Notre dossier: le compte Cahuzac

Sur la piste de l'argent des laboratoires

L’information judiciaire, ouverte mardi, vise non seulement des faits de « blanchiment de fraude fiscale », mais aussi l'argent que le ministre, désormais démissionnaire, aurait touché grâce à l'industrie pharmaceutique. 

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La justice se lance sur la piste de l’argent que Jérôme Cahuzac a touché, pendant des années, au service de laboratoires pharmaceutiques. L’enquête devra dire si ces émoluments – essentiellement engrangés dans les années 1990 – ont tous été déclarés au Fisc ou clandestinement placés en Suisse ; s’ils ont servi d’autres objectifs que l’enrichissement personnel; s’ils ont été versés par les labos en échange de simples conseils ou d’actions de lobbying guère avouables, ayant permis à des firmes pharmaceutiques de mettre sur le marché des médicaments inutiles et coûteux pour la Sécurité sociale.

Le communiqué du procureur de Paris, publié mardi 18 mars, insiste en tout cas sur ce volet jusqu’ici négligé par la presse (malgré les premières révélations du Parisien et de Mediapart, dès le mois de janvier). En particulier, le parquet dévoile les déclarations d’un témoin (dont l’identité n’est pas précisée), ayant indiqué aux enquêteurs « qu’il lui avait été rapporté que les sommes versées sur ce supposé compte (suisse) proviendraient de laboratoires pharmaceutiques ».

La formulation reste très prudente, mais les enquêteurs pourraient bien avoir amassé d’autres éléments puisque l’information judiciaire, ouverte mardi, vise non seulement des faits de « blanchiment de fraude fiscale », mais aussi la « perception par un membre d'une profession médicale d'avantages procurés par une entreprise dont les services ou les produits sont pris en charge par la sécurité sociale», ainsi que le « blanchiment et recel de ce délit ».

Il est incontestable que Jérôme Cahuzac a noué des liens privilégiés avec certains labos dès 1988, à son entrée au cabinet de Claude Évin, ministre de la santé rocardien. Conseiller en charge du médicament et des équipements lourds des hôpitaux jusqu’en 1991, le jeune socialiste s’est retrouvé en position d’arbitrer nombre de décisions cruciales pour les firmes : autorisations de mise sur le marché de produits, fixation des prix et des taux de remboursement par la Sécu. À l’époque, beaucoup de dossiers étaient tranchés au niveau du cabinet, à l’occasion de « deals » politiques (tel labo s’engageant par exemple à créer une usine dans telle circonscription électorale).

Dans les prochains mois, le juge chargé d’instruire le dossier Cahuzac ne manquera sans doute pas de s’interroger sur le versement de dessous-de-table illicites, susceptibles d’avoir alimenté le compte personnel de Jérôme Cahuzac, voire une caisse noire politique – dans un scénario catastrophe qui fait déjà trembler certains socialistes.

À l’époque, les rocardiens espéraient que leur champion se présenterait à l’élection présidentielle de 1995 – Michel Rocard a finalement renoncé.

Cahuzac Conseil

La justice devrait creuser une seconde période, plus longue, celle des années « post-cabinet » : une fois sorti du ministère, avec un carnet d’adresses farci de contacts privilégiés au cœur de l’administration de la santé, Jérôme Cahuzac a en effet monté un cabinet de conseil (Cahuzac Conseil), pour faire fructifier son entregent. Officiellement créée en 1993, cette société a, dès sa première année, affiché 1 932 500 francs de chiffre d’affaires, soit 385 343 euros. Le rythme ne ralentira qu’en 1997, lorsque le socialiste fera son entrée à l’Assemblée nationale. Au-delà des gains déclarés de « Cahuzac Conseil », certains revenus auraient-ils pu filer directement en Suisse ?

Sous le sceau de l’anonymat, nombre d’acteurs du secteur interrogés par Mediapart dénoncent en tout cas ce « pantouflage », peu éthique. D’autant que Jérôme Cahuzac n’a jamais assumé publiquement ce second métier, exercé en parallèle de son activité de chirurgien spécialisé dans les implants capillaires – les enquêteurs ne manqueront pas d’éplucher aussi les comptes de sa clinique ouverte en 1991, à la recherche de facturations non déclarées.

Toutes ces années, au service de quels labos Jérôme Cahuzac a-t-il mis son influence ? L’enquête de Mediapart a d’ores et déjà montré qu’il avait travaillé pour le compte de Pfizer et d’Innothera. Contactée en décembre dernier, la directrice de la communication de Pfizer, Florence Percie du Sert, l’a d’ailleurs confirmé : « L’entourage du PDG de l’époque se souvient qu’un dossier a été confié à Jérôme Cahuzac, probablement dans les années 1993-1995. » Lequel ? Au service de quel produit ? « Je ne sais pas, nous n’avons pas conservé les contrats de cette époque-là. » Sur quel compte l’argent a-t-il été versé ? Celui de Jérôme Cahuzac ? De « Cahuzac Conseil » ? En France ? À l’étranger ? À ce stade, pas de réponse.

Pour Innothera, Jérome Cahuzac n’a sans doute pas œuvré en direct – si l’on en croit son patron actuel. Mais le socialiste a travaillé main dans la main avec Daniel Vial, super-lobbyiste sous contrat avec ce laboratoire spécialisé dans les produits pour femmes. L’une des missions de Daniel Vial ? Le développement du Tothema, médicament à base de fer ayant bénéficié d’une série de décisions incroyablement favorables de la part de l’exécutif, jusqu’à son déremboursement en 1994. Pour la Sécurité sociale, l’opération « Tothema » a sans doute coûté une petite fortune. Pendant ce temps-là, Jérôme Cahuzac se voyait offrir un magnifique cadeau par le patron d’Innothera, Arnaud Gobet : celui-ci lui a mis son yacht à disposition, un 37 mètres de légende, pour des vacances en Corse.

En 1993, une loi interdisait à tout médecin « de recevoir des avantages en nature ou en espèces, sous quelque forme que ce soit, d'une façon directe ou indirecte, procurés par des entreprises assurant des prestations, produisant ou commercialisant des produits pris en charge par les régimes obligatoires de sécurité sociale ». Et une circulaire de préciser : « Outre la perception d’avantages en espèces (commissions, ristournes, remboursements de frais), est également prohibée celle d’avantages en nature (cadeaux, invitations, prise en charge de voyages d’agrément...). » En s’engageant sur la piste des labos, la justice pourrait déterrer bien des secrets de l’industrie pharmaceutique.

Mathilde Mathieu, Michel de Pracontal et Michaël Hajdenberg


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