garantie pour les victimes. Je dois beaucoup canaliser ma colère face à la perte de mon ami et de mon insouciance. La frustration d’imaginer quelle vie j’aurais pu avoir si cette nuit n’était jamais arrivée. 

Puis je me souviens que je suis allée de nouveau à la foire Paris Photo le 13 novembre 2020. Après avoir baladé ma nièce sur mon fauteuil à l’hôpital, je nage maintenant avec elle. Je suis en vie pour voir s’agrandir ma famille et celle de Roman. Je ne regarde pas très loin mais toujours de l’avant. J’ai d’abord essayé de fêter mon anniversaire loin de Paris en 2016, puis le 12 ou le 14 novembre. Mais ces journées ont toujours été plus pour mes proches que pour moi. Cette année j’ai célébré mes 29 ans, le 13, et en profitant car ce jour doit rester joyeux, il le faut ! 

Victor, tu nous manques. J’espère que tu es fier. Jessica, tu me manques. J’espère que tu es fière.”

Pendant que mon compagnon témoigne, juste après moi, je suis assise face à eux. Je peux tous les voir et ils ont l’air d’écouter attentivement, comme s’ils participaient à une conférence. Bien que les voir me dégoûte, le discours de Roman me rappelle le plus important : nous repartons soudés et soulagés d’avoir parlé ou assisté à cette audience. Nous allons célébrer cela tous ensemble. Sur les marches du tribunal, d’autres parties civiles et des avocats viennent nous féliciter. Notre mise à nu a servi à quelque chose. Quelle belle équipe ! »

Jessica


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