Un été chaotique s’annonce aux urgences

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Alors que le gouvernement l'avait promise avant l’été, l’annonce de la réforme de l’hôpital est repoussée à la rentrée. Les services d’urgence craquent, les hôpitaux manquent de moyens et le personnel met en garde : la sécurité des patients ne sera plus forcément assurée cet été.

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« Tout est parfaitement monitoré », assure Agnès Buzyn, ministre de la santé, en réponse aux alertes lancées par les soignants des services d’urgence, qui craignent une explosion des complications cet été dans les hôpitaux, déjà mal en point. Pourtant, dès le mois de mars, une centaine d’établissements étaient placés sous la houlette du dispositif « hôpital sous tension », pensé pour faire face à « une situation critique de régulation des urgences hospitalières ». Une note, émise le 23 mai par le ministère d’Agnès Buzyn, demande par ailleurs aux agences régionales de santé (ARS) de se préparer à « anticiper et préparer des situations de tension dans les structures de médecine d’urgence ». Parfaitement monitoré, vraiment ? 

 © Reuters © Reuters

Comment faire, en effet, quand l’été s’installe et avec lui son cortège de professionnels en congé non remplacés ? Alors que le thermomètre est au plus haut depuis quelques jours, l’épisode de canicule de 2003 est dans toutes les têtes : l’enchaînement de plusieurs nuits très chaudes avait, cette année-là, en partie provoqué près de 15 000 décès, notamment parmi les personnes âgées. Sans compter que la saison estivale se caractérise aussi par la baisse du nombre de personnels présents dans les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) ou les maisons de retraite, reportant encore plus la charge sur les urgences de l’hôpital.

« Si on a un gros pépin épidémique, et que l’on veut maintenir une logique de rentabilité, c’est-à-dire ne pas déprogrammer des interventions prévues depuis longtemps et qui rapportent, on ne pourra pas faire face », met également en garde Éric Schwartz, infirmier au centre hospitalier régional d’Orléans et membre du CHSCT pour la CFDT. « Il n’y a pas de surplus d’activité pendant l’été à l’hôpital, certains services travaillent plus, d’autres moins, analyse de son côté Christophe Prudhomme, porte-parole 
de l’Association des médecins urgentistes de France (AMUF). Mais la dégradation du service public ne permet plus d’assurer la continuité des soins, on a trop tiré sur la corde. Il y a clairement cette année un effet de seuil. »

Des signaux sont particulièrement évocateurs : dans certaines villes – des préfectures, comme Blois, Troyes ou Bourges –, le ministère de la santé a fait appel, dès le mois de juin, à la « réserve sanitaire », ces médecins retraités ou en fin de carrière, qui peuvent être mobilisés en cas de catastrophe ou d’attentat. Partout, on compte et on recompte les lits, les infirmiers et les médecins présents, le nombre d’aides-soignants, pour donner à voir la difficulté de l’exercice. À Dijon, les équipes estiment à 120 le nombre de lits manquants à l’hôpital pour juillet et août, en raison des congés estivaux.

« Les équipes des urgences sont à bout et ne peuvent plus travailler dans ces conditions précaires, détaille le tout récent comité de défense des urgences dijonnais, emmené par la CGT. La sécurité des prises en charge des patients consultant aux urgences ou appelant le Samu ou le 15 n’est clairement plus garantie. » Dès le mois de mars, les syndicats avaient alerté la direction du CHU de Dijon. Elle avait promis 20 lits en plus dans les services, pour décongestionner les urgences. Cinq sont finalement arrivés. Le scanner est en travaux, la tâche s’annonce herculéenne pour juillet et août.

À Nice, l’association Soignants Au cœur des urgences posait le 23 juin dernier une alerte sur le risque médical (voir leur communiqué ici). « Nous répondons tant bien que mal aux soins les plus urgents, mais nous manquons cruellement de personnel pour répondre dignement aux besoins fondamentaux de nos patients et garantir leur surveillance. Avec un personnel constamment débordé, la sécurité optimale des patients n’est plus assurée et le risque de passer à côté d’un accident grave est réel. »

Le 12 juillet, à cause de la fermeture de la maternité du Blanc, dans l’Indre, pendant l’été, des sages-femmes ont organisé en guise de protestation un cours pour accoucher dans sa voiture, puisque l’établissement pouvant les prendre en charge le plus proche se situe désormais à une heure de route. « Prenez une bâche ou des sacs poubelles, pour ne pas imbiber les sièges de liquide amniotique et de sang, expliquent l’une d’entre elles aux futures mamans, comme le rapporte France Bleu Berry. Il faut une couverture, un chargeur de portable qui marche sur l’allume-cigare, un bonnet pour le bébé, la liste des numéros d’urgence, de la ficelle de cuisine pour serrer le cordon et si possible, des ciseaux propres pour le couper. »

Un peu partout, les médecins font défaut. À Saint-Calais dans la Sarthe, les urgences vont tout bonnement fermer au mois d’août, faute de médecins. Selon la direction générale de l’organisation des soins d’Île-de-France, cette année, tous établissements confondus, 600 plages horaires de 24 heures ne seront pas dotées de praticiens lors des deux mois de vacances d’été, comme le rappelle Marianne. En 2017, 73 médecins urgentistes ont démissionné des hôpitaux d’Île-de-France, contre 43 en 2015. Cerise sur le gâteau, déjà indigeste, le syndicat national des médecins remplaçants (SNMRH) a appelé les intérimaires à boycotter les hôpitaux publics cet été, pour protester contre un plafonnement de leur salaire pour les gardes.

De vulgaires « mercenaires », a grincé la ministre de la santé, qui mettraient en péril le système de soins cet été. Christophe Prudhomme, à l’AMUF, ironise volontiers : « On ne peut pas valoriser le marché à tout bout de champ et quand le marché mécontente, vouloir s’en passer. Ce qui est rare est cher, il va falloir s’y habituer. »

Pour calmer les inquiétudes, Agnès Buzyn a promis lors d’un déplacement à Nantes que le ministère veillerait à « augmenter la capacité d’accueil des urgences et à favoriser les ouvertures de lits dans les zones touristiques, pendant l’été», rapporte Ouest-France. « La ministre ment : le CHU de Nice, zone touristique s’il en est, ferme 15 % de ses lits pendant les vacances, dénonce Christophe Prudhomme. Au Cap d’Agde, dans l’annexe de l’hôpital de Sète, il n’y aura plus de radiologie à partir de 16 heures aux urgences, c’est fou ! L’activité n’est pas régulée par les besoins mais par le manque de personnel. »

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