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La politique réduite à la police

La République ne saurait se soumettre à la police. Ce principe démocratique est remis en cause par l’intersyndicale policière, avec le soutien du pouvoir en place, de l’extrême droite et des deux partis historiques de la gauche.

Edwy Plenel et Ellen Salvi

18 mai 2021 à 19h35

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Mercredi 19 mai, l’un des articles de la première Déclaration des droits de l’homme et du citoyen deviendra caduc dans le pays même où elle fut énoncée en 1789 : « La garantie des droits de l’Homme et du Citoyen nécessite une force publique, cette force est donc instituée pour l’avantage de tous, et non pour l’utilité particulière de ceux auxquels elle est confiée. »

Autrement dit : la police ne saurait faire la loi ; elle est au service des citoyens et d’eux seuls, de leurs droits et de leurs libertés ; sa mission première est d’être une gardienne de la paix au bénéfice de toute la population et non pas d’être réduite à une force de maintien de l’ordre au seul profit du pouvoir en place. La République n’est pas au service de la police. C’est au contraire à la police de se soumettre à la République, à ses lois fondamentales, à ses textes fondateurs, aux principes et aux valeurs qu’ils énoncent.

Telle est l’évidence démocratique que remet aujourd’hui en cause la manifestation appelée par l’intersyndicale policière, le 19 mai, devant l’Assemblée nationale, pour imposer, comme l’indique son communiqué, « la mise en œuvre de peines minimales pour les agresseurs de forces de l’ordre ». Ce n’est rien d’autre que la revendication d’une justice rendue hors contexte et circonstance, ligotant les juges et les jurés.

Une démocratie véritable ne devrait pas connaître les peines automatiques et la justice devrait s’y rendre, en toute indépendance et sérénité, à l’abri des pressions, des émotions et des corporatismes. Or, c’est cet héritage républicain qu’a choisi de jeter aux orties réactionnaires et conservatrices la coalition de politiques égarés qui ont annoncé rallier le rassemblement. Dans un exercice de démagogie à deux sous, ils cautionnent, par leur présence, cette pression policière sur la représentation nationale. Parmi eux, l’actuel ministre de l’intérieur, qui ne prend même plus le soin de cacher son suivisme.

Gérald Darmanin en visite à l’hôtel de police de Lille, le 14 mai. © Célia Consolini/Hans Lucas via AFP

Que ce dernier se soit auto-invité à une manifestation de policiers n’a rien de surprenant sur le fond. Car depuis qu’il est entré Place Beauvau, en juillet 2020, Gérald Darmanin ne fait que prolonger la dérive de ses prédécesseurs, qui ont transformé le ministère de l’intérieur en ministère de la police. Issus des rangs de la gauche comme de la droite, tous ont choisi cette position ingrate, fébrile et lâche, qui consiste à se placer « derrière » les policiers, pour les suivre et les soutenir quoi qu’ils fassent et quoi qu’ils revendiquent, plutôt que de se mettre devant eux, pour les conduire et les commander.

Le simple fait que Gérald Darmanin se précipite dans ce rassemblement, alors même que les syndicats de police ont déserté son « Beauvau de la sécurité », en dit long sur le rapport de force qu’il entretient avec la profession. Qu’il le fasse en convoquant pêle-mêle les « attaques de la classe médiatique », le terrorisme, « un an de violences d’une partie des “gilets jaunes” » et les agressions dont les forces de l’ordre peuvent être victimes, relève au mieux de la malhonnêteté intellectuelle, au pire d’un confusionnisme dangereux. La police est censée dépendre du ministre de l’intérieur, qui dépend lui même des citoyens et citoyennes. Pas l’inverse.

Ce renoncement du pouvoir exécutif à son autorité politique sur une force de coercition va au-delà du symbole : il signifie une privatisation de la force publique au service des gouvernants, des intérêts particuliers qu’ils protègent et de leur survie face aux contestations, comme l’a clairement illustrée la répression du mouvement des gilets jaunes. Mais, comme l’écrit l’avocat François Sureau dans Sans la liberté (Tract/Gallimard), « on peut aussi y voir l’aveu d’une démission que tous les grands mots du monde ne pourront plus effacer de notre mémoire collective, si du moins nous ne cessons pas d’oublier que nous sommes des citoyens avant d’être des électeurs ».

« Il dépend à la fin de nous que ceux qui gouvernent et répriment puissent ou non aller jusqu’au bout de cette inclination à l’autoritarisme qui est le lot de tout pouvoir, raison pour laquelle nos constituants ont voulu précisément que les pouvoirs fussent séparés », poursuit ce libéral radical, attaché aux libertés fondamentales. La séparation des pouvoirs a toujours été un concept très nébuleux pour cet exécutif, comme en témoigne, une fois encore, la présence du ministre de l’intérieur dans la manifestation de mercredi. Sur la forme, c’est du jamais-vu. « Ça ne s’est jamais vu parce que ça ne devrait pas exister », confie d’ailleurs un cadre de La République en marche (LREM), atterré par les « gesticulations » de Gérald Darmanin et le climat ambiant.

Dans un tel climat, plus personne n’est surpris d’entendre le ministre de l’intérieur qualifier les forces de police de « soldats » au service d’une « guerre », utilisant un champ lexical qui fait écho à cette pétition dans laquelle 93 policiers retraités appellent à « reconquérir notre propre pays et rétablir l’autorité de l’État partout où elle est défaillante ». Dans le même temps, paraissent dans un hebdomadaire d’extrême droite deux tribunes de militaires de réserve, puis d’active, appelant à une reprise en mains musclée d’un pays qui serait menacé par ces ennemis intérieurs que seraient l’altérité (culturelle, religieuse) ou la dissidence (politique, sociale).

Plus personne n’est surpris. Et plus personne – ou si peu – ne s’en indigne. Les violences policières se multiplient, mais le pouvoir dénie leur existence. Dans l’affaire de Viry-Châtillon, nous révélons qu’un montage policier a conduit de jeunes innocents en prison durant plusieurs années, mais cela ne suscite aucune réprobation officielle. Nous sommes collectivement anesthésiés par leurs peurs. Et cette atonie ne présage rien de bon. D’autant que la nécessité d’un pouvoir autoritaire, jusqu’alors revendiquée par la seule extrême droite xénophobe, est désormais caressée par des gouvernants qui prétendent lui faire barrage, mais lui ouvrent la voie.

Piétinant sa fonction, Gérald Darmanin croisera mercredi de nombreux élus du Rassemblement national (RN), dont Jordan Bardella, le numéro 2 du parti de Marine Le Pen. Mais il ne sera pas le seul à sombrer dans cet abîme. Les principaux dirigeants des deux forces historiques de la gauche française, le Parti socialiste (PS) et le Parti communiste (PCF), l’accompagneront. Olivier Faure et Fabien Roussel, bientôt rejoints par l’écologiste Yannick Jadot et quelques autres, ont en effet annoncé leur participation au rassemblement, ne trouvant visiblement rien à redire, eux non plus, à cette pression policière sur le pouvoir législatif.

Les mêmes avaient pourtant trouvé mille prétextes, dans un passé récent, pour ne pas manifester dans l’unité contre les discriminations, l’islamophobie ou les violences policières. Comment donc ces partis dits de gauche peuvent-ils prétendre représenter les espoirs démocratiques, sociaux, écologistes, féministes, etc., qui traversent le pays et mobilisent sa jeunesse, alors même qu’ils ne sont jamais au rendez-vous de ces urgences immédiates ? Comment interpréter leur empressement à suivre l’agenda idéologique imposé par les droites, de plus en plus extrêmes, au lieu d’accompagner les luttes où se construit l’espérance ?

À un an de l’élection présidentielle, ces questions sonnent comme des couperets pour une gauche qui n’en a plus que le nom. Dans cet épisode de manifestation policière, La France insoumise (LFI) et ses divers alliés, ainsi que nombre d’écologistes, sauvent l’honneur, en maintenant le cap de l’alternative par le refus de l’instrumentalisation politique. Mais une partie de la gauche acte sa division et, partant, sa défaite, en ralliant les obsessions de ses adversaires. Ce faisant, elle tourne le dos à la société, ne cherchant plus sa légitimité que dans l’ordre établi, ses injustices et ses aveuglements. 

Edwy Plenel et Ellen Salvi


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