Crise finale au POI, ou le lambertisme en voie d’extinction

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Héritier d’un des courants historiques du trotskysme, le Parti ouvrier indépendant connaît une scission qui pourrait marquer la fin d’un mouvement qui a irrigué la gauche intellectuelle et politique hexagonale, et qui restait un réseau influent dans le syndicalisme français.

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Ce pourrait être anecdotique. Mais, dans l’histoire de la gauche française en général, et de l’extrême gauche en particulier, ça ne l’est pas. Le Parti ouvrier indépendant (POI), héritier du Parti des travailleurs (PT) et de l’Organisation communiste internationaliste (OCI) – l’une des trois branches du trotskysme français (au côté de Lutte ouvrière et de la défunte LCR, dissoute depuis dans le NPA) et la dernière à se revendiquer “section française de la IVe internationale” –, est en cours d’implosion. Et son dirigeant principal, Daniel Gluckstein, voit sa légitimité contestée, au point d'être « suspendu » avec un tiers de l'organisation, pour avoir voulu créer une tendance en vue du prochain congrès du POI.

Certains pourraient se moquer, sur l'air du « deux trotskystes, trois tendances », et railleront la possible disparition d’un groupuscule qui se réunirait dans une cabine téléphonique. Mais la trace laissée par le mouvement lambertiste (du nom de Pierre Boussel dit “Lambert”) dans la vie politique et intellectuelle française n’est pas à minimiser, tant il a formé et produit des dirigeants politiques de premier plan (comme l’actuel premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, l’actuelle tête de proue du Front de gauche Jean-Luc Mélenchon ou l’ancien premier ministre Lionel Jospin). Et tant il a incarné, dans les années 1970, un courant générationnel d'intellectuels et d'artistes de gauche opposés au totalitarisme stalinien (notamment dans les facultés, avec la création de l'Unef “indépendante et démocratique”, l'Unef-ID), avant de se replier et de se déliter dans une culture d'appareil de plus en plus sectaire au fil des ans.

Encore aujourd'hui, les trotskystes lambertistes conservent une implantation réelle et une influence certaine dans le syndicalisme français (en premier lieu à Force ouvrière, où ils assurent encore aujourd’hui le service d’ordre, mais aussi, dans une moindre mesure, à la CGT). Sur le fond opposés à l'Union européenne, les lambertistes conservent encore un savoir-faire organisationnel, ainsi qu'ils l'avaient démontré, il y a plus de dix ans, en réunissant le premier rassemblement d'envergure contre le référendum constitutionnel européen.

Daniel Gluckstein lors d'un meeting à Lyon © Wikipedia Daniel Gluckstein lors d'un meeting à Lyon © Wikipedia

Dans une organisation qui cultive le goût du secret et des pseudonymes, frisant parfois la paranoïa avancée, les désaccords apparaissent pour la première fois sur la place publique alors même que le différend n’est pas soldé, notamment via la mise en ligne d’un article de la “tendance claire” du NPA (un rassemblement qui compte des anciens du POI), relayé ensuite par un billet de blog du syndicaliste Vincent Présumey (lire ici).

Et si les “lambertos” n’en sont pas à leur première crise interne, les trente dernières années ayant ainsi été rythmées par les exclusions (celle du n°2 de l’OCI, Stéphane Just, en 1984), purges (celle de la tendance “Fidélité au front unique”, en 1989, autour de Pierre Broué et René Revol) et autres démissions groupées (celle du camarade Kostas alias Jean-Christophe Cambadélis, rejoignant le PS avec environ 400 personnes, en 1986), beaucoup s’accordent à reconnaître que la division aujourd’hui en cours est la plus importante. Et qu'elle pourrait bien être la dernière, avant fermeture définitive.

« C’est la première grosse scission depuis la mort de “Lambert” [en janvier 2008 – ndlr], comme en ont connu d’autres mouvements trotskystes en Angleterre ou aux États-Unis après la disparition de leur figure tutélaire, explique un observateur attentif s’exprimant sous couvert d’anonymat, comme toutes les autres personnes contactées pour cet article. Le processus est assez logique, le décès de celui qui incarne l’équilibre à la fois idéologique et organisationnel d’un groupe militant aussi personnalisé entraîne le délitement de la structure et exacerbe des rivalités internes entre militants désorientés. » 

Factuellement, à la lecture des documents internes du POI qui circulent de mail en mail depuis quelques semaines dans les milieux militants de l’extrême gauche balkanisée, la rupture a pour point de départ la volonté de la part du secrétaire national Daniel Gluckstein (dit “Seldjouk”) de créer une tendance à l’intérieur du “courant communiste internationaliste”. Ce fameux “CCI” représente la structure trotskyste originelle du lambertisme et le socle majoritaire de ce que fut le Parti des travailleurs (PT) devenu, après la présidentielle de 2007, le POI. Il revendique près de 2 000 adhérents, auxquels s’ajouteraient entre 2 000 et 4 000 autres membres venus du syndicalisme et du socialisme (parmi lesquels on retrouve l’ancien candidat à la présidentielle, Gérard Schivardi).

Selon l’appel à la création d’une tendance (lire ici), signé par plus de 600 membres du CCI et intitulé « Revenir à une politique de construction de parti », la divergence interne serait essentiellement tactique et porterait, comme c’est rituellement le cas chez les lambertistes, sur la relation entretenue avec FO, entre ceux qui voudraient n’agir que comme un courant à l’intérieur du syndicat et ceux qui entendent conserver une ambition politique, passant par exemple par une candidature à la présidentielle (comme ce fut le cas en 1988, 2002 et 2007).

« Parce que nous sommes à la veille de l’ouverture de la crise révolutionnaire », explique le texte appelant à une nouvelle tendance, « la question de savoir avec quel parti nous y entrerons reste plus que jamais la question centrale. » Face à ceux qui défendent une priorité de l’investissement militant du POI vers le syndicalisme, afin de réduire le parti à un « appareil politique de la lutte », Gluckstein et les siens défendent à l’inverse la « capacité » du POI « à s’exprimer comme tel, à définir des mots d’ordre, à prendre des initiatives ».

D’après un ancien de la « vieille maison », « ce clivage couve depuis des années au sein de l’organisation », au point qu’ils sont plusieurs à assurer que c’est un règlement de compte remontant à plus de trente ans qui est en train de se régler, entre Daniel Gluckstein et ceux qui n’ont pas supporté sa mise en avant comme n°2 de Lambert, après l’exclusion de Stéphane Just en 1984. Une promotion alors réalisée au détriment de Marc Gauquelin (dit “Lacaze”), encore aujourd'hui principal opposant d'un “Seldjouk” choisi par « le vieux » alors qu'il provenait de la LCR “pabliste” d’Alain Krivine. Pour un autre ancien cadre du mouvement lambertiste, qui a récemment quitté l’organisation, la mise en minorité de Gluckstein s’explique aussi par « la revanche d’un paquet d’anciens de ses proches, qui ne supportaient plus son emprise autocratique sur le mouvement. Il vit aujourd'hui ce qu'il a fait vivre à beaucoup ».

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Pour cet article, j'ai longuement discuté avec une demi-douzaine de “connaisseurs” du lambertisme, deux membres encore actuels et quatre anciens plus ou moins “récents”, mais toujours intéressés par la vie interne du mouvement. J'ai également pu consulter de nombreux documents internes de ces dernières semaines, explicitant les raisons de la crise interne.