En Guyane, EDF veut construire une centrale au fioul d’un autre temps

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Une mégacentrale thermique doit être construite sur 24 hectares de mangrove, complétée d’un oléoduc de 14 km, en dépit des alertes et avis défavorables de toutes les instances environnementales consultées.

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Une « boussole » et un « garde-fou » : c’est le rôle attribué par la loi Pacte à la « raison d’être », un texte définissant l’utilité sociale d’une entreprise. Le groupe EDF a inscrit la sienne dans ses statuts lors de son assemblée générale du 7 mai 2020, alors que le pays démarrait le déconfinement de son économie : « permettre que la vie redémarre, mais pas le CO2 ».

Extrait de la « raison d'être » d'EDF en juin 2020. © DR Extrait de la « raison d'être » d'EDF en juin 2020. © DR

L’électricien s’apprête pourtant à construit une centrale électrique au fioul sur 24 hectares de mangrove en Guyane, non loin de Cayenne, près du port de Larivot. Pour acheminer le combustible, un oléoduc de 14 km doit être fabriqué et creusé à travers trois communes, en dépit des risques de fuites que ce type d’infrastructure comporte.

Le fioul est l’une des sources les plus polluantes et émettrices de gaz à effet de serre : sa combustion rejette 840 g de CO2 par kWh produit, à comparer avec 24 g/kWh pour l’hydraulique, 12 g pour le nucléaire et 11 g pour l’éolien, selon les estimations d’EDF.

La France s’est fixé l’objectif de zéro émission nette de CO2 d’ici 2050, dans la foulée de la signature des Accords de Paris sur le climat, en 2015. En novembre 2018, lors de la présentation des grands axes de sa politique énergétique, Emmanuel Macron avait assuré qu’« il faut nous désintoxiquer des énergies fossiles ». Un engagement réitéré devant l’Assemblée générale de l’ONU en novembre 2019 : « Il faut que les grands pays de ce monde arrêtent de financer de nouvelles installations polluantes dans les pays en voie de développement. »

La Guyane se trouve bien sur le territoire national, mais de l’autre côté de l’Atlantique, loin de la métropole et des mises en scène médiatiques du pouvoir.

Dénommé « Prométhée », comme la figure mythologique ayant volé le feu sacré de l’Olympe pour l’offrir aux humains, la future centrale électrique de Larivot doit entrer en fonctionnement en 2023, date de la fermeture d’une vieille unité de production trop polluante pour respecter les normes environnementales actuelles mais bénéficiant de dérogations pour continuer à tourner.

Vue cadastrale de la future centrale d'EDF à Larivot, en Guyane. © DR Vue cadastrale de la future centrale d'EDF à Larivot, en Guyane. © DR

Le gestionnaire du réseau d’électricité en Guyane, filiale du groupe EDF, estime que la production thermique est indispensable à la sûreté du réseau d’électricité. La collectivité territoriale de Guyane a choisi l’emplacement de la future centrale. Un terrain de 100 hectares a été acheté 15 millions d’euros à la Société sucrière et agricole de Guyane, une entreprise historiquement liée à la colonisation par la France, qui a exploité des champs de canne à sucre à partir de 1927 et créé des comptoirs servant alors aux Galeries Lafayette et à Felix Potin (voir ici l’article du site Guyaweb).

Classé Seveso seuil bas, compte-tenu des risques qu’il représente pour l’environnement, l’équipement sera situé en zone littorale inondable. Il nécessite donc, pour être érigé, le déversement de 225 000 m3 de remblais.

Dans cette région de Cayenne où l’urbanisation est en pleine expansion, l’emplacement de la future centrale est classé constructible, en dépit de sa nature forestière et marécageuse. Pour la préfecture, « il s’agit d’aller plus loin pour assurer l’énergie pour tous ». L’autorisation d’exploiter a été signée par Nicolas Hulot en juin 2017.

Mais au sein d’EDF, ce projet à rebours des engagements publics de l’entreprise a tellement heurté certaines personnes qu’une alerte éthique a été lancée. Sans réponse à ce jour, selon nos informations. Interrogé par Mediapart, le groupe répond que « le choix du terrain a fait l’objet d’une recherche de plusieurs années » et avance que « la mangrove n’est pas impactée par le projet et a volontairement été évitée par EDF afin de préserver ce milieu ».

Cette affirmation est contredite par les avis de toutes les instances environnementales qui ont étudié le dossier. Selon l’industriel, « cette installation a été dimensionnée pour pallier aux [sic] besoins du territoire dans les périodes de sécheresse ou de moindre ensoleillement et aux besoins énergétiques du territoire en forte croissance. La centrale de Larivot est inscrite dans la programmation pluriannuelle énergétique (PPE) de Guyane validée en 2017 par l’État et la Collectivité de Guyane ».

Le Conseil national de la protection de la nature (Cnpn) et le Conseil scientifique régional du patrimoine naturel (Csrpn) ont tous deux rendu des avis défavorables au projet. L’Autorité environnementale – une administration d’État – prévient que « les impacts sur les milieux naturels et les zones humides sont très forts » et conditionne l’autorisation de la centrale à des « mesures complémentaires ». Mais aucun de ces garde-fous institutionnels n’a été véritablement écouté.

Dans son mémoire de réponse à leurs critiques, l’industriel concède quelques mesures compensatoires additionnelles, tout en contestant une partie desdites critiques. Pour Guyane nature environnement, membre du réseau association de FNE, « après la COP21, les rapports du Giec et le consensus sur l’urgence absolue de la lutte contre le changement climatique, la mise en place d’un tel projet est insensée ».

L’enquête publique sur la centrale s’est tenue du 15 mai au 15 juin, alors que la Guyane était encore partiellement confinée. Pas de réunion publique, impossible de rencontrer un commissaire-enquêteur. Les 4 175 pages du dossier n’étaient consultables que par Internet, et ont été dépubliées dès la procédure achevée, comme c’est la pratique sur d’autres dossiers. Jointe par Mediapart, une personne vivant à proximité explique : « Je suis tout petit, ils sont grands. Ils s’installent à côté. Vous croyez que j’ai intérêt à les combattre ? C’est le pot de terre contre le pot de fer. »

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Pour cet article, j’ai envoyé des questions par courriel à EDF jeudi 18 juin après-midi et reçu les réponses le lendemain matin. J’ai joint par téléphone et par courriel plusieurs personnes de Guyane nature environnement entre le 16 et le 18 juin. J’ai pu récupérer une copie des 4 000 pages de dossier d’enquête publique dépubliées après la clôture officielle de la procédure, le 15 juin dernier.